
Quand bien même
Chapitre 2
Une passion aussi intense, vécue sur le mode soumis de celui qui, d’abord, la subit, devait finalement le mener à découvrir la fragilité des émotions et lui révéler l’inconstance profonde de son être. Un soir où ils étaient en vacances à Bordeaux, une de ces soirées caniculaires de l’été 2006, il s’était couché près d’elle, éperdument amoureux comme au premier jour ; ils s’étaient endormis ensemble, baignés d’amour l’un pour l’autre ; il s’était réveillé près d’un corps semblable à mille autres. Sans crier gare, comme la vague qui se retire laissant le sable libre de sécher et de se décomposer de nouveau en une multitude de grains, l’amour en lui avait fondu, s’était retiré au petit matin. Inexpérimenté, il avait d’abord cru à une simple transition; il avait simulé la continuité plutôt qu’assumer la solution. Mais dans les semaines qui suivirent, l’indifférence qui s’était faite jour en lui avait vite laissé la place au mépris pour ce corps étranger qui osait l’étreindre. Les tripes ne mentent jamais : bientôt, ses viscères lui traduiraient sa défiance contre Mathilde par d’horribles maux de ventre qui allaient durer plusieurs semaines. Il ne pouvait plus la supporter. Inévitable, la rupture avait cependant été longue à se dessiner pour celui que la situation rendait agressif, tout en préservant sa lâcheté. Elle avait été un déchirement ; il ne devait jamais se relever de la perte de cet amour-là : il sentait bien qu’elle signifiait moins la séparation d’avec une autre personne que la sécession d’une partie de lui-même, qui passait sur l’autre rive. C’est en vain qu’il avait voulu comprendre ce qui lui était arrivé : « Contentez-vous de savoir » lui enjoindrait plus tard le psychanalyste. Il se savait désormais habité par un autre qu’il appelait parfois son cancer, qui le rongeait périodiquement et qui ne le quitterait plus. S’était ainsi enclenché le déclin inexorable de son rapport aux femmes. Ces questionnements et leurs prolongements allaient devenir structurants dans la vie de Bouvard.
Avec l’aide d’un psychiatre, consulté le temps de faire le deuil de son amour pour Mathilde – un deuil long car l’amour lui revenait intellectuellement, avec un léger décalage temporel, sans qu’il puisse le ressentir, ce qui le poussait à retourner vers Mathilde sans réellement pouvoir reprendre leur relation ; alors ils couchaient ensemble – il avait pu se remettre à ses travaux de thèse, essayer de nouveau de croire en son destin ; il était trop tard. Et celui qui l’avait si chaleureusement invité à entreprendre une thèse sous sa direction n’allait plus cacher l’incompréhension suscitée en lui par ce jeune thésard au regard – déjà – éteint et incapable de se plier aux règles – le fameux « caractère-trop-indépendant-de-Bouvard ». Il avait fallu composer et c’est dans une atmosphère tendue, avec une communication limitée à l’essentiel et souvent aigre, que le travail avait pu se poursuivre. Mais, dépourvu de la confiance de celui qui avait semblé croire en lui, Bouvard avait aussi perdu ses certitudes depuis Mathilde. Bien plus, il avait perdu la foi en sa valeur et c’est privé de cette foi qu’il avait achevé à la hâte ses travaux de recherche, bâclant outrageusement ses écrits et imposant à Bruno le principe d’une soutenance alors que ce dernier avait essayé de l’en dissuader : « Pourquoi soutenir ? » lui avait-il demandé, un jour, assis à son bureau étroit du dernier étage de la faculté, ses grandes jambes mal installées sous le plateau du bureau, comme pour faire sentir à Bouvard l’incongruité de sa situation. Bouvard avait tenu, il s’était imposé, violant l’autorité incertaine de son directeur ; cela avait été sa petite victoire, la seule qu’il ait pu arracher dans son face-à-face de plusieurs années avec une autorité qu’il avait d’abord respectée, qui l’avait désarmé, qu’il avait fini par contester, sans jamais vraiment être en mesure de la déborder autrement que par le biais d’une soutenance au rabais pour un travail mineur.
Dans les minutes qui suivirent la soutenance, il repensait à tout ce chemin douloureux, perdu entre ses quelques amis présents, en particulier les fidèles Stéphane et Julie, eux qui avaient partagé sa galère et qui connaissaient mieux que personne les relations tendues qu’il avait entretenues avec Bruno, ses parents divorcés qui faisaient semblant de ne pas se voir, chacun à un bout de la pièce, et le champagne qui coulait à flots durant l’inutile pot de soutenance. Allait débuter pour lui une traversée du désert, cette période post soutenance où l’on tente soit son entrée dans la carrière universitaire via les concours – et d’abord l’insondable qualification aux fonctions de maître de conférences – soit de transformer l’essai d’une autre manière en revenant à des métiers plus classiques du droit – ceux où on est réputé le « pratiquer ». De tout ce qui prédisposait Bouvard à commencer une pénible traversée du désert, aucun élément n’était plus sensible que sa propre idéalisation de l’enseignement universitaire du droit et le caractère tragique qu’avait pris son sentiment d’échec à la satisfaire. Pour se consoler, il se récitait parfois Henri II après Saint-Quentin : « Ne s’étonner de rien et avoir bon cœur ».
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