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Couverture du roman Retour à Salvaterre

Retour à Salvaterre

Berny mène une vie tranquille de comptable à Perpignan avec son épouse Mylène. Ce quotidien paisible bascule brutalement quand leur neveu, lié au trafic de drogue, fait irruption dans leur réalité. Entre fantastique et violence, ce récit explore l'absurdité de nos priorités modernes à travers une quête de vengeance marquante. Jean-Michel Roussel livre ici une œuvre intense où la nostalgie et l'amour se heurtent à une noirceur profonde, bousculant le destin de ses personnages.
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Chapitre 3

Cette période de misère vécue par son père avait beaucoup marqué celui-ci et lui avait forgé un caractère rebelle qui, quelques années plus tard, le conduirait au centre pénitentiaire de Perpignan. Eh oui ! que voulez-vous, on ne choisit pas sa famille : c’est ce que disait souvent Berny à Mylène quand elle se plaignait de celle-ci. Pour changer d’atmosphère, il s’en alla vaquer à d’obscures occupations dans son jardin. Et c’est à ce moment qu’il entendit le carillon de la villa. Un jeune homme blond d’une trentaine d’années se tenait au portail, alors Berny se mit à soupirer : Oh non pas lui. Il s’agissait de son neveu Francis, sa sœur avait épousé il y a plus de trente ans un certain monsieur Ramie, responsable d’une agence bancaire dans le Nord. De cette union est né Francis. Malheureusement, le beau-frère de Berny, qui se prénommait Raphaël, était décédé quand le garçon n’avait qu’une dizaine d’années, et le pauvre gosse avait été élevé par la sœur de Berny, une femme perturbée, acariâtre, toujours insatisfaite, au caractère sombre. Jamais une parole positive sur sa face ; elle affichait un air pincé et jetait sur les choses et les gens un regard envieux et jaloux, le tout accompagné de paroles acerbes et méchantes. Berny se souvenait avec amertume de la première visite de sa sœur dans leur nouvelle maison. Mylène rayonnait de bonheur, ils étaient si heureux dans cette villa qui représentait pour eux un summum, un aboutissement. Ils avaient emménagé depuis quelques semaines quand celle-ci annonça sa visite. Mylène avait préparé un bon repas et dressé la table afin de recevoir celle qui était quand même sa belle-sœur. Quant à Berny, connaissant sa sœur, il craignait le pire. Mylène aurait tellement aimé avoir des rapports normaux avec celle-ci, mais non, rien de tout cela. D’ailleurs Cateline ne s’amusait-elle pas à la vouvoyer en permanence d’un air condescendant :

— Ah, mais vous avez mis la table ici… Hum, le jardin n’est pas très propre… Oh là, ce vase, il faut aimer.

Jamais un compliment, jamais une parole gentille, un sourire un « je suis heureuse de vous voir », un « vous m’avez manqué ». Non, rien de tout cela, seulement la critique, le fiel, la mauvaise humeur. Quand celle-ci entrait quelque part, la joie s’en allait. Berny se souvenait de ce jour où elle était arrivée vers onze heures en tirant une tête longue comme un jour sans pain. Cela s’annonçait mal, mais chez elle, c’était une attitude normale. À peine eut-elle franchi le pas de la porte de la villa qu’elle commença à critiquer en parlant des cyprès de l’allée.

— Oh, mais on dirait un cimetière ici et regardez-moi ce vis-à-vis, en parlant d’une fenêtre du voisinage qui donnait sur le jardin, c’était celle de la chambre de la petite voisine de trois ans.

Berny, cela ne le dérangeait en rien, bien au contraire, il prenait plaisir à échanger un coucou quand la petite se montrait à sa fenêtre. Berny et Mylène gardaient un souvenir amer de ce jour.

Quant à son fils, Berny avait été le témoin impuissant du mauvais chemin que prenait l’adolescent mois après mois. Il avait pu constater la descente aux enfers de celui-ci. Un jour qu’il avait proposé à sa sœur de le prendre avec lui afin de le faire embaucher aux Galeries Lafayette, celle-ci lui avait répondu d’un air pincé :

— Les Galeries Lafayette ! Les Galeries Lafayette ! Eh bien ! j’espère une meilleure situation pour mon fils que les Galeries Lafayette.

Il en avait éprouvé une humiliation intérieure qui lui était restée au cœur. En effet, sa sœur Cateline savait comment rabaisser les gens, humilier la personne. Au fond de lui-même, il la plaignait, cette femme qui n’avait pas d’amis, mais pour avoir des amis, faut-il au moins avoir un peu de joie de vivre non ? Un peu d’empathie envers les gens. Petit, Francis leur rendait visite, c’était un enfant mignon et doux. Mais au contact de sa mère, il était devenu comme un arbre qui pousse de travers. Pourtant, Berny disait que le petit avait des qualités. Dans un environnement autre, il aurait évolué différemment. Berny aimait à répéter : « Le plus grand malheur de cette famille, c’est la disparition de Raphaël Ramie. » L’enfant avait grandi à l’ombre de la perverse narcissique, elle ne lui avait jamais montré les chemins de la vie, ne lui avait jamais parlé des vertus du travail. Au contraire, ne lui disait-elle pas cette phrase ridicule et insensée :

— Ne va pas travailler chez les autres, ne va pas faire valoir un patron.

Quand il eut quatorze ans, les jeux étaient faits, le pauvre gosse avait pris le chemin qu’il ne fallait pas, celui de la délinquance : le petit était parti dans le monde que l’on nomme pudiquement des « cas sociaux ». Pourtant sa mère l’avait inscrit dans de bonnes écoles de Perpignan, le lycée Sainte Blanche de Castille. Berny disait que c’était pour la classe, pour le ON DIT. Ne disait-elle pas souvent : « J’ai mis mon fils à Sainte Blanche de Castille ! » Elle aurait pu dire que Francis est à Sainte Blanche de Castille, tout simplement. Car elle en faisait du genre, la Cateline, à la sortie des écoles, quand elle allait chercher le petit Francis. Elle aurait dû se faire des amis, des relations, mais elle était plutôt du genre snob la Cateline, répétant à qui voulaitbien l’entendre qu’elle venait du septième arrondissement parisien :

— Ici les gens sont si… mais tellement… Vous comprenez, moi je ne peux pas, lorsque nous étions boulevard Saint-Germain, j’emmenais le petit au jardin du Luxembourg. C’était tellement agréable, disait-elle d’une voix snobinarde, mais tellement agréable, Paris.

Évidemment, ça n’était pas le meilleur moyen de se faire des amis. Elle habitait une petite ville, à vingt kilomètres de Perpignan en bord de mer. Quand Berny et Mylène lui rendaient visite, depuis quelques années, ils trouvaient porte close devant un vieux portail au vernis écaillé avec deux gros chiens hurlants, babines retroussées. Du jardin dévasté par les chiens venait aux narines des visiteurs une odeur de cannabis, c’était la petite plantation personnelle de Francis. Sur le trottoir, au grand dam des voisins, pourrissait une épave abandonnée par Francis. Que voulez-vous, on ne choisit pas sa famille, car les années avaient passé, et le gosse, qui était devenu adulte, avait des besoins et tyrannisait sa mère pour assouvir ceux-ci : alcool, cannabis… Quand Berny pensait à la situation tragique de sa sœur, il lui venait souvent à l’esprit cette citation biblique de Salomon « on est puni par où on a péché ». Francis lui faisait penser à ces bébés tigres, adorables peluches qui, sans dressage du maître, dévore celui-ci une fois adulte. Il disait à Mylène :

— Je la plains quand même. Regarde sa situation, tyrannisée par son fils, la chair de sa chair, il n’a aucune pitié, il lui prend son argent, ne travaille pas.

Alors Mylène lui répondait :

— Et alors, elle en a de la pitié elle pour toi ?

Ce en quoi elle n’avait pas tort. Cateline se moquait bien de Berny et de Mylène. Berny s’approcha du portail tout en se demandant ce que voulait Francis. Celui-ci émit un sifflement en voyant le dernier SUV Citroën C5 Aircross hybride garé dans l’allée de graviers de Berny et Mylène Rivière.

— Eh ben dis donc on ne se gêne pas aux Galeries Lafayette, ça rapporte, ça rapporte. Tu as mis Mylène sur le trottoir ou quoi ?

Berny n’apprécia pas du tout la plaisanterie et répondit d’un ton sec :

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Rien du tout, je passais par là.

En même temps qu’il parlait, il dansait sur ses deux jambes en scrutant le jardin des Rivières. Ce n’était plus du tout l’enfant qu’il avait aimé, son neveu était adulte, et il se méfiait de lui à juste raison, il n’avait aucune confiance en lui. Celui-ci tourna des talons en lançant bien fort :

— Salut les bourges, entraînant avec lui une odeur de cannabis.

Berny était inquiet, il n’aimait pas voir Francis traîner près de chez lui. Son voisin Mathéo Alvarez, devant le mauvais genre du gars, était sorti et lui demanda :

— C’est qui, ce type ? Berny lui répondit :

— Rien, il cherchait une adresse.

Berny eut un peu honte de sa réponse, mais quand Mathéo Alvarez lui lança :

— En tout cas, il a mauvais genre, je n’aime pas ce genre de gars traîner ici.

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