
Un moment d'aveuglement
Chapitre 3
Je te prends la main.
Silence.
Silence au milieu du vacarme. Les sons se dissolvent dans l’air vicié de la salle. Silence.Ma main dans la tienne. Caresse. Effleurement. À peine. Signe de reconnaissance. Je suis là. Silence. Le reste ne compte plus. La vie n’aura plus à nous jouer de tours. Ta voix, chuchotement, incantation. Confidence à peine audible, rapide et inattendue. Urgente.
— Autant te le dire dès maintenant, j’ai des problèmes sexuels.
Ainsi tu amorces la conversation. Aucun mot concernant l’ami. Aucun mot, non plus, me concernant. Nous n’avons encore parlé de rien. Pourtant, tu insistes.
— Je voudrais quitter ma femme mais c’est difficile, elle ne travaille pas. Enfin, elle est docteur en histoire, médiéviste, elle écrit des essais archi pointus mais qui ne rapportent rien, à part la vente de quelques bouquins pour spécialistes ; alors, j’assume. Tout. Je n’ai pas le choix. Je serais ravi qu’elle se trouve un riche amant. Ça réglerait la question. (Sourire en coin.)Mais elle m’aime. Je ne suis pourtant pas un cadeau, on ne baise plus depuis des années, j’ai des maîtresses, enfin, je ne peux pas t’en dire plus. C’est compliqué.
Compliqué ?
Avec toi, la fin s’inscrit dans le commencement.
La conversation me déroute. N’avons-nous rien d’autre à nous dire ?
— Avec toi, j’aurais gravi des montagnes.
— J’ai dévalé des murs de rocailles quand je t’ai quittée.
Tu me détailles, observes mon alliance d’un air critique.
(Pierre s’immisce entre nous.)
Tu me mènes où je ne souhaite pas me rendre.
Jaloux.
Jaloux ?
Si longtemps après. Nous avons l’un et l’autre « fait nos vies », drôle d’expression ! Mais de quoi ? D’argile, de bois ou de paille ? Prêtes à être soufflées d’un coup par le Grand Méchant Loup. De facilité ? De compromis et de compromissions ? D’abdication ? De renoncement ? Quand il faudrait ne renoncer à rien. La queue du Mickey saisie par hasard au moment où le manège ralentit. Et au bout du compte, quelle consolation, quels dénis, quels regrets emporterons-nous avant de plier bagage ?
— Alors, mariée ? Apparemment, tu t’en sors mieux que moi !
Gelée, transie malgré l’atmosphère étouffante, les odeurs de bouffe chaudes et grasses et celles de transpiration et de parfum à deux balles. Je commande un chocolat chaud, toi, un Perrier menthe.
— Oui, avec Pierre, ça fait plus de vingt-trois ans. Vingt-trois ans de hauts et de bas, de grandes joies et de coups de blues, mais j’ai besoin de calme et de certitude.
Qui cherches-tu à convaincre avec ton langage mesuré, tatatitatitata et tes airs de quinqua rangée et tatatitatitata ? Ta seule envie, lui sauter dessus !
— Tu as toujours eu besoin d’être rassurée. Et je n’étais certainement pas le candidat idéal. Il a de la chance d’avoir réussi à te garder aussi longtemps ! Il t’a quand même eue plus de vingt-trois ans !
Que penser de ces informations en vrac, bribes de vie jetées en pâture, fragments de joies et de chagrins mêlés aux remous du café, éclats de temps perdus dans l’anonymat de la foule ?Tes paroles ont du mal à briser l’espérance où je me réfugie quelques minutes encore. J’ai apporté des photos de mes enfants, bien sûr, mais hésite. Peur de t’ennuyer. D’aller trop vite. Trop tôt. Je t’en montre une : Tom en bateau avec l’un de ses amis, éclaboussé d’écume et de soleil, saisi à cet instant de la jeunesse où tout est possible, où l’horizon s’étend à l’infini. Ils sortent de l’océan, des gouttelettes brillent sur leurs épaules dorées, milliers de fins cristaux liquides, jeunes dieux émergeant des flots happés par la lumière. Dans une seconde, l’image va changer, ils plongeront ou iront s’allonger à l’avant du bateau. L’ombre s’étendra peu à peu. L’instant sera passé. Mais sur la photo, ils restent figés, glorieux, dans le rayonnement de la pose.
Je te laisse deviner lequel est Tom.
Toi, sans hésitation :
— Celui de gauche. Il te ressemble tellement, surtout le bandeau des yeux. Il est beau mais devrait se muscler, il paraît gracile. Il serait mieux plus étoffé.
Premier coup de patte, mine de rien. Mine de rien. Dénigrement en demi-teinte. La mère vacille légèrement touchée, inconsciente qu’à ce moment même le processus vient de s’enclencher.
La fin s’inscrit dans le commencement.
— Nous avons deux fils. Victor est marié, père de deux petits garçons et vit en Israël. Je suis grand-mère ! Et le deuxième, c’est Tom, dix-huit ans. Il fait des études d’art à l’étranger. Désir de s’éloigner du nid, je suppose. Moi, j’ai fini par passer l’agrégation, tu m’y poussais, nous venions d’avoir le bac. Tu disais que j’étais douée et je ne te croyais pas, tu m’embêtais avec tes ambitions pour moi. J’avais l’impression d’entendre mon père. Ma seule idée, c’était de vivre, de profiter de ma jeunesse. J’étais programmée pour les études mais je n’en avais pas envie ; je rêvais de théâtre. Et bien sûr, ça faisait peur à mes parents, cette respiration revendiquée, une fille d’énarque, saltimbanque, inconcevable ! Inconcevable !!! Bref, je suis rentrée dans le rang. Et l’ai toujours regretté. Ah, si on pouvait revenir en arrière ! Rembobiner le film. J’ai fait tout ce qu’ils attendaient de moi. J’ai-tout-fait.Pas eu le courage de tout envoyer promener. Je suis prof de littérature comparée à la fac alors le théâtre, aujourd’hui, quelle tristesse, je le dissèque au lieu de le jouer !
Arrêt sur image.
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