Couverture du roman Quand bien même

Quand bien même

8.1 / 10.0
Dans Quand bien même, un avocat névrosé bascule dans l'action après une rencontre fortuite avec le Président. Découvrez ce mystery story où le destin de la France sombre dans le chaos. Un récit percutant parmi les fiction books à lire absolument pour explorer les failles du monde juridique.
Résumé de Quand bien même
Avocat névrosé, Jacques Bouvard subit au quotidien la médiocrité ambiante et ses propres démons. Sa vie bascule sur les remparts de Laon lors d'une rencontre fortuite avec Gregory Mangin, un président dont la politique divise violemment la France. Un geste irréversible précipite alors l'homme et la nation entière dans un chaos total. Entre malaise démocratique et portrait du milieu juridique, ce récit explore la chute d'un juriste dont l'acte change le destin du pays.
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Quand bien même Chapitre 1

Le peuple a le droit d’aller choisir l’homme auquel il croit, partout, au fond d’un cachot comme au fond d’un palais, comme au fond de l’exil. Et toute barrière qui n’est pas la loi doit tomber devant l’appel souverain du peuple.

Victor Hugo

Prologue

De la vie de Jacques Bouvard, il y avait, semble-t-il, peu à dire. Elle aurait pu demeurer une vie simple, presque ordinaire, vécue au niveau des lectures qui nourrissaient son imaginaire frustré et solitaire et du poste de télévision à travers lequel, depuis l’enfance, le monde contemporain venait, chaque jour, vomir sa dose de médiocrité dans son salon. Ce n’est que par quelques hasards, dont on ne sait bien distinguer s’ils peuvent être qualifiés d’heureux ou de malheureux, qu’il crut entrevoir l’occasion de s’élever au-delà de sa condition – celle du commun des mortels – en voyant poindre, sur un sentier mal assuré, un de ceux qui font mouvoir le monde ou qui pensent le faire, en mimant la geste des grands hommes d’autrefois. Un acte simple, presque banal, devait alors faire de Bouvard, pour un temps, non le symbole de la haine, mais la haine elle-même ; et il s’éleva. C’est ce qui a semblé rendre cette vie digne d’être évoquée, bien que l’on puisse la juger tendancieuse à bien des égards.

Cette histoire se déroula dans un pays, la France, qui, pour l’essentiel, n’avait pas encore pris conscience de sa faillite morale et de l’ampleur du mal qui rongeait ses institutions. Elle narre un tournant de l’histoire de ce pays qui devait durablement modifier les rapports entre la morale et la politique ; l’équilibre entre la société civile et sa représentation. Il a semblé pertinent d’envisager tous ces changements à l’aune de l’un de ses acteurs principaux ; le lecteur en sera, en définitive, seul juge.

Première partie

Certains êtres éprouvent très tôt une effrayante impossibilité à vivre par eux-mêmes ; au fond, ils ne supportent pas de voir leur propre vie en face, et de la voir en entier, sans zones d’ombre, sans arrière-plans.

Michel Houellebecq

1

Sentir moins sa passion, c’était sentir plus son néant ; réduit, cet amour ne lui masquait plus le vide.

François Mauriac

Le soleil commençait à se coucher là-bas au loin. L’éclat de ses rayons mourants, qui perçaient les vitres de la vaste salle des conférences de la faculté de droit de Nanterre, donnait à l’atmosphère une touche de fin de partie. Debout, près de la table derrière laquelle il venait, trois heures durant, de soutenir sa thèse de doctorat, habillé d’un costume Bleu ciel Hugo Boss parfaitement ajusté, Jacques Bouvard faisait maintenant face au jury qui venait, à l’instant, de lui décerner le titre de Docteur en droit pour ses travaux de thèse portant sur La figure présidentielle sous la IIerépublique. Les cinq membres du jury le regardaient exprimer sa gratitude contenue, une certaine – quoique relative – satisfaction du travail accompli, et ses remerciements.

Pendant ces quelques secondes, il prenait soin, en s’adressant à ce cénacle en majesté, de ne pas regarder celui de ses membres qui, tout à droite, se tenait raide, les deux mains agrippées sur le dossier de la chaise rangée devant lui, comme ne sachant qu’en faire. Visiblement mal à l’aise, pas encore soulagé, l’œil à l’affût de la moindre contrariété, il écoutait d’une oreille distraite les propos sans aspérité de son doctorant : des propos certes débités sur un ton jovial mais qui ne se distinguaient en rien de la masse de lieux communs qu’il avait sans doute cent fois entendue dans la même situation. Rien de plus convenu qu’un thésard s’exprimant devant un jury de thèse. Bouvard se tourna alors vers lui ; dans l’assistance, on entendit une voix chuchoter « Là, il y a danger » ; Bouvard s’exécuta : « Et enfin merci à vous, Monsieur l’ancien Directeur ». Surpris malgré lui d’une telle apostrophe, son destinataire, le professeur Marcel Bruno, esquissa un rictus convenu et baissa la tête, ne voyant pas sa voisine qui se tournait vers lui, le regard interloqué, attendant une réaction devant un tel manquement à la bienséance universitaire.

Cela faisait cinq ans que ces deux-là avaient essayé, sans succès, de trouver un terrain d’entente. Lorsqu’il s’était engagé en thèse, Bouvard était promis à une brillante carrière universitaire, ou du moins le croyait-il ; il allait être un grand professeur de droit, un de ceux qui marquent les esprits de plusieurs générations d’étudiants. Enseigner, il avait ça dans le sang ; il faisait partie de ces quelques rares personnes qui avaient le truc de façon innée : il savait captiver son auditoire et pouvait l’entretenir de tout ce qui lui passait par la tête, ce dont il s’était rarement privé pendant ses séances de travaux dirigés. Il avait débuté dans l’équipe de l’inénarrable Maurice Antoine, le plus connu des professeurs de droit constitutionnel de l’époque ; le plus médiatique et le plus populaire aussi.

Dès ses premières séances, il avait découvert son talent propre pour donner vie à la plus austère théorie juridique comme pour restituer l’intérêt concret du plus technique des arrêts du Conseil d’État. Nanti d’une réputation d’excellence et d’un financement assuré par l’université, il avait facilement pu s’engager en thèse. Lors de leur premier entretien, Bruno, qui allait diriger sa thèse, lui avait dit sur un ton qui se voulait prophétique « Sur un tel sujet, je vous vois faire une thèse brève, mais puissante ». Une thèse « agrégative » comme il disait alors pour se donner un air encore plus important, celui du professeur qui sait d’emblée fixer les justes objectifs, ceux qui compteront, car lui connaît les codes à respecter pour « faire carrière ». Celui d’un pygmalion, car c’est ainsi qu’il avait voulu paraître à Bouvard. Pourtant, lors de cet entretien, de sujet précis il n’avait curieusement jamais été question ; comme si le travail de thèse consistait à poursuivre son sujet par-delà celui dûment enregistré à son commencement, à le parfaire sans cesse en remettant l’ouvrage sur le métier jusqu’au dépôt de la version finale ; une subtilité qui devait toujours échapper à un type comme Bouvard, peut-être encore un peu trop primitif, ce qui ne veut pas dire scolaire.

Et puis la prophétie censément auto-réalisatrice avait viré au cauchemar. Confiant dans ses capacités, sûr de son destin, Bouvard avait remis à plus tard la concrétisation de ce projet de thèse, se contentant de quelques lectures en guise de recherches, allant en bibliothèque uniquement pour y faire quelques photocopies, là où tous les bons usages enseignent qu’il faut d’abord y faire des rencontres pour constituer un réseau, lequel sera plus tard très utile pour le partage des places, des honneurs et du vide. Bouvard avait surtout joui de son nouveau statut d’enseignant, pour lequel il s’était découvert une passion : la séduction, celle des masses – certes modestes – de préférence. Il avait vu, sur lui, le regard des femmes changer. En fait de femmes, c’était plutôt à des filles qu’il s’intéressait et c’est ainsi, en se laissant gagner par des instincts régulièrement brimés depuis le lycée, qu’il avait connu, pour la première fois de sa vie, non seulement le plaisir de posséder physiquement quelques filles, mais aussi l’amour en rencontrant Mathilde à l’anniversaire d’un ami en Bretagne. Il découvrit la passion, totale et dévorante, de celui qui la sait partagée mais qui n’en est nullement satisfait. Celle qui ne comble jamais vraiment et qui frustre en permanence. Mathilde était plus jeune que lui, elle passait son Bac ; pendant les quelques mois où elle avait électrisé sa vie, il n’avait vécu que par elle. Il n’avait jamais ressenti pour un être humain – une de ces petites choses que, depuis l’enfance, il aimait souvent mépriser – un tel attachement brutal, animal, qui le faisait sortir de lui-même. On l’avait même vu en larmes dans une rame du métro aérien, une semaine où elle était loin de lui. Jamais personne ne l’avait accompagné si intimement, de façon si fusionnelle : à ce sagouin qui n’avait jamais appris l’amour – ni à le donner ni à le recevoir –, elle avait été la plus belle chose qui soit jamais arrivée. Avec elle – et malgré les ravages de la passion –, tout paraissait simple.

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Table des matières de Quand bien même

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