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Couverture du roman Retour à Salvaterre

Retour à Salvaterre

Berny mène une vie tranquille de comptable à Perpignan avec son épouse Mylène. Ce quotidien paisible bascule brutalement quand leur neveu, lié au trafic de drogue, fait irruption dans leur réalité. Entre fantastique et violence, ce récit explore l'absurdité de nos priorités modernes à travers une quête de vengeance marquante. Jean-Michel Roussel livre ici une œuvre intense où la nostalgie et l'amour se heurtent à une noirceur profonde, bousculant le destin de ses personnages.
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Chapitre 2

Lui était contrarié, car il avait pensé passer une soirée tranquille avec Mylène devant sa superbe télévision grand écran 4 k. Les Alvarez étaient arrivés vers vingt heures, il faisait encore chaud, Mylène avait préparé les tapas aux crevettes et aussi au chorizo piquant. Mylène avait fait passer intentionnellement Lætitia Alvarez par le salon. Lorsque celle-ci vit le canapé panoramique en cuir pleine fleur blanc, son visage se décomposa, au grand plaisir de Mylène qui l’observait à la dérobée. Berny, qui n’était pas dupe de lascène, se dit intérieurement : décidément, les femmes sont bien cupides et jalouses entre elles. Quant à Mathéo Alvarez, il attira Berny en lui disant :

— Alors, tu lui as acheté le panoramique en cuir blanc de chez Lux Marché Meubles, tout en ajoutant avec une mine compatissante, ça va-t’en faire des heures supplémentaires, mon vieux !

Ils prirent l’apéritif tous les quatre sur la terrasse, le soleil était couché, il faisait maintenant un peu moins chaud. Pendant que Lætitia Alvarez parlait mode et chiffons avec Mylène, Mathéo et Berny en étaient déjà au cinquième whisky bien tassé. Ils passèrent à table, et les deux bouteilles de caramany rouge que Mathéo avait apportées y passèrent aussi. Maintenant, Berny était ivre, et Mathéo Alvarez aussi. D’ailleurs, leur diction devenait difficile, et leur conversation décousue et hachée par l’alcool. Mathéo se vantait auprès de son voisin de ses talents en mécanique, de la bonne affaire qu’il avait réalisée en vendant deux fois son prix une vieille guimbarde retapée par ses soins à une pauvre femme qui ignorait tout de la mécanique. Berny l’avait laissé dire, tout en se resservant un dernier cognac bien tassé. Alors vers deux heures du matin, le couple Alvarez rentra chez lui, c’est-à-dire à la villa contiguë à la leur. Berny aida Mylène à débarrasser tant bien que mal le désordre causé par la soirée, bouteilles vides, assiettes et verres sales. Comme celui-ci s’énervait, ne trouvant pas la place des couverts à ranger dans les différents meubles, elle l’envoya prestement se coucher. Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et regagna rapidement la chambre où il s’endormit de suite d’un sommeil de plomb. Avant de sombrer dans les bras de Morphée, il se dit avec satisfaction que demain, c’était samedi et qu’il pourrait récupérer. Mylène le rejoignit peu après, et elle aussi bascula dans le sommeil. Mais Berny avait beaucoup bu et avait la bouche pâteuse. Aussi, vers trois heures du matin, il se leva pour se diriger vers sa cuisine américaine, il avait besoin d’un grand verre d’eau. Il n’avait pas allumé pour ne pas réveiller Mylène, et c’est à tâtons qu’il se rendit dans son séjour. Il marchait, tout ensommeillé, les yeux à moitié fermés en traînant des mules, qu’il avait aux pieds. Il ouvrit son frigo américain sans allumer les lampes du plafonnier, et c’est là qu’il le vit. Il en fut stupéfait, estomaqué. Son grand-père se tenait devant lui, entouré d’un halo vert phosphorescent. Il fut pris d’une grande frayeur, cet homme, il ne l’avait jamais vraiment connu. Celui-ci était décédé quand Berny avait onze ans. Il était notaire à Perpignan, rue Alsace-Lorraine, dans le vieux centre. L’étude était une vieille bâtisse en pierre. Berny se rappelait avoir rendu visite au grand-père avec sa mère un jeudi après-midi où il n’avait pas école. C’était une maison de maître comme il en existe en ville, au style espagnol, avec un patio au milieu et une fontaine, dont le bruit de l’eau qui chantait sortait d’une cruche tenue par les bras d’une naïade en pierre qui avait fortement impressionné le petit garçon. Le bruit de l’eau résonnait sur les murs de la bâtisse. Il se rappelait avoir descendu un grand escalier de pierre qui descendait au sous-sol de la salle des archives. Car sa mère, qui possédait un terrain à Salses-le-Château, avait besoin de consulter le titre de propriété ; son beau-père avait la cinquantaine, sa démarche était sûre et précise. Il le revoit prendre la chemise en cuir usé, tapoter dessus et faire voler en petits points minuscules, dans la lumière qui jaillissait du soupirail, la poussière qui s’était accumulée depuis des lustres sur le vieux document. Aujourd’hui, son grand-père paternel se tenait devant lui avec, aux lèvres, une sorte de rictus méchant. Il se mit à parler d’une voix nasillarde sortie d’outre-tombe et dit à Berny.

— Alors gamin ! Ta mère t’a parlé, il faut que…

Un son métallique sortit de sa bouche… et puis plus rien. Il vit celui-ci se désagréger en poussière dans une fumée verte. C’en fut trop pour Berny celui-ci poussa un hurlement qui réveilla Mylène qui s’était profondément endormie, elle déboula comme une furie dans le séjour.

— Mais tu es vraiment fou, mon pauvre Berny. Tu vas devenir comme ton oncle Marcel, alcoolique, mort dans une crise de delirium tremens. Mais qu’est-ce qui te prend à hurler comme ça en pleine nuit ? Regarde, il est trois heures du matin ! Et toi, tu hurles dans le séjour. Si tu continues, c’est la camisole de force, tandis qu’elle continuait à hurler, arrête l’alcool, arrête l’alcool ! Tu crois que je n’ai pas vu tout ce que vous avez bu ce soir, toi et Mathéo Alvarez.

Il n’osa pas raconter à Mylène l’apparition fantomatique, car il se dit que là, elle le prendrait vraiment pour un fou et que c’était sans doute l’alcool qui était responsable de ses visions des trépassés de sa famille. Quand il regagna la chambre, il sentit en passant dans le couloir un souffle glacé s’abattre sur sa nuque, et son malaise s’accentua. Le samedi matin, malgré tout, il se leva tôt pour un week-end, l’apparition du grand-père Hippolyte l’avait secoué et impressionné. Hippolyte Rivière avait défrayé la chronique sur la place de Perpignan dans les années 1980. Celui-ci s’était livré à de nombreusesmalversations et nombre de personnes en avaient fait les frais, surtout de vieilles gens sans héritiers, néanmoins pas sans fortune. Chez lui, falsifier, détourner, dépouiller était une seconde nature, un plaisir, une joie malsaine. Comme la plupart des escrocs, celui-ci inspirait à ses victimes une confiance sans bornes. Il était de taille moyenne avec un visage quelconque, un nez anguleux sur lequel reposaient de petites lunettes rondes cerclées d’or. Quand il parlait, ses malheureuses victimes étaient sous son charme, tel le redoutable serpent d’Afrique le Mamba noir qui anesthésie sa proie avec son venin. Maître Rivière savait mettre en confiance avec sa culture son aisance naturelle. Et puis le scandale avait éclaté, car Rivière avait vendu à une centaine de personnes un placement à huit pour cent, il remboursait les intérêts des premiers avec l’argent des derniers entrés. Quand la brigade financière avait débarqué dans l’étude un matin de bonne heure, Hippolyte Rivière était déjà loin, il était en Amérique du Sud sous les cocotiers, exactement à Asunción, capitale du Paraguay, avec sa maîtresse de vingt ans de moins que lui, une certaine Olivia Carnot, sans scrupules et sans moralité, qui officiait à l’étude avec lui comme clerc de notaire. Plus tard, les voisins avaient témoigné. On les avait vus enfourner des malles dans le coffre de la Mercedes, une certaine madame Gillo, Jeanine de son prénom, avait même certifié avoir vu Rivière échanger un baiser fougueux avec Olivia Carnot avant que ceux-ci ne fuient dans un nuage de gomme brûlée vers la frontière espagnole. Ils étaient partis avec les titres, les pesos, les lingots et tout l’argent des malheureuses victimes. On avait établi la somme à soixante millions cinq cent mille francs, soit dix millions d’euros, sans doute même plus, car Rivière n’était pas regardant sur l’argent confié, de l’argent sale à propos duquel les déposants n’avaient pas porté plainte, et pour cause. La maison de famille avait été saisie pour rembourser créanciers et épargnants floués. Maguy Rivière, son épouse, s’était retrouvée à la rue avec ses sept enfants, dont le père de Berny. Trahie, humiliée, de désespoir elle s’était pendue à une branche d’un platane du jardin des plantes de Perpignan pendant que Rivière vivait la dolce vita en Amérique du Sud avec sa jeune maîtresse. Le père de Berny ainsi que ses frères et sœurs avaient été placés chez leur oncle et tante. Le frère de Rivière, un certain Jérôme Rivière, restaurateur de son état, qui faisait trimer toute la petite famille dans l’arrière-cuisine du bouge qu’il tenait rue des Cardeurs à Perpignan. Il avait souvent entendu parler son père de cette période noire passée avec ses frères et sœurs après des journées de travail harassantes dans l’arrière-cuisine du restaurant quand ceux-ci osaient se plaindre à leur oncle qui leur répondait :

— Et alors, enfants de voleur, enfants de bandit, d’escroc, soyez heureux d’avoir un toit et une soupe. Si je ne vous avais pas recueillis, vous seriez dans le ruisseau à l’heure actuelle !

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