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Couverture du roman La vie ne l'aura pas tué

La vie ne l'aura pas tué

Au sein d'une fratrie de sept, chaque membre possède sa propre vérité. Lorsque le troisième enfant décide de mettre son vécu par écrit, il dévoile un univers insoupçonné aux siens. En découvrant ce récit, sa plus jeune sœur saisit enfin le sens profond d'une phrase qu'il lui répétait sans cesse : on ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis. Ce témoignage intime de Marcel Janvier explore les méandres des liens fraternels et la subjectivité des souvenirs partagés.
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Chapitre 2

Il sursaute et lève les yeux vers le serveur planté devant lui. Il a son âge ou à peu près. Il est beau et aussi brun que lui est blond. À cet instant, il découvre, amusé, qu’il n’est pas homosexuel et ne le sera jamais. Cette réflexion soudaine le fait sourire. Il tarde à répondre, allume une cigarette et lâche enfin :

— Oui, pourquoi pas, s’il vous plaît !

Son cousin lui a dit qu’il devra être discret pendant le voyage, ne pas se mêler de la conversation. Alors il regarde le paysage défiler et, à un moment, reconnaît la Beauce, cette région d’où son père est originaire. Il l’a décrite tant de fois, son père, cette région, autour de la table familiale, qu’il ne peut se tromper. Cette immensité cultivée, qu’il découvre enfin, est en effet impressionnante. « Le grenier de la France », répétait-il souvent pour marquer les esprits. Son cousin converse de temps en temps avec les deux hommes assis devant. Ils « parlent politique ». Nous sommes aux premiers jours de septembre 1968 et les événements du printemps sont encore bien présents. D’ailleurs, les trois militants vont participer à une réunion trotskiste à Paris. Mais cela ne le regarde pas. Même si cette période troublée ne l’a pas laissé indifférent. N’a-t-il pas écrit des poèmes incendiaires sur la vieille machine à écrire, de marque « Rovy », que lui avait offerte un oncle ? Poèmes qu’il allait discrètement apposer, la nuit, sur les murs du village. Son père, alors militant communiste, en avait parlé en famille, gravement, et son regard s’était attardé sur le sien, avec insistance. Il savait. Il en était sûr. En était-il fier, secrètement, ou le désapprouvait-il sans le trahir ? Ilne le sut jamais. Même si, àl’époque, il se souvient quele « vieux » fulminait souvent contre les « Gauchos » qui n’étaient, selon lui, « que des fils de bourgeois ». Justement, son fils, lui, n’était pas un fils de bourgeois et peut-être cette soudaine réflexion avait-elle semé le trouble chez cet ouvrier des chantiers navals. La circulation se fait à présent plus dense. Paris n’est plus très éloigné. C’est la première fois qu’il y vient. Mais dans un premier temps, il ne verra que la Porte d’Orléans. Il remercie le cousin et ses copains, sort sa valise du coffre et se dirige, un peu hésitant, vers une station d’autocar dont l’un, plus tard, le déposera à Montlhéry, petite bourgade de l’Essonne, haut perchée et dominée par une tour médiévale. Il entame alors la remontée de la rue de la Chapelle, en traînant sa lourde valise et en étant attentif aux numéros qui vont en décroissant. Enfin, presque en haut, il parvient au numéro huit, le terme de son voyage. Le portail est ouvert et il accède à un porche, puis à une petite cour. Il s’y aventure timidement en espérant y voir quelqu’un. Mais personne ne vient à sa rencontre. Alors, un peu plus loin, il passe un second porche, ouvre une lourde porte, ets’offre à lui un autre espace surplombé d’une autre cour, de récréation, probablement, au fond de laquelle il aperçoit un préau. Sur sa gauche se dresse un bâtiment de plusieurs étages, et sur sa droite ce qui doit être des salles de classe. Un homme de forte corpulence en sort à ce moment. Alors, il pose sa valise et se présente :

— Bonjour monsieur, je viens prendre mon poste de surveillant…

— Ah ! Vous êtes le premier arrivé, monsieur… ?

— Jeanneret, Marc Jeanneret…

— C’est vous, le Nantais ?

— Oui, monsieur, c’est moi.

— Suivez-moi dans mon bureau, nous allons tout de suite procéder aux formalités administratives.

Après, c’est la visite des lieux : le réfectoire, les salles de classe et les dortoirs. Il résidera au second étage, avec les « moyens ». Une chambrée en forme de U et au milieu, sur la droite, un box qui sera sa chambre. En découvrant ce lieu, il ne peut s’empêcher de penser au film « La guerre des boutons », à la fin, quand Petit Gibus entre à l’internat. Beaucoup plus tard, voir au cinéma « Les choristes » lui rappellera encore les mêmes souvenirs. Le surveillant général, quoiqu’un peu bourru, ne semble pas être un mauvais bougre. À suivre cependant, car il lui a néanmoins conseillé, avant la rentrée, c’est-à-dire, après-demain, d’aller se faire couper les cheveux…

Il ne s’en souvient pas mais on lui a raconté. Il pleurait souvent et se tapait furieusement la tête en arrière contre l’appui de sa chaise haute. Ses parents ne comprenaient pas ses colères violentes mais finirent par consulter le médecin qui diagnostiqua une mastoïdite, c’est-à-dire, une otite mal soignée. Opéré en urgence, il fut sauvé in extremis. Régulièrement, encore aujourd’hui, il introduit le petit doigt derrière son oreille droite et constate, toujours avec amusement, ce petit creux qui fut sa première survivance. Grâce à ce médecin breton, du nom de Penanhoat, rustaud et peu enclin à faire dans la douceur. Le même, plus tard, qui invita fermement ses parents à quitter cette maison des bords de Loire cernée par les eaux en hiver, au rythme des marées. « Le petit ne résistera pas longtemps ! », avait-il martelé (selon ce qu’on lui avait raconté après),« les murs de cette maison sont pourris d’humidité… » Il se souvient des cataplasmes que lui apposait son père, le soir, quand il rentrait des chantiers navals, et qui le faisaient hurler. Sûrement se trompait-il dans les doses, son père, mais avec le temps, et la survivance confirmée, il lui pardonnera volontiers. De cette époque, il gardera aussi le souvenir de « l’huile de foie de morue obligatoire », le remède miracle de l’après-guerre, dont il n’oublie jamais, encore chaque hiver, de faire une cure.

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