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Couverture du roman Une seconde, et puis la vie

Une seconde, et puis la vie

Perdue dans un lieu inconnu, une âme s'égare face à l'impuissance d'autrui. Une odeur envahissante la pénètre tandis que l'effroi la paralyse totalement. Malgré une détresse intérieure immense, ses larmes ne coulent plus. Plongée dans un silence glacial et une obscurité totale, elle sent son instinct de survie s'étioler. Elina Nobelen signe ici un récit poignant, transformant ses émotions en un véritable combat pour l'existence à travers une plume d'une précision chirurgicale.
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Chapitre 2

1

Elina

Fontenay-sur-Loire, mardi 25 novembre 2014, 7 h

Sept heures. Le réveil sonne. J’ai pourtant pris soin de choisir une musique douce, qui m’extirpe de mes torpeurs avec autant de douceur que de détermination. Mais cette fois-ci encore, je lutte contre moi-même. Ma tête enfoncée dans l’oreiller, mon corps endolori des rêves de la nuit, et d’un vague coup de bras sur le réveil, je diffère. Cinq minutes de répit, je n’en demande pas plus. Juste le temps de recouvrer mes esprits, reprendre conscience, me souvenir de qui je suis.

Un petit cri. Tout fin, tout discret. Doux comme un filet d’eau, mais appuyé en même temps. Un de ceux qui ne nous laissent pas le choix : cinq minutes, c’était trop. Il m’appelle. Je me lève doucement, enfile mes chaussons, et d’un pas traînant, me glisse dans sa chambre. Il m’attend, les yeux levés vers moi, les bras déjà suppliants. « Maman ? » J’arrive. Je le prends dans mes bras et tout de suite, la matinée devient plus sucrée. Sept heures cinq. Plus le temps de lézarder, le timing est serré. Un jet d’eau froide sur le visage achève de me réveiller, quelques traits de maquillage, s’habiller, l’habiller. La routine est bien ancrée, mes gestes sont précis et prennent de la rapidité à chaque seconde qui passe. Aujourd’hui, je lui ai choisi ce petit pantalon jaune et le pull marin assorti qui lui vont si bien. Quand je l’habille, il gazouille. Il me regarde droit dans les yeux, il a envie de communiquer. Avec sa petite main potelée, il me fait le signe « manger ». Il a appris le langage des signes pour bébés et il adore. Ça lui permet d’exprimer ses envies, ses besoins. Il répète le geste, il veut être sûr que je l’ai bien compris. Je ris. Allons-y. Milan sur la hanche, je lance le café, chauffe le biberon, prépare quelques tartines, et le tour est joué. Derniers préparatifs et nous voici fin prêts pour cette nouvelle journée. Je lui couvre bien les oreilles car l’hiver arrive bientôt. La brume matinale me le rappelle dès l’instant où nous sortons. Je choisis son manteau gris, celui qui recouvre sa nuque quand je le ferme jusqu’en haut. Je l’installe à sa place et entre à mon tour dans la voiture. Juste avant que nous ne démarrions, mon téléphone sonne. Le moteur déjà vrombissant, je jette un œil avant de partir. Une petite notification indique que Jérôme, mon mari, m’écrit. « Joyeux anniversaire ! » Déjà lancée dans ma journée, j’avais oublié : c’est notre anniversaire de rencontre ! Il est parti tôt au travail, cette attention me touche. « Je rentre après le sport, joyeux anniversaire à toi aussi ! On se fera un bon petit dîner ». Je m’en veux un peu de ne pas y avoir pensé. Vraiment, les dates, ce n’est pas mon truc. Je les oublie toujours. Ça crispe mes proches, mais ça m’échappe. Le temps passe si vite, les jours défilent, c’est à peine le lundi que le jeudi est déjà là, le vendredi pointe à peine son nez que le week-end se termine déjà. Les mois se succèdent les uns aux autres et je ne prends pas le temps de regarder chaque moment. Mon quotidien est rythmé et soutenu, ça me rend plus vivante.

Les pneus crissent dans les cailloux, nous partons. Je dépose Milan à la crèche. « Tout va bien aujourd’hui ? » « Tout va bien, oui », répondé-je gaiement. Les auxiliaires de la crèche le surnomment « baby smile ». Il rigole tout le temps… Un dernier bisou, un signe de la main, et me voilà partie. « C’est son papa qui viendra le chercher ce soir. Bonne journée ! » Ma voix est claire, plutôt enjouée, malgré cette petite boule dans le ventre que je ressens chaque fois que je le quitte. Je sais pourtant bien que le temps passera vite, et que je vais bientôt le retrouver ! Mais à chaque fois, ces séparations me sont difficiles. Je ne parviens pas à me l’expliquer, c’est ainsi que je le ressens. Peut-être est-ce ma façon de vivre ma nouvelle maternité, après tout il n’a pas encore passé le cap de la première année. Je découvre l’amour filial, plus puissant que tout. Peut-être qu’il m’absorbe un peu. C’est tellement dense, tellement immense, c’est une émotion à la fois agréable et qui m’emplit de plénitude, mais c’est en même temps douloureux d’aimer à ce point. Je découvre le sens de la vie en devenant mère, aimer quelqu’un plus que n’importe qui d’autre, plus que soi-même, ça ne s’apprend pas dans les livres. Ça se vit. Pour ne pas trop penser à cette angoisse, je presse le pas. Le plus simple est de me réfugier dans les pensées de ma journée de travail à venir : faire monter le stress quotidien est le meilleur remède pour lutter contre le manque de lui. Pas très conventionnel comme méthode, mais efficace : c’est tout ce qui importe. Penser à la suite m’empêche de penser au présent : technique redoutable. En m’éloignant des grilles de la crèche, je sens bien que le sol est encore humide des pluies de la nuit. Le soleil tarde à se lever, le temps est maussade. Un long ciel grisâtre traîne sans présupposer qu’il laissera sa place au soleil. L’atmosphère est humide, froide. Nous sommes en novembre, le thermomètre arrivera peut-être à atteindre les dix degrés, qui sait ? Mes talons claquent sur le sol, je remonte mon manteau jusqu’au menton avant d’atteindre ma voiture.

Je démarre, et c’est parti. Sur la route, j’allume le poste de radio. Les informations finissent de me mettre en marche. Des agressions par-ci, un enjeu politique par-là, un passage en justice pour tel autre… rien ne marque significativement l’actualité. On finit presque par s’habituer à la litanie quotidienne des mauvaises nouvelles, on n’entendrait presque plus la violence derrière les nouvelles annoncées. Les informations paraissent loin, je ne me sens pas très concernée. Je laisse traîner ces voix en trame de fond, mais déjà je ne les écoute plus. Je pense à ma journée, à ce qui m’attend. Je pense à ma liste de choses à faire, aux collègues que je vais rejoindre. Je pense à mes réunions, à leur contenu. Je me prépare mentalement à cette nouvelle journée. Cette demi-heure de route me permet toujours d’arriver fraîche et disponible. J’arrive au travail à huit heures trente et les rendez-vous s’enchaînent. Des réunions, des coups de téléphone, quelques déplacements dans la ville pour me rendre d’un lieu à un autre. La pause déjeuner est furtive. Je grignote un sandwich dans ma voiture, seule. J’allonge mon siège, ferme ma portière à clé – sait-on jamais si quelqu’un de mal intentionné passait par là – et m’accorde quelques secondes de repos. Je n’arrive jamais à me reposer vraiment. Je suis déjà dans l’instant d’après sans même voir que les minutes ont défilé, et je me retrouve dans mon bureau pour la suite de la journée. Depuis deux ans que je suis en poste dans cette entreprise, j’ai demandé à faire repeindre mon bureau. J’ai choisi du jaune et de l’orange. Le peintre chargé de la tâche a levé un sourcil curieux sur si peu de goût, je me suis sentie légèrement obligée de lui expliquer que j’avais besoin d’un lieu de travail aux couleurs chaleureuses, vives, qui apporte de l’énergie. Bon. Je dois bien reconnaître maintenant que les couleurs sont criardes et que le rendu n’est pas celui que j’espérais. Ce n’est pas terrible. OK, c’est de mauvais goût. J’essaie de compenser en cachant les couleurs par quelques affiches, plannings, mémos divers. Pas très efficace.

On frappe à ma porte. C’est Christine. Elle a des questions. Je dois lui répondre, mais elle a toujours des questions, Christine. Je ne lui propose qu’une oreille distraite car elle parle beaucoup, Christine, mais en fait ça lui sert à se rassurer. Alors bon, même si ça me met en retard, je l’écoute et j’essaye de l’aider. Et puis, quoi qu’il en soit, quelques mails et réunions plus tard, cette journée ressemblera à celle d’hier et de demain. Les jours se confondent, et c’est tant mieux. Le temps passe vite, sans que je n’y accorde trop d’importance. Je ne crois pas tellement au temps : il ne m’appartient pas. Je le subis plus qu’autre chose, et j’aime à penser à la suite pour faire passer

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