Couverture du roman Un moment d'aveuglement

Un moment d'aveuglement

8.3 / 10.0
Près de trente ans après leur première idylle, la narratrice retrouve son amour de jeunesse, mais cette réunion s'accompagne de désillusions amères. À cinquante ans, cette femme voit ses certitudes vaciller face à l'usure du temps. Entre épreuves douloureuses et remises en question profondes, un drame finit par lui ouvrir les yeux sur son propre aveuglement. Ce récit retrace la quête existentielle d'une héroïne qui, malgré les chutes, puise la force de se reconstruire.

Un moment d'aveuglement Chapitre 1

Deuxième partie

« ’But love is blind, and lovers cannot see. »

William Shakespeare

Le Marchand de Venise, Acte II, sc 6. (1596-97)

« Tu sais pour se mettre à aimer quelqu’un, c’est une entreprise. Il faut avoir une énergie, une générosité, un aveuglement… »

Jean-Paul Sartre

La Nausée, (Gallimard. 1938)

« Ce qui nous crève les yeux nous rend aveugles. »

Miss Tic.

Nous avons rendez-vous à l’Amour Fou. À deux pas du métro Saint-Paul.

Il neige.

Tu es le premier amour.

Trente-sept ans sans t’avoir pour ainsi dire jamais revu.

Trente-sept ans.

D’absence et d’attente.

D’attente

Tu viens d’appeler à deux reprises pour t’assurer de ma venue.

J’ai hésité à te rejoindre.

Il neige.

J’ai hésité.

Tu as dit que tu m’embrassais.

Déjà.

Je t’embrasse déjà.

Tu as dit je suis ému.

Ému par toi.

Tu as dit j’ai changé. Peut-être, je suis moins dur qu’avant. Peut-être.

Voilà ce que tu as dit.

Il neige.

J’ai hésité à te rejoindre, vendredi d’hiver, milieu d’après- midi, courses à finir, copies à finir, tâches diverses à finir.Pareil. Toujours pareil, pareil, pareil. Depuis des années. Pareil. Appréhension confuse. Poids du passé. Souvenirs en rafales. Angoisse chevillée au corps, au cœur, partout, à l’intérieur. Au cœur. À l’intérieur.

Peur diffuse.

— Peur de moi ? Tu n’as tout de même pas peur de moi !

J’ai changé

Ta voix s’inquiète au téléphone.

— De quoi as-tu peur ? Tu viendras quand même ? Tu ne te méfies quand même pas !

Bien sûr, je viendrai. Je viendrai.

La neige tombe en dentelle. Les contours de la place s’estompent. Seule la musique du manège perce, berce le brouillard. Guide mes pas. Mon manteau est lourd. Lourdes, mes bottes. Lourdes. J’avance. Mais lentement. Mais vers toi. Vers toi.Je te retrouve. Enfin.Je n’ai cessé de t’attendre.

Oui, tout ce temps passé à t’attendre.

Je te reconnais aussitôt.

Arrêt sur image.

À cinquante mètres de toi, guère plus. Tu ne me vois pas. Pas encore.

Tune me vois pas.

Je m’approche.

Même silhouette adolescente. Même façon de te tenir. De scruter la rue. Je t’aperçois, tu guettes, me guettes, corps un peu tendu, un peu penché en avant. Maladroit. Comme avant lorsque nous avions rendez-vous. Avant.Et que j’arrivais en retard. (J’étais souvent en retard alors.Tu craignais toujours que je ne vienne pas.) Temps encore de faire demi-tour. De prétendre que je ne suis jamais venue. De te prévenir. Rapidement. Mais rapidement. De t’éviter. De tout éviter

J’observe mon reflet dans le miroir d’une vitrine. Maquillage dilué par le froid. Visage rougi. Cheveux collés par la neige. Corps engoncé dans un manteau trop lourd. Tu as quitté une jeune fille et rappelé une femme de cinquante. Vrais clichés : poids des ans, marques du temps, visage creusé, corps avachi…Vas-tu me reconnaître ? Je me tapote la figure, me mords les lèvres, replace une mèche derrière l’oreille. Respire. Je prends le temps de me rassembler. Respire.

Tu regardes dans l’autre direction.

Tout peut encore basculer.

Dans deux jours, c’est Noël. La foule se presse rue Saint-Antoine.La neige poudre le trottoir. L’obscurité descend vaillante en dépit des guirlandes illuminées, des étoiles argentées et des enseignes lumineuses. Je me résous enfin. Je glisse. Au ralenti. Et c’est vers toi.Vers toi.Des années à attendre. Je devrais être joyeuse. J’ai peur.

Tu n’as tout de même pas peur de moi ?

Les passants se dissolvent autour de nous. Le trottoir se vide. Comme en rêve. Nous voilà seuls.

Seuls ?

Fondu enchaîné.

Zoom avant.

Un pas.

Un autre encore.

Et puis un autre.

Je pourrais rebrousser chemin.

Tout peut basculer.

À l’instant, je pourrais partir.

Sans épiphanie.

C’est aujourd’hui.

C’est hier.

Les bruits s’estompent.

Je retarde nos retrouvailles

Je vais t’abandonner tout de suite, sur ce bord de trottoirTirer un trait définitif. Garder cette image de toi à m’attendre transi sous la neige. Ne plus jamais te revoir, ne plus souffrir. Ne pas m’encombrer de ta présence sous le porche d’un café. Te laisser à ta vieRetourner à la mienne. Fuir. Dès maintenant. Il est encore temps. Tu ne me vois pas.

La neige tombe plus dru.

Le froid se déploie.

Trop tard !

Tu te retournes.

Et nous voilà soudain face à face. Empêtrés de nous-mêmes. Confus. Étonnés. Nous nous embrassons sur la joue comme deux vieux copains. Silence. Tu as conservé la même allure juvénile à plus de cinquante ans. Et je me sens si âgée soudain, si lasse, si encombrée de moi-même.

Je te retrouve, pareil. Pareil. Seize. Dix-sept ans. Dix-huit. Émotions, réminiscences, reviviscence, sentiments. Rien n’a changé comme si ces presque quarante ans d’éloignement s’étaient figés, comme si rien n’était advenu entretemps, télescopage des heures, des années, de nos vies distinctes. Nous sommes autres à l’identique de notre première rencontre. Je suis en territoire connu. Avec toi, je suis en territoire connu. Certaine que rien ne peut m’arriver et que tout, tout peut recommencer. La force de l’évidence est telle. Comme dans les vraies amitiés ou les amours véritables, ou les deux à la fois, nous reprenons là où nous nous sommes arrêtés, un jour, un mois, un siècle plus tôt. Pérennité des visages, des mots, des gestes, l’âge importe peu, le temps n’a aucune prise. Car nous avons été l’un pour l’autre l’alchimiste et l’or, la terre et le sel, le vase et l’eau, le verre et le vin, le contenant et le contenu, nous avons été cela l’un pour l’autre, deux et uniques, ensemble et séparés, liés et défaits, errants et incarnés et tout cela et bien plus. Nous avons été cela. Tu le sais. Tu le sais.

Ton premier mot résonne comme un regret :

— Blonde !

Je tente de me justifier.

— Oui, c’est plus doux au visage, tu ne trouves pas ? À mon âge, le brun durcit les traits.

Je me cherche des circonstances atténuantes.

Déjà ?

Déjà.

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Table des matières de Un moment d'aveuglement

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