
Retour vers le passé
Chapitre 3
Je me réveillais toujours de bonne heure, et commençais ma journée en allumant le poste de radio. Les voix qui en sortaient meublaient le vide de ma vie. Devant mon ordinateur, je faisais semblant d’écrire, mais je restais toujours sur une page blanche. Mon premier roman avait été un succès, mais le deuxième, aucun éditeur n’en voulait. J’espérais en faire un troisième, mais celui-ci n’allait, je le sentais, même pas voir le jour. Après avoir raté mon mariage, je ratais ma vie de romancier. J’éteignis l’ordinateur et sortis dans le jardin. Je n’écrirais pas. Je ne pouvais même pas le faire. Finalement, je n’étais capable de rien : ni d’aimer ni de travailler. Mon cœur me pesait et ce vide que je ressentais autour de moi, n’était que la conséquence du fruit de mon incompétence chronique. Je sentis les clefs de ma voiture en mettant les mains dans mes poches, alors je partis au hasard des routes, le cœur lourd du dégout que j’éprouvais à mon égard.
Je conduisais sans radio et le bruit ronronnant du moteur m’enveloppait. La musique aurait pu distraire mes réflexions mélancoliques, mais je ne pensais pas à l’allumer. Je suivais la route qui longeait l’océan sans un coup d’œil pour le paysage. Le gris m’environnait : celui de la mer, celui des rochers et celui du ciel. Je ne regardais pas les mouettes jouant avec le vent. La vie me fatiguait. Tourner le volant ou passer les vitesses me pesait. Je stoppai le long de la route et sortis en direction de la falaise. De toute sa hauteur, je pouvais voir en contrebas les vagues s’écraser sur les rochers. Le bruit lointain du ressac me parvenait à peine. Parfois, les goélands rasaient la paroi avant de s’en éloigner. J’évaluai la distance et regardai les galets tout en bas. J’estimai n’avoir aucune chance de survie si je tombai. Je n’avais plus rien à perdre, tout pleurait autour de moi et j’avais tout perdu. Je me balançais un peu en avant puis en arrière, sans pouvoir me décider. Je me tenais tout au bord, la pointe des pieds dans le vide. Je me balançais un peu plus, mais je n’étais pas prêt à faire le pas, à franchir le point de non-retour à partir duquel on ne peut revenir en arrière. Soudainement, je perdis l’équilibre, j’aurais voulu me retenir, mais c’était trop tard, mes bras battaient désespérément le vide. À ce moment, tout se passa très vite, mais suffisamment lentement pour accepter la mort, puisque je ne pouvais plus rien faire. Je regardai les vagues qui sans se préoccuper de la vie des hommes continuaient à battre les rochers. Ceux-ci grandissaient à une vitesse folle et j’aperçus l’imminence de ma chute. Je ne pus voir la mort en face. Manquai-je de courage, moi qui suis tombé par accident ? Car finalement, je ne voulus pas tomber. Même ma mort, je la ratai. J’accumulai toutes les tares. Ma chute d’un tragi-comique parfait aurait pu servir dans un film de Jerry Lewis. Tout ce que je souhaitais maintenant était de disparaitre totalement. Que mon corps éclate sur les rochers et que les mouettes et les crabes se nourrissent de mon cadavre. J’aurais servi au moins à quelque chose. Je crois que j’eus le temps de mettre mes mains devant mes yeux fermés. J’atteignais donc le fond du ridicule et de la lâcheté. Incapable de voir une fin que je ne voulais pas, je touchais le fond de la couardise. J’aurais pourtant aimé, tel un héros de film, regarder avec courage, cette mort qui m’attendait avec impatience. Je pris conscience de la relative importance du temps. Cette chute, qui devait s’avérer courte, me laissait pourtant le temps de penser à toute sorte de choses : tels notre discussion de la veille et les débats sur la science prenant la place de Dieu. Voulus-je prier et me confesser ? Est-ce pour cela que le temps me semblait long ? Dieu accepterait-il que je vienne à lui ? Cette idée prit une place grandissante et, persuadé de l’exactitude de ce raisonnement, je commençai alors à inventer une prière, puisque je n’en connaissais pas. Après cette courte prière dans laquelle je demandai la bienveillance du tout-puissant face à mes lâchetés, j’attendis la chute. Pourtant, elle ne venait toujours pas et je voulus ouvrir les yeux. Mais, à ce moment, je me sentis comme tiré par le col. À cette nouvelle sensation, je serrai les yeux et les dents davantage. Maintenant, je devrais percuter les rochers aux angles saillants, grouillants de coquillages coupants, mais rien ne se produisit. J’attendis encore un peu, persuadé que le temps anormalement long de cette chute était une véritable épreuve. Mais comme l’impact ne se produisait toujours pas, je dégageais mon bras de ma vue. J’osai entrouvrir les paupières. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand, à la place des rochers et de la mer, le vide m’entourait ! De surprise, j’ouvris totalement mes yeux. Je ne voyais rien à part une espèce de brouillard opaque. Je ne me sentais plus tomber. Le vent ne me sifflait plus aux oreilles. Je n’entendais plus le bruit du ressac. Je ne distinguais plus la falaise. J’étendis lentement les bras devant moi. Je ne ressentais plus la vitesse. Petit à petit, comme sortant de la torpeur qui me paralysait jusqu’alors, j’osai regarder autour de moi. Je ne vis que ce brouillard comme un magma étrange qui m’entourait.
Étais-je tombé ? Étais-je mort ? Était-ce cela le paradis ? Je me tâtais le visage puis les membres et constatais que j’étais entier. Je n’avais aucune égratignure et je ne ressentais aucune douleur. Après que je fus rassuré sur mon compte, je m’intéressai à mon environnement. J’étais toujours allongé, dans la position de ma chute. Je tâtais autour de moi et je ne sentais rien de solide. Il n’y avait ni ciel ni mer. Je baignais dans une atmosphère plus ou moins grise et sans structure. Un magma indéfinissable m’entourait et je semblais flotter. Pourtant, je ne tombais pas. « Est-ce cela la mort ? », pensai-je. Mais je n’eus pas le temps de réfléchir à la question que j’entendis une voix près de moi :
— Bonjour, monsieur.
Je levais la tête et je vis alors une personne que j’avais l’impression de connaitre. Elle se tenait debout dans le vide face à moi et j’étais allongé à ses pieds. Trouvant la situation plutôt déplaisante, je me relevai lentement, comme un cosmonaute le ferait dans l’espace.
— Qui êtes-vous ? demandais-je.
J’observai son visage qui ne m’était pas inconnu.
— Vous ne me reconnaissez pas ? Pourtant, je dors avec vous dans la même chambre.
J’allais protester face à cette ridicule plaisanterie, quand je pus mettre un nom sur le visage du personnage en question.
— Monsieur de Panisa ! Est-ce bien vous ? Mais alors je suis mort. Où est-on ? Au paradis, en enfer ?
— Vous n’êtes nulle part, parce que vous n’êtes pas mort.
— Mais vous ! Vous êtes pourtant mort et si vous êtes devant moi, c’est que je le suis aussi ! m’exclamai-je.
— Je suis mort, et pourtant je suis vivant actuellement, si je puis dire, car « actuellement » ne veut rien dire.
— J’avoue ne pas comprendre. Sommes-nous morts ? demandai-je de manière péremptoire.
— Vous n’êtes pas encore mort puisque vous êtes en train de chuter.
— Expliquez-vous, je vous prie, car je ne peux être en train de tomber en ce moment précis.
Je me demandais si je n’allais pas devenir fou. À moins que ce fût cette personne qui l’était. Monsieur de Panisa devait être surement fragile d’esprit. Mais était-ce bien lui ? Je commençais à douter. Je regardais autour de moi, mais cette impression de brouillard persistait et je flottais bien dans un vide grisâtre.
— Ne vous énervez pas, monsieur, et écoutez-moi attentivement. Je vais essayer de parler d’une manière compréhensible pour vous. Quand vous êtes tombé, je vous ai tiré de votre chute pour vous faire venir à moi.
— Plus ça va, moins je vous comprends. Vous dîtes m’avoir tiré lorsque je tombais. Est-ce bien cela ?
— C’est exactement cela.
— Bien. Admettons ce fait, bien qui demande explication. Mais vous m’avez tiré où ça ?
— Dans la quatrième dimension.
Je le regardais avec des yeux ébahis et je mis à rire, bien que je commençasse à désespérer. Car cette situation inexplicable m’angoissait et je ressentais une certaine oppression.
— Cette histoire est complètement dingue !
Je me mis en colère devant l’incompréhension des évènements et la panique s’empara de moi.
— Vous admettez que vous étiez en train de tomber n’est-ce pas ?
— En effet, dis-je. C’était le seul point sur lequel je pouvais m’accrocher.
— En tombant, votre vitesse d’accélération fut suffisante pour moduler le temps. Vous connaissez la théorie restreinte d’Einstein, n’est-ce pas ?
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