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Couverture du roman Retour vers le passé

Retour vers le passé

Accablé par la dépression, un homme voit son existence basculer suite à l'acquisition d'une demeure côtière. Cet achat l'entraîne dans une mésaventure singulière qui le projette brusquement dans le passé. Il y confronte l'ancien possesseur des lieux, pourtant décédé, qui lui confie une quête mystérieuse. Ce périple temporel, imaginé par Charles Kalvan, prendra une direction imprévisible, mêlant aventure et secrets au cœur d'une mission aux enjeux insoupçonnés.
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Chapitre 2

L’achat de cette demeure intervint après la séparation avec ma femme. Je possédais assez d’argent pour vivre en rentier. Seulement, après quelques mois de solitude dans cette maison, je me demandais si mon choix fut le bon. Éloigné de toute vie, perdu entre campagne et mer, j’avais choisi l’isolement, le reclus, comme si une vie retranchée avait pu m’apporter le réconfort dont j’avais besoin. Au fur et à mesure que les jours passaient, l’ennui et la mélancolie me gagnaient. Après avoir erré dans les pièces moyenâgeuses de cette maison, l’inactivité appelait l’oisiveté. Il m’arrivait de rester de longues minutes, étendu sur le fauteuil du salon, regardant la mer, laissant mes pensées vagabonder d’elles-mêmes. La morosité fait appel à un système récursif lent et impitoyable. Je me persuadais que mon temps perdu, mes réflexions sans fil, ne pouvait être que propice à l’écriture. Je me forçais presque à ouvrir mon ordinateur sans dépasser deux lignes dans mon traitement de texte. J’accusais l’inévitable et systématique barrière de la page blanche, mais sans en être convaincu tout à fait. Béatrice me sortait de ma léthargie en m’apportant une infusion ou un encas au cours de la journée. Elle en profitait pour glisser une conversation à laquelle je n’avais pas envie de prendre part. Dans mon fauteuil, face à la mer, je me rendais compte que j’avais perdu l’amour et mes enfants. Quant aux centaines de kilomètres qui m’éloignaient de mes amis, ils m’enfonçaient dans cette inexorable solitude. La neurasthénie me gagnait. Devant mon ordinateur, je naviguais alors sur internet qui a l’avantage chronophage de s’y perdre à ne rien faire. L’hiver qui s’installait, le vent qui hurlait à travers les fenêtres, les nuages gris assombrissant le ciel m’enlevaient toute envie de sortir et je restais perclus dans la maison.

Ma séparation avec ma femme remontait au début de printemps. J’avais passé l’été en une fausse insouciance, libéré d’un poids familial. J’avais profité de la mer et des promenades champêtres, bercé par l’illusion de la liberté retrouvée. Je me rendais compte maintenant du piège de la solitude dans cette retraite isolée. Je m’étais moi-même enterré

Je partais au village le plus proche et achetais fréquemment des livres dans lesquels je me plongeais jusque tard dans la nuit. L’informatique, la lecture : les méthodes fallacieuses pour tromper cette solitude me pesaient. À de rares moments, je réussissais à écrire quelques lignes. On dit souvent que les écrivains profitent de ces moments douloureux de la vie pour écrire comme un remède exutoire, un chef-d’œuvre intemporel. Peut-être n’étais-je pas écrivain, mais seulement quelqu’un qui écrivait à peine.

J’avais un bureau à l’entrée de la maison, face au salon, séparé par le hall d’entrée, et pensais y travailler, mais je transportais mon ordinateur portable et mes affaires pour m’installer sur la table de la salle à manger. Je me sentais mieux près du feu et moins isolé que dans le bureau. La salle à manger et le salon n’étaient séparés que par un canapé en cuir. Des tapis aux motifs orientaux recouvraient le parquet de chêne. Devant la cheminée, placée entre deux fenêtres, j’avais installé ma table de travail. Aux murs, de nombreuses tentures évoquant des scènes moyenâgeuses aux couleurs délavées pendaient sur tous les pans de la pièce.

Béatrice faisait souvent irruption dans le salon, prétextant je ne sais quelle tâche pour aborder une discussion avec moi. Seulement, les sujets qu’elle tentait de lancer étaient tellement futiles que je lui répondais à peine. Très vite découragée, elle partait, mais revenait à la charge plus tard dans la journée. Elle m’apportait ponctuellement quelques collations différentes selon les heures de la journée. Je profitai de ce qu’elle déposa le plateau sur la table pour l’observer un peu. Elle se teignait les cheveux en blond, mais pas assez régulièrement pour ne pas deviner une racine tirant sur le gris. Elle se permettait de se peindre les ongles rouge vif, mais heureusement, ne mettait rien sur ses lèvres. Sa présence un peu obsédante et de peur d’un jugement m’obligeait à écrire plutôt qu’à m’évader sur la toile internet. Pourtant souvent, j’appuyais le menton sur le coude posé sur la table et je restais pensif devant une page à moitié vide, sans savoir si la cause venait d’un manque d’inspiration ou de la mélancolie qui m’habitait. Quand, à travers des carreaux, je voyais le jardinier travailler, je sortais alors pour le saluer. Cela me faisait passer un moment agréable, car il aimait le jardinage et pouvait discourir longuement sur sa passion. Il me dévoilait sans peine ses « trucs » pour stopper telle maladie, pour tailler correctement un arbuste ou encore quelle lune convenait mieux à la plantation de tel légume. Je pensais prendre note de ses connaissances, mais j’oubliais à chaque fois. Il était une mine d’or sur l’art du jardinage. Très fier de lui, il me montrait alors son travail, pestant contre les maladresses de son prédécesseur en l’accusant d’incompétence. Si par hasard, il était à court de discussion, il suffisait de le conforter dans ses qualités pour lui regonfler la poitrine. Il repartait de plus belle. Il n’était pas difficile de le contenter et agréable de le faire, car il avait l’art de rendre passionnante l’exposition de son érudition. Je me demandais si je pouvais exploiter ses connaissances pour un roman policier ayant pour décor, le monde du jardinage. Cependant, l’art de la plantation ne constituait pas le seul motif de son orgueil puisqu’il se rengorgeait de même pour tous les travaux de bricolage qu’il réalisait. Il le faisait pourtant sans prétention, mais avec une naturelle simplicité. Il ne voulait jamais se montrer supérieur, mais évoquait ses « trucs » par le seul besoin de se savoir compétent. D’ailleurs, Béatrice ne manquait jamais de vanter auprès de moi ses qualités professionnelles.

Dans le salon, comme dans toutes les pièces, des tableaux peints à l’huile dans le style Delatour ornaient les murs. Des portraits de personnes à l’allure stricte. Des hommes engoncés dans quelques fraises ou collerettes du XVIIIesiècle, l’œil me fixant de manière intransigeante, m’observaient passer dans les couloirs. Celui de ma chambre, plus récent, représentait celui du propriétaire malheureux. Tout aussi strict que les autres, il me jugeait d’un regard terrifiant d’où que je sois dans la pièce. Dans cette chambre dans laquelle je passais mes soirées à lire dans un lit à baldaquin, j’entendais craquer les boiseries qui travaillaient, et de mon lit, son courroux me troublait jusqu’à ce que la nuit envahisse la chambre. Quand, allongé, un livre à la main, mes yeux se posaient sur cette peinture, j’avais l’impression, à force de le fixer, que son visage bougeait. Je me forçais à reprendre alors ma lecture, mais cette figure m’obsédait et j’avais du mal à suivre le récit. Je pensais à le remplacer par un paysage plus sympathique et à accrocher dans le couloir, ce portrait entêtant.

Parmi les peintures aux murs et les tapisseries, je me transportais mentalement au Moyen Âge. Les scènes autour de moi me semblaient presque vivantes : le paysan poussant sa charrue, la bergère filant la laine, les chevaliers en armes au pied du château. Tout cet univers m’entourait depuis l’acquisition de la maison et tous ses personnages devenaient mes compagnons de tous les jours. En m’asseyant dans le fauteuil du salon, ces personnages délavés par le temps semblaient, à force, vouloir s’animer autour de moi. Béatrice m’arrachait parfois à mes contemplations pour m’avertir de l’heure du souper.

La solitude me pesait plus que je ne l’aurais voulu, et le vent d’hiver qui frappait à mes carreaux augmentait cette impression. Un jour que Béatrice m’apporta le thé, je m’enquerrai auprès d’elle au sujet de l’ancien propriétaire puisqu’elle était à son service. Je l’interrogeai aussi à propos de toutes ces tapisseries au mur. Elle me répondit qu’il les achetait à des antiquaires, sauf les portraits qui représentaient tous des membres de la famille et qu’un peintre attitré réalisa tous ceux que l’on pouvait trouver dans la maison. Je lui fis remarquer le gout moyenâgeux de la décoration intérieure ce qu’elle ne put que constater. Quant à ses occupations, monsieur de Panisa, puisque c’était son nom, vivait de ses rentes que quelques placements lui avaient procurées. Béatrice m’expliqua qu’il aimait bricoler et qu’il passait la plupart de son temps dans l’atelier qui jouxtait la maison du jardinier, ce qui me fit penser que jamais je n’avais visité cette pièce. Je lui demandai des précisions, mais ma bonne ne sut répondre ce qu’il y faisait.

Une certaine langueur rythmait les journées d’un hiver venteux et pluvieux. Béatrice s’occupait autour de moi et donnait un peu de vie. Dehors, le vent arrachait les branches des arbres. Les feuilles tourbillonnaient et se déposaient dans quelques coins du jardin. Je regardais les nuages gris à travers les fenêtres quand l’arrivée impromptue de ma bonne me sortit de mes pensées.

— Ne pensez-vous inviter personne ?

Surpris par cette question je répondis :

— Non, pourquoi ?

— Mais pour la crémaillère.

Elle avait raison, aussitôt mon installation, je n’avais fait que m’enterrer, oubliant certes mon ex-épouse, mais aussi mes amis. Je rejoignis le salon et m’écroulai dans le canapé avec une solitude soudaine et poignante. À moitié allongé, je plongeais dans la nostalgie du passé. Je ne voulus rien manger ce soir et je montais me coucher. La mélancolie me dévorait de nouveau. Je m’affalai sur le lit en fixant dans les yeux monsieur de Panisa, qui de son mur me rendait la politesse. Pour me changer l’esprit et me sortir de ma torpeur, je lisais continuellement. Je m’approvisionnais à la bouquinerie du village et j’avalais livre sur livre. J’allongeai le bras vers ma table de nuit et mes doigts attrapèrent « Le riz et la mousson », livre que j’avais entamé. Il n’était pas très gai, mais les livres ont la vertu du pouvoir d’évasion. En lisant, j’oubliais le quotidien pesant de ma vie. M. de Panisa m’observait encore et par-dessus les pages et j’avais l’impression qu’il me faisait des reproches.

— Ce bouquin ne vous convient-il pas ? demandais-je au portrait. Je ne sais pas quelle littérature vous satisfaisait, mais je prends ce que je trouve et après tout, celle-ci me convient.

Je levais un peu le livre afin de me cacher la vue de ce personnage sévère. Après une longue lecture, les yeux se fermaient d’eux-mêmes, alors, tôt le matin, j’éteignis la lumière.

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