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Couverture du roman Une seconde, et puis la vie

Une seconde, et puis la vie

Perdue dans un lieu inconnu, une âme s'égare face à l'impuissance d'autrui. Une odeur envahissante la pénètre tandis que l'effroi la paralyse totalement. Malgré une détresse intérieure immense, ses larmes ne coulent plus. Plongée dans un silence glacial et une obscurité totale, elle sent son instinct de survie s'étioler. Elina Nobelen signe ici un récit poignant, transformant ses émotions en un véritable combat pour l'existence à travers une plume d'une précision chirurgicale.
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Chapitre 3

2

Elina

Nantes, mardi 25 novembre 2014, 18 h

Dix-huit heures, fin de journée. Je monte dans ma voiture, prends mon sac de sport. Comme à mon habitude, je me gare sur le bas-côté quelque part sur mon trajet, un endroit discret et à l’abri des regards pour me changer. Tout, sauf les vestiaires du club. Ils sentent le froid, l’humide, la transpiration. Je déteste y être. Ça me pique le nez, je me sens sale là-bas. Je guette dans mon rétroviseur si des voitures n’arrivent pas pour être sûre d’être bien cachée. J’enfile ma nouvelle tenue, flambant neuve. Les promotions récentes du magasin de sport ne m’ont pas échappé : nouveau k-way de sport, parfait pour ce soir, baskets de running rutilantes. J’étrenne le tout. Je rejoins le club, et c’est parti pour une séance de course à pied. Le coach annonce le planning : entraînement cardio pour aujourd’hui. Ce n’est pas ce que j’aime le plus, car il faut rester sur la piste autour du stade. Je préfère largement courir dans la nature, c’est bien plus dépaysant ! Mais la nuit tombe tôt, maintenant que nous avons changé d’heure, et il va me falloir patienter quelques mois avant de retrouver les chemins de terre. Chacun d’entre nous a paramétré son chronomètre afin de courir une distance déterminée en un temps prédéfini ; ce temps est celui qui nous permet d’être en vitesse optimale d’entraînement pour progresser rapidement. Je suis vite « dans le rouge », comme on dit dans le jargon. Je suis partie trop vite, j’ai présumé de mes capacités et le point de côté me guette. Heureusement, j’ai un mental de fer et je persévère. On dit souvent de moi que je suis très exigeante vis-à-vis de moi-même. Je ne m’autorise pas l’échec, pas l’approximation, pas le doute. Je dois être à la hauteur de mes propres attentes. Ça ne me réussit pas toujours, mais ça a le mérite de me faire aller toujours plus loin. J’arrive donc à boucler ma série qui consiste à courir dix fois trois cents mètres – non sans mal, mais avec succès. Après une heure trente d’effort et de nombreuses gouttes de sueur, l’entraînement prend fin. Je lance quelques au revoir, plutôt réservés. Cela ne fait que trois mois que j’ai rejoint ce club. Des petits groupes se forment toujours pour discuter après l’entraînement, d’une future course, du travail ou de la vie de famille. J’aimerais bien rester car il y a quelques personnes avec qui j’ai bien envie de sympathiser, avec qui je commence à nouer quelques liens. Mais ce soir, il fait froid, je préfère rentrer vite, et je dois bien admettre que la perspective d’un repas en amoureux m’enchante davantage.

« Envoie-moi un SMS quand tu pars », m’avait-il pourtant dit ! Comme à chaque fois, c’est notre petite routine, notre habitude. Ça sert à nous rassurer, c’est peut-être une façon de nous montrer qu’on tient l’un à l’autre. Mais ce soir-là, c’est différent. J’ai particulièrement hâte de rentrer. Il est déjà vingt heures, je sais que Jérôme a sûrement préparé un bon repas pour notre anniversaire. Je l’imagine dans la cuisine, il a déjà couché notre petit garçon. Il est devant les fourneaux en train de mijoter une sauce à base de tomates pour agrémenter un de ses plats. Il a sûrement dressé la table, et rehaussé nos couverts de deux verres à pied. Nous sommes mardi, mais exception sera faite, nous pourrons trinquer. Cette date en vaut la peine !

Je regarde l’heure sur le cadran de ma voiture : vingt heures onze. Il ne faut pas que je traîne, j’ai hâte de rentrer, prendre une douche et que l’on puisse se retrouver. Cette fois-ci vaudra bien une petite entorse à notre règlement, je pars, sans l’avertir.

J’arrive dans quelques minutes à peine…

3

Elina

Proche Fontenay-sur-Loire, mardi 25 novembre 2014, 20 h 15

J’ai l’habitude de cette route, toujours la même. Je la prends tous les soirs, j’en connais chaque virage. Cette partie-ci du trajet surplombe une grande descente qui se fond ensuite dans la belle et vaste campagne qui mène jusqu’à chez nous. C’est ici que je quitte les derniers signes d’urbanisme, les feux et commerces, et que je me dirige vers les champs et routes isolées. Je prends le virage, et continue de rouler. Nous sommes en novembre. Il fait déjà nuit, mes phares sont allumés. Une petite bruine tombe, petit crachin automnal, si fin et discret que seul le bruit régulier de mes essuie-glaces me rappelle son existence. L’asphalte dégage encore les quelques rayons des dernières chaleurs avant l’hiver, les quelques degrés qu’il a emmagasinés toute la journée. La bruine vient réveiller la route qui s’exprime en produisant ce voile fin et opaque, ce brouillard qui me rappelle que l’hiver approche. J’ai l’impression de rouler dans un champ de coton. J’aime l’automne. Un peu plus loin sur la route, je sais qu’il y a cette belle maison envahie de lierre rouge, ce lierre qui vient réchauffer les tristes paysages pluvieux. Je ne la verrai pas, il fait déjà trop noir, mais je la sais là et cette seule idée me plaît. Un frisson me parcourt. Je ne me suis pas beaucoup couverte en sortant du sport, toute dans ma hâte de rentrer. Je le regrette un peu maintenant, j’aurais pu prendre le temps d’enfiler une veste. Je n’étais pas à une seconde près. Qu’importe, c’est chose faite. Je tends le bras pour augmenter légèrement le chauffage. Il n’aura certainement pas le temps de faire son effet, je ne suis plus qu’à quelques kilomètres de chez nous, mais le seul contact du souffle tiède sur mes mains me fait déjà du bien. Des champs à droite, des champs à gauche. Bientôt, j’arriverai à cette petite intersection de campagne, puis ce sera le moulin, et enfin après quelques autres centaines de mètres, notre hameau. Je ne roule ni trop vite ni trop doucement. Cette belle descente m’invite à prendre son rythme, mais je n’y succombe pas. Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais l’énergie. Je me sens bien, reposée. Mon corps est gorgé des endorphines sécrétées pendant l’entraînement. Je ne suis pas à la recherche de nouvelles sensations, j’en suis déjà emplie. Je pense à tout cela, à la fin de ma route, mes pensées vaquent et mes yeux surveillent le chemin déjà trop connu.

Et tout d’un coup, c’est le choc.

Brutal.

Fort.

Soudain.

Je percute quelque chose. Je suis projetée en avant d’un coup sec, mes bras se crispent brusquement pour amortir le mouvement. Je ne sais pas où ni comment. Je ne vois rien, mais le bruit est sourd, mat. Je sursaute, mon esprit tente de rassembler rationnellement les dernières bribes d’informations. Je tente de distinguer quelque chose, de comprendre ce qui vient de se passer. Le choc m’a fait dévier de ma trajectoire. Je me retrouve déportée de l’autre côté, sur la voie d’en face. Je suis sur la voie opposée, je m’en rends compte au moment même où mon esprit commence à percuter : « un animal, j’ai sûrement écrasé un animal ». J’ai perdu un peu de vitesse, mais pas trop. Vite, je dois reprendre le contrôle ! Je ne comprends pas ce qui vient de se passer. J’ai heurté quelque chose, c’était dur, fort, mais je roule encore. Je ne vois rien. J’essaie de comprendre. Cela fait déjà une seconde que le choc a eu lieu. Une seconde, et le temps se décompose dans mon esprit. Du choc au constat, du constat à l’incompréhension, de l’incompréhension au balbutiement d’hypothèses, tout ça en une seconde.

Une seconde, et j’aperçois deux phares en face de moi. Brillants, éblouissants. Ils semblent sortir de nulle part. Une voiture, quelques mètres devant moi. L’impact frontal est imminent. Vite, il faut faire quelque chose !

« Freine, braque ! » me hurle mon cerveau.

Mes mains se crispent.

« Freine, braque ! » me hurle-t-il encore.

Mes mains serrent le volant jusqu’à le détruire.

Je sais déjà qu’il est trop tard.

Je sais déjà que, quoi qu’il arrive, je n’aurai pas le temps d’agir. Du hurlement de mon cerveau à la commande de mes mains pour tourner le volant (« pile ! »), du hurlement de mon cerveau à la commande de mes pieds pour m’arrêter (« freine ! »), il n’y a qu’une nanoseconde.

Mais je sais que c’est déjà trop long, une nanoseconde. Je sais que les deux phares en face de moi ne se détourneront pas. L’issue semble incontestable et irrévocable. Dans une autre nanoseconde, je vais percuter la voiture qui arrive à grande vitesse juste en face de moi.

Pendant cette nanoseconde-là, qui m’est à la fois bien trop courte pour réagir tout en étant paradoxalement très étendue, je le vois.

Mon bébé.

Il aura un an dans quelques jours. Son image m’apparaît soudainement, son joli visage tout rose, ses grosses joues de poupon, son sourire radieux aux lèvres.

Son visage est entouré d’un halo lumineux, qui empêche le noir de la nuit de se rappeler à moi.

J’ai juste le temps de penser : « c’est fini »

Je me rends compte que j’ai déjà renoncé, car j’ai compris ce qui va se passer. Je veux garder son image dans ma tête. Je ne veux rien voir d’autre. Il est tout ce qui compte. Tout mon corps se tend. Je ferme les yeux, serre la mâchoire, écrase mes doigts sur le volant. Je hurle à l’intérieur de moi-même, tellement fort que mes lèvres restent complètement raides et contractées. Le cri prend toute la place dans ma voiture. Mon corps est tendu comme du fer forgé, prêt à encaisser un impact qu’il ne supportera pas. Et je pense à lui de toutes mes forces. Son visage prend toute la place dans mes yeux murés.

Et c’est l’impact.

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