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Couverture du roman La vie ne l'aura pas tué

La vie ne l'aura pas tué

Au sein d'une fratrie de sept, chaque membre possède sa propre vérité. Lorsque le troisième enfant décide de mettre son vécu par écrit, il dévoile un univers insoupçonné aux siens. En découvrant ce récit, sa plus jeune sœur saisit enfin le sens profond d'une phrase qu'il lui répétait sans cesse : on ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis. Ce témoignage intime de Marcel Janvier explore les méandres des liens fraternels et la subjectivité des souvenirs partagés.
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Chapitre 3

Montlhéry est à vingt-cinqkilomètres de Paris, donc « impossibilité de suivre des cours dans la capitale » précisait l’offre d’emploi de « surveillant d’internat » pour laquelle il avait été accepté. En revanche, « le temps laissé libre favorise des études par correspondance ». Mais comme il ne sait encore comment orienter sa vie, il n’est pas plus avancé. Dans les premiers temps, il en profite pour réfléchir et visiter ce bourg au charme moyenâgeux. Il prend l’habitude d’aller se promener au Parc-de-la-Tour. On y accède par un entrelacs de chemins jusqu’au sommet de la butte, là où se dressent les ruines du château. Du haut de la tour, le paysage est grandiose et offre un panorama exceptionnel sur la vallée de l’Orge. Par temps dégagé, même, on peut apercevoir la Tour-Eiffel, lui a-t-on certifié.« J’arrive, Paris, j’arrive, mais laisse-moi le temps ! », s’était-il dit, en observant plus tard le symbole parisien. Sûrement ce paysage aura-t-il inspiré Paul Fort, surnommé « Le prince des poètes », qui vécut à Montlhéry et où il repose, depuis 1960, dans sa propriété d’Argenlieu, en face, sur la colline avoisinante. Il s’amuse à penser que le petit cheval du poète « qui avait tant de courage dans le mauvais temps » lui ressemble aujourd’hui. Mais dans le poème, devenu chanson grâce à l’assistance de Georges Brassens, il y a « l’éclair blanc » qui relativise singulièrement son optimisme…

Il a désormais ses habitudes au café, situé en haut de la rue, près de l’église. Il sympathise avec le tenancier. Les après-midis, parfois, ils bavardent ensemble. Le bonhomme est un enfant du pays. Il connaît tout et tout le monde. Un jour, il lui confie qu’il est le parfait sosie d’un chanteur connu. Chanteur qui, « il y a quelques années », précise-t-il, fréquentait l’internat en tant qu’élève où lui, aujourd’hui, est surveillant. Plus tard, il découvrira, amusé, qu’on le désignait, dans le bourg, du nom de cet artiste qui revenait encore souvent, surle circuit tout proche, exercer ses talents de pilote automobile. Il imagine qu’un jour, lui aussi, ressentira le besoin de faire chanter les mots. Ces mots qui peuplent ses poèmes. D’ailleurs, ne s’est-il pas surpris, maintes fois, à s’arrêter devant les vitrines pour admirer les guitares qui s’y étalaient ? Elles semblaient l’inviter à entrer dans le magasin, à les saisir, à les caresser et à les faire vibrer… Mais le moment n’est pas encore venu. En attendant, le dimanche, il rédige les comptes rendusdes matchs de football de l’équipe locale pour le journal : « L’Essonne ». Il signe ses articles, et il est fier, chaque semaine, de voir figurer son nom à la rubrique sportive. À plusieurs reprises, il aura affaire à des joueurs mécontents de ses commentaires. Mais le journal, appréciant « ses papiers », lui maintiendra sa confiance. Peut-être, un jour, lui confiera-t-on des reportages de plus grande envergure… À ce propos, un cousin germain, Jean-René, est correcteur au journal « Le Monde », à Paris. Il faudra qu’il passe le voir.

Ainsi les jours, les semaines et les mois passent-ils, entre la surveillance des cours de récréation, des études, des dortoirs et des réfectoires. Il aime ce travail et le fait bien en dépit de « petits problèmes d’autorité » que relèvera le surveillant général. Parmi les pensionnaires, nombre sont des fils de commerçants parisiens. Ils repartent chez eux le samedi matin, par autocar, jusqu’à la Porte d’Orléans, et reviennent le lundi matin. Le pensionnat lui paraît alors bien lugubre ainsi vidé de sa marmaille grouillante et bavarde. Le réfectoire ne fonctionnant plus,quelquescent mètres, en face, après une forêt de pins. Il y fait la connaissance de Béatrice, une jolie brune, avec laquelle, d’un commun accord, il partagera son jour hebdomadaire de congé. À la fin du séjour, il se fera déposer à Nantes, par le convoi des colons qui rentre à Paris, afin de passer quelques jours avec sa famille, heureuse de le revoir.

À la rentrée, il se verra confier « le dortoir des petits », les six et sept ans. Peut-être, ou sûrement, le surveillant général aurapris en compte son manque récurrent d’autorité ?... Il ne veut pas le savoir. Ce soir, les enfants couchés et endormis, il écrit à Marie, une autre monitrice qu’il a connue cet été en colonie de vacances. Il la revoit, entourée de son équipe de garçons, jouant de la flûte au milieu des pins. Lui, revient de la plage avec la sienne. Les garçons, soudain devenus attentifs, alors qu’ils chahutaient bruyamment dix secondes auparavant, s’arrêtent, écoutent et applaudissent à l’issue du concert improvisé. La musicienne a les yeux « couleur océan » et les cheveux blonds. Elle remercie l’assistance, et c’est à cet instant, il se souvient, que leurs regards se sont croisés. Il remarquera alors la mobilité de ses yeux malicieux et rieurs. Il apprendra plus tard que la musicienne est Bourguignonne. Ils se voyaient parfois, au hasard des activités,se saluaient, échangeaient quelques mots et repartaient bien vite à leurs occupationsavec leur groupe respectif. Ce n’est qu’à la fin du séjour, au moment de se séparer et de monter dans les autocars, qu’ils échangèrent leurs adresses. C’était une habitude entre le personnel encadrant, et même parfois avec les enfants. Un rituel accompagné verbalement d’un : « on s’écrira » qui n’était évidemment pas toujours suivi d’effet. Il ne sait plus comment, mais il avait eu connaissance de sa date de naissance. Après-demain sera son anniversaire. C’est l’objet de son courrier. Soudain, il dresse l’oreille. Il entend qu’on l’appelle :

— Monsieur, monsieur…

Il pousse la porte déjà entrouverte, sa lampe torche dirigée vers le sol, et demande à voix feutrée :

— Oui, que se passe-t-il ?

— Il y a Samuel qui pleure…

En s’efforçant de ne pas faire craquer le vieux plancher, il se dirige au fond du dortoir, parvient au pied du lit et se penche sur l’enfant qui gémit en hoquetant. Sur ses joues, il voit perler de grosses larmes. Encore une fois, la situation l’émeut beaucoup mais il ne doit pas le montrer. Alors il s’efforce d’être réconfortant. Comme sa mère savait le faire, il lui dit à l’oreille :

— Qu’est-ce qui ne va pas, petit bonhomme ?

— Je veux voir ma maman et mon papa…

— Mais tu les verras samedi, après-demain, ça viendra vite…

Puis il s’assied sur le bord du lit et murmure :

— Je vais te dire une histoire…

Il revoit sa mère, quand il ne pouvait s’endormir, lui conter « l’histoire du petit ours perdu dans la montagne mais qui retrouve à la fin ses parents ». C’était toujours la même, avec quelques variantes, parfois, quand sa mère voulait faire preuve d’imagination. Il ne l’oubliera jamais, cette « histoire qui le faisait s’endormir ». Elle est désormais blottie au creux de sa mémoire. L’enfant se calme enfin et s’endort. Il peut regagner son box et continuer de rédiger sa lettre pour Marie.

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