
Quand bien même
Chapitre 3
2
Assuré que son avenir professionnel ne s’écrirait pas à l’Université – Bruno le lui avait suffisamment répété – Bouvard savait qu’il avait devant lui des temps difficiles. C’était l’automne, saison du lent pourrissement du paysage, certes masqué par le carrousel des couleurs ; pour lui, il n’y avait plus de cours à assurer, pas d’avenir précis à envisager, aucun rôle social déterminé à jouer. Les yeux des autres ne lui renvoyaient plus rien quant à ce qu’il était ; personne ne lui permettait plus de se rêver, de soutenir un rêve de soi, aussi misérable soit-il.
Un titre universitaire ne valait rien en dehors de l’université, en dehors de ceux qui en vivent en dévorant la vieille bête croulante, cette alma mater du pauvre qu’en France on laisse se tenir seule dans son coin en espérant simplement qu’elle ne s’effondrera pas sous le poids des étudiants en surnombre et du manque de moyen, ni même ne se rebellera : « Au reste après nous le déluge » devait plaisanter la Pompadour après Rosbach. Un titre universitaire ne rapportait pas d’argent, il ne payait pas le loyer ; il ne le paierait jamais. À peine offrait-il quelques prestiges symboliques comme celui de pouvoir publier quelques études censément érudites dans des revues à comité de lecture, et, s’agissant du droit, un laissez-passer bien pratique pour éviter l’examen du barreau et entrer directement à l’École des avocats.
Peu après son entrée en thèse, Bouvard s’était installé à Paris, dans un petit appartement de la rue de Verneuil au-dessus d’un restaurant indien. Dans ces deux pièces, il cachait tout son monde ; c’était la suite de sa chambre d’adolescent qui elle-même n’avait fait que prolonger sa chambre d’enfant. Il avait toujours vécu en considérant l’extérieur avec une certaine méfiance. Enfant pas encore scolarisé – il ne le fut qu’à l’âge de trois ans – il avait l’habitude de se cacher derrière les jambes de sa mère quand ils croisaient des visages inconnus à l’extérieur du domicile. Il n’avait jamais conçu que des rapports ambivalents à l’autorité, manifestant une sensibilité parfois pathologique aux conflits. À Paris, il vivait péniblement ; sorti de chez lui, il n’était pas à l’aise. Cette ville bouffie lui paraissait un monde sordide où les bruits n’avaient de cesse de se mêler : les transports publics se mélangeaient aux voitures, lesquelles se mélangeaient à la foule des passants qui, eux, n’arrêtaient jamais de passer. Et puis il y avait les soirées où on ne l’invitait pas ; où il ne souhaitait pas être invité. Il n’avait jamais pu, même dans les ressources offertes par l’habitude, trouver la tranquillité. Il aurait pu quitter cette ville s’il n’y avait eu les commodités de transport et surtout s’il ne bénéficiait pas d’un loyer étonnamment généreux. Il avait fait, presque malgré lui, une bonne affaire et ne pouvait se résoudre tout à fait à l’abandonner. Il pensait souvent que, si hostile qu’elle puisse lui paraître, cette ville que, paraît-il, le monde enviait, à la France, devait bien avoir un ressort secret qui finirait par l’enivrer, lui aussi. Les boutiquiers des bords de Seine, parfois, avaient apaisé son ressentiment. Il aimait aussi remonter la rue Soufflot et se balader dans ses librairies juridiques, y prendre connaissance des nouveautés ; parfois, il arrivait de Saint-Sulpice, le monument de Paris qui l’impressionnait le plus, ou de La Procure, où il achetait souvent des livres historiques : Bouvard raffolait des biographies. Pendant sa thèse, il s’était souvent rendu dans l’endroit le plus sinistre de Paris, la bibliothèque Cujas, toujours un peu bluffé que sa carte d’enseignant lui offre un accès total à ses sous-sols crasseux, mais remplis de vieux livres de droit. Là, il pouvait errer, seul, parmi toute cette diversité, des publications juridiques à ne plus savoir qu’en faire, et fantasmer sa carrière de professeur à venir, les ouvrages qu’il écrirait, le succès qui serait le sien au sein de l’institution.
Il avait vécu les neuf premières années de sa vie d’enfant à Laon avec ses parents. Fils unique, toute son enfance s’était déroulée dans le cadre rassurant de la petite résidence Montreuil, dans une ville peu fréquentée et où jamais rien ne se passait. Il avait mis plusieurs années avant de comprendre que les immeubles qui formaient la résidence n’étaient pas des hachelemscomme il le pensait et que ce mot n’en était pas un. Cette découverte ne se fit pas sans une certaine honte de ses origines qui jamais ne le quitta vraiment. Pourtant, dans cet univers rassurant, entre l’école et l’appartement familial, rien n’était jamais venu troubler le paisible écoulement des jours, des semaines et des mois qui séparaient ses différents anniversaires. C’est quand son père avait perdu son emploi dans une boulangerie de la ville haute qu’il avait fallu rallier la banlieue parisienne. En Seine-Saint-Denis, plus de résidence HLM mais une « cité » comme l’on disait. Il n’avait que huit ans mais il se souviendrait longtemps de l’effet de vide qu’avait causé en lui ce déménagement – mot honni – et la nécessité de réapprendre à vivre, de s’adapter à un nouveau monde bien différent. Il n’était pas au bout de ses peines.
Au début des années quatre-vingt-dix, il existait encore une nette différence en matière d’immigration entre la province française, même dans ses quartiers dits populaires, et la banlieue parisienne. Quand une famille à la peau noire était venue s’installer dans la résidence Montreuil, elle était vite devenue une attraction publique. Bouvard se souvenait de la première fois où il avait vu l’un des garçons qui jouait au foot sur les pelouses : « on » venait le voir, l’approcher, voir comment « c’était en vrai » – et même d’abord que « c’était vrai » : on pouvait être noir de peau. Il se souvenait aussi d’Aziz, le petit algérien qui était arrivé dans sa classe de CP en cours d’année et qui ne savait pas lire – on l’avait finalement fait redoubler. Désormais, en la matière, il avait dû s’habituer à un complet renversement du panorama ; il s’y était fait même s’il n’avait pas vraiment saisi la subtilité géographique des origines de tous ceux qui l’entouraient, dans la cité ou à l’école. À peine inscrit en CE2, les enseignants avaient choisi de lui faire « sauter une classe » afin qu’il ne pâtisse pas de l’avance acquise sur le programme dans son école d’origine. Il était convenu de considérer, on le lui avait expliqué ainsi, que les « étrangers » (c’est le mot que tous employaient, certains avec une pointe de gêne à peine perceptible) généraient un ralentissement général dans la poursuite des programmes à l’école publique car ils avaient du retard dans l’apprentissage de la lecture et plus de mal à assimiler les notions de base. C’est donc nanti de cette avance plus ou moins artificielle et de ces riches explications qu’il avait franchi, plus ou moins heureusement, les différentes étapes qui devaient le mener à l’université. Rien toutefois n’était advenu sans souffrance dans l’éclosion progressive du jeune Bouvard qui allait percer sous le petit Jacques.
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