
Un moment d'aveuglement
Chapitre 2
Je ne suis plus la fille aimée aux longs cheveux châtains. Mais tu souris, me prends par le bras et m’entraînes dans le charivari de la rue.
C’est bon de te retrouver.
— Non, ici cet endroit, ça ne va pas aller. Je ne verrai rien. Mes yeux ne s’arrangent pas, tu sais. On va trouver un endroit mieux éclairé. Je vais bientôt devenir aveugle. La maladie gagne. Mais comment ai-je pu te plaire autrefois avec mes loupes sur le visage ? Je me le demande encore aujourd’hui.
J’ai choisi ce café où j’aime me réfugier seule, chaleur, intimité, lumière douce, fauteuils profonds comme dans un cocon. Sentiment d’avoir toutfaux.
— Aveugle ? Non, pas à ton âge. Pas déjà. Tu t’inquiètes trop.
Je me veux rassurante. Ne le suis pas. Je le sais depuis que je te connais : dégénérescence maculaire d’origine génétique. Mais à seize ans, en dépit de tes visites fréquentes chez l’ophtalmo, de l’angoisse de tes parents, nous ne nous en préoccupions pas. Nous avions l’avenir devant nous. Nous étions immortels.
Immortels.
Nous vieillissons.
Nous avons vieilli l’un sans l’autre.
Envie de te rassurer, de te garder dans mes bras. Sans perdre de temps en paroles vaines. Je me sens gauche. Empêchée par les mots que je n’ose prononcer, les gestes que je n’ose accomplir. Nous observons les convenances. Tu me tires au milieu du passage piétonnier. Tu me guides. Je frémis. Je reconnais ton odeur adolescente qui effleure sous l’eau de toilette. Je reconnais le son si particulier de ta voix. Je reconnais ta beauté de jeune homme, intacte, mais plus grave, plus sombre, mystérieuse. Il me faut quelques secondes pour tout étreindre à nouveau de toi. Rien n’a changé.
Plan fixe.
Arrêt sur image.
Rien n’a changé.
Nous remontons vers l’Hôtel de Ville. Tu as lâché mon bras. Paris neige. Je glisse mes pas dans tes pas. Paris sous la neige. Tu marches vite. Concentré. En silence. Un peu décalé, un peu en avant, je note ce détail, ce déséquilibre à peine perceptible à qui ne t’observe avec attention. Hâte de m’asseoir. De te regarder. J’attends ce moment depuis si longtemps. Tu désignes un café bondé, tables collées les unes aux autres, comptoir grouillant. Impossible de se parler sans hurler. Impossible de s’entendre. Impossible de se retrouver. Je ne comprends pas ton choix. Ne dis mot. Consens. Nous peinons à nous frayer un passage jusqu’à une place libre entre la cuisine et la porte des toilettes. Dissonance. Brouhaha des conversations. Je me tasse contre le mur, mes jambes effleurent les tiennes. Comment allons-nous nous accorder l’un à l’autre, serrés entre un couple de Japonais, plan de Paris déployé sur la table, et deux adolescentes à la voix suraiguë, immergées dans leurs problèmes de fringues et de mecs ? Je t’en veux de ce bruit qui m’isole de toi. Je t’en veuxDéjà. De ce lieu hostile à nos retrouvailles. De ton peu de discernement. De ton manque de délicatesse. La fin s’inscrit dans le commencement.Nous nous taisons. Nos genoux se frôlent. Mains moites, gorge sèche, nouée par une pelote de laine. Tu me regardes. Me traverses, me scrutes avec indécence et curiosité, essaies de lire en moi. J’observe tes lèvres de dévoreur, celle du bas, charnue, ourlée, carnassière, l’autre fine comme une lame, tes yeux très noirs, tes fossettes et ton sourire à réveiller les morts. Séduction intacte. Mais plus dense, enveloppante, prédatrice, qui ne laisse aucun choix, aucune marge de manœuvre à qui la subit. Et échappe à des années de survie, de fuite en avant, d’errance, dans cette salle qui pue le graillon, la crasse, la sueur et l’obscurité.
Tu me regardes.
Contiens tes larmes.
Tentes de te justifier :
— Je suis devenu plus émotif.
En as-tu honte ?
Tu grimaces.
Les souvenirs se superposent. J’hésite. Où reprendre ? J’ai conscience de nos cicatrices, de nos vies ailleurs, de la distance entre nous.
— Je suis bouleversée de te retrouver. J’ai l’impression de t’avoir quitté hier. Tu n’as pas changé. J’ai eu de tes nouvelles par Gilles. Mais même lui, j’avais choisi de ne plus le voir, il était trop proche de toi, trop lié à notre jeunesse. Nous avons tant partagé tous les trois ! Sais-tu qu’il est parti étudier à l’étranger ? Il a eu besoinCe n’est plus pareil sans toiElles passent, elles passent, un défilé,il est incapable de rester seul. Il lui en faut sans cesse une nouvelle. C’était facile, tu étais radioactif, elles te tombaient dans les bras l’une après l’autre comme des guêpes dans un pot de miel. Et quand elles s’attachaient trop, tu ne les supportais plus, tu les jetais sans scrupules. Il ne te comprenait pas, à ta place, il ne serait jamais parti, il était un peu amoureux de moi et voyait bien la chance folle que nous avions eue de nous être trouvés si vite, la terre entière nous appartenait, nous nous aimions, ça crevait les yeux, il en avait apprécié certaines, ignoré d’autres, sans jamais se rapprocher d’aucune. Nous étions si liés tous les trois.
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