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Couverture du roman Retour à Salvaterre

Retour à Salvaterre

Berny mène une vie tranquille de comptable à Perpignan avec son épouse Mylène. Ce quotidien paisible bascule brutalement quand leur neveu, lié au trafic de drogue, fait irruption dans leur réalité. Entre fantastique et violence, ce récit explore l'absurdité de nos priorités modernes à travers une quête de vengeance marquante. Jean-Michel Roussel livre ici une œuvre intense où la nostalgie et l'amour se heurtent à une noirceur profonde, bousculant le destin de ses personnages.
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Chapitre 1

Cela faisait précisément – si sa mémoire ne lui faisait pas défaut – trois semaines qu’il n’avait pas revu son père et sa mère. C’était vers trois heures du matin. Il faisait, comment dire, étonnamment clair. Une lumière vive, mais si douce, tellement agréable. Alors qu’il s’approchait d’eux, sa mère lui lança, d’une voix un peu assourdie par l’atmosphère ouatée qui régnait, mais d’un ton agacé :

— Eh bien alors, il n’y a plus moyen !

« Il n’y a plus moyen », cette expression qu’il avait tant de fois entendue dans sa vie pour un retard ou pour une visite qu’elle trouvait trop tardive à son goût. Son père l’interrompit d’une voix douce :

— Ne le dispute pas, voyons, tu vois bien qu’il est venu !

Oui, il était là devant eux, mais comment dire, le seul problème à ce charmant tableau familial, c’est que son père et sa mère étaient décédés dans un accident de la route il y a environ une dizaine d’années. Le plus extraordinaire, c’est que, devant lui, ils avaient tous les deux environ vingt-cinq ans, l’âge auquel ils s’étaient rencontrés. Sa mère, ignorant la réflexion de son mari, cria presque :

— Alexandre, il faut lui dire !

Et pour donner plus de poids à sa demande, elle hurla cette fois-ci :

— Alexandre, tu dois lui dire !

Il est vrai que sa mère a toujours su prendre l’ascendant sur celui-ci, lui reprochant parfois une indécision ou même une décision avec laquelle elle n’était pas en accord. Et devant cette représentation improbable, il l’entendit annoncer d’une voix forte :

— Tout ça, c’est de ta faute, Alex, de ta faute, tu m’entends. Elle reprit :

— Eh bien moi, je vais lui dire à Berny.

Mais subitement, sa voix se brisa. Leur image vacillait là, devant lui, leur contour devenait flou, ils disparurent tous deux dans un brouillard verdâtre. Il se retrouvait seul dans son salon salle à manger où il s’était levé pour boire un grand verre de jus d’orange, car la soirée de la veille chez son ami Maxime avait été arrosée. En effet, celui-ci fêtait sa promotion de rédacteur en chef du journal La voix du Sud à Perpignan – promotion toute relative, car il passait de la rubrique des chiens écrasés à la rubrique des informations internationales – après une dizaine d’années passées à relater le banquet des anciens combattants d’Algérie ou le concours de boules départemental, en passant par la fête de fin d’année des écoles. Et c’est le verre de jus de fruits s’écrasant sur le carrelage qui le sortit de sa torpeur. C’est à ce moment qu’il s’aperçut que ses jambes ne le tenaient plus. Aussi, il alla s’affaler dans son superbe canapé panoramique en cuir blanc acheté le mois précédent chez Lux Marché Meubles pour un crédit de trente-six mois, et ceci devant l’insistance expresse de son adorable épouse Mylène, qui voulait, pensait-il, en mettre plein la vue à la voisine, madame Alvarez. Mylène n’avait-elle pas dit, ce matin même, qu’il fallait penser à inviter les Alvarez ? Il se fit cette réflexion tout haut et pour lui-même : Oh là, mais il va falloir sérieusement que j’arrête de boire, moi !

Il est vrai que le whisky de dix ans d’âge avait coulé à flots chez Maxime et que celui-ci ne considérait une soirée réussie que quand ses invités passaient le pas de sa porte avec trois grammes d’alcool dans le sang. Hier soir, Mylène avait été obligée de conduire. Mylène avait protesté tout le trajet, elle n’aimait pas conduire de nuit, d’autant plus que Berny ne lui avait été d’aucun secours, car celui-ci avait dormi. Alors, de la chambre il entendit sa femme hurler :

— Mais que fais-tu, Berny ? Il est trois heures du matin ! Celui-ci lui répondit d’une voix pâteuse :

— J’arrive, Mylène ! J’arrive !

Pour rien au monde, il ne lui aurait avoué la vision de ses parents dans un nuage verdâtre. Mais quand il s’engagea dans le couloir qui menait à leur chambre, il crut apercevoir sa mère qui lui barrait le passage en écartant les bras ; il lâcha alors un juron tout en se promettant de ne plus boire. Une fois qu’il fut couché, Mylène lui décocha un coup de pied, il essaya de dormir, mais il avait le cœur au bord des lèvres.

Quand il ouvrit les yeux vers cinq heures trente, le soleil inondait la chambre. On était en juin, son mois préféré. Mylène était déjà partie au travail, elle était directrice des ventes dans une grosse entreprise de vins et spiritueux de la région, lui était comptable en chef aux Galeries Lafayette de Perpignan. Il se dirigea tel un somnambule vers la cuisine, une barre au front, et un haut-le-cœur lui rappela sa soirée de la veille. Il se dit qu’il allait éviter les invitations de Maxime quelque temps. Mylène, malgré sa mauvaise humeur, lui avait préparé son bol et sa tartine beurrée quotidienne. Il lui vint alors une pensée de reconnaissance envers celle qui partageait sa vie depuis plus de dix ans. Il avala son café noir ainsi que deux comprimés effervescents, prit une douche glacée qui lui fit du bien et s’habilla en vitesse – Mylène avait tout préparé, pantalon et chemise propre bien repassée – et sortit du pavillon acheté à crédit sur un prêt de trente ans dans une banlieue chic du sud de la ville. Quand il arriva aux Galeries Lafayette, le directeur des ventes, un certain Renaud Munoz – qui était vraiment la dernière personne qu’il aurait aimé voir et qui était vêtu d’une chemise à fleurs et d’un nœud papillon bleu turquoise assorti d’une veste saumon et d’un pantalon beige – lui asséna un grand coup dans le dos qui faillit le faire tomber et lui lâcha :

— Alors, sacré Berny, je t’ai vu, hier soir, monter dans ta voiture vers deux heures quarante-cinq avec madame, avenue du maréchal Leclerc. Tu n’avais pas l’air très frais, mon cochon.

Berny lui bafouilla une réponse inintelligible et alla s’enfermer dans son bureau dans la pénombre aux stores baissés. La climatisation, qui lui soufflait un air frais, lui atténua un peu la barre au front qu’il endurait depuis le matin. La journée se déroula bien, une journée ordinaire. Quand il regagna sa villa, vers les dix-sept heures trente, Mylène était déjà rentrée. Sa mauvaise humeur de la veille était passée. Mylène avait déjà dressé la table sur la terrasse, elle avait tiré la rallonge.

— Ce soir, nous avons des invités. Les Alvarez ! avait-elle annoncé à Berny, avec un sourire aux lèvres.

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