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Couverture du roman P'tit Louis

P'tit Louis

En juin 1962, une mère courageuse fuit l'Algérie avec ses trois jeunes enfants. Après deux semaines de calvaire à l'aéroport d'Oran, elle atteint Marseille, dénuée de tout mais portée par une détermination absolue. À travers ce récit, J.M Lenoir relate son propre parcours, marqué par cet exode historique et un amour maternel indéfectible. Ce témoignage vibrant rend hommage à une femme forte et préserve un patrimoine culturel précieux pour les générations futures.
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Chapitre 2

À onze ans passés, Fatima était devenue une femme et plus jamais elle ne se montrerait à un garçon à visage découvert. À elle le voile, la retenue, la réclusion à la maison. Je regardais les petites filles de mon quartier qui jouaient et qui un beau jour disparaissaient. Je ne voyais plus que des silhouettes enveloppées d’un « drap » et le voile, cachant le nez et la bouche, ne laissant apparaître que des yeux noirs qui avaient, à jamais, perdu leur malice.

Comment oublier 132 ans de présence française et ce conflit de huit ans, qu’on n’a pas osé appeler une guerre, qui a pourtant duré presque deux fois plus longtemps que la Deuxième Guerre mondiale ?

Dans une guerre, les adversaires se situent de part et d’autre d’une ligne de front ; on reconnaît l’ami et l’ennemi, on sait qui tue qui.1

En Algérie les deux peuples, européen et algérien, avaient noué des relations affectives, subtiles, quelquefois tourmentées mais fortes ; au pire une coexistence sans hostilité mais plus souvent des liens d’amitié.

La complexité de la situation n’a pas été prise en compte et tous les courants n’ont pas eu la parole pour les négociations de l’indépendance : Français qui voulaient rester en Algérie, musulmans voulant rester français, Algériens modérés souhaitant que les communautés européennes et juives restent dans le pays.

Comment oublier ces évènements qui ont fait chuter la quatrième république ?

La déclaration de guerre officielle du 1ernovembre 1954 à laquelle le professeur de lettres Mohamed El Bachir al Ibrahimi, de la célèbre université Al Azahr du Caire, s’était joint et disait qu’il fallait mener le combat pour le triomphe de l’arabisme et de l’islam et la suprématie de la conception du monde arabo-islamiste fondamentaliste nous ramène hélas à des réalités d’aujourd’hui et à ces attentats pour des motifs ethnicoreligieux.

Comment oublier ce « je vous ai compris » du général de Gaulle, mais qui et qu’avait-il compris ?

Ce « je vous ai compris » qui était une duperie est la plus grande escroquerie, le coup le plus génial qu’un homme politique ait pu faire ; plus fort que s’il avait dit : « Je suis avec vous », il avait touché la corde sensible.

« Je lui jette des mots apparemment spontanés dans la forme, mais au fond bien calculés, dont je veux qu’ils enthousiasment sans qu’ils m’emportent plus loin que je n’ai résolu d’aller. »2

La colère des métropolitains qui voyaient leurs fils partir faire la guerre dans cette contée lointaine.

La souffrance des Français en Algérie au milieu de ces attentats et de cette guérilla urbaine au quotidien.

La quête d’indépendance des Algériens et du FLN.

Même si ma mémoire n’en conserve aucune image, je n’oublie pas que j’ai fait mes premiers pas sur le sol et sous le soleil algérien.

Tous ces noms, Colomb-Béchar, Constantine, Tlemcen qui reviennent dans vos récits de cette Algérie résonnent toujours à mes oreilles.

Ça a toujours été difficile pour moi de me situer en France ; partagé entre le regret de ne pas avoir connu cette « France » d’Algérie que tous mes proches décrivent comme le paradis sur terre, était-ce la réalité ou la nostalgie ? A-t-elle embelli leurs souvenirs ? Et ne pas être vu comme un Français de souche par les métropolitains.

Il m’est arrivé d’envier ces gens qui naissent dans un endroit comme leur père, leur grand-père et qui y passent toute leur vie ; ils font partie intégrante de leur environnement.

C’est dur de ne pas avoir ses racines. La France dans le cœur et n’avoir pas connu la terre de ses ancêtres, partagé entre deux cultures. Je ressens le besoin de parler de mes origines « pied noir », que j’ai enfant porté comme un fardeau me sentant différent des autres Français, et que je revendique aujourd’hui comme une particularité régionale

C’est donc à Oran que tu as épousé celui qui allait devenir mon père.

Il est des actes qui marquent une vie ; celui-ci marquera douloureusement la tienne mais aussi la mienne et celle de mes frères et sœurs.

En effet, les épreuves ont commencé seulement une ou deux années plus tard. L’adultère dans ce qu’il a de pire avec son cortège de mensonges et d’hypocrisie est devenu ton quotidien dans votre magasin de tapisserie et matelas, à côté de la place des Victoires, que tu gérais quasiment seule car ton mari faisait surtout le joli cœur avec les employées.

Cet époux infidèle t’a rendu la vie difficile dans cette époque déjà troublée puisque dans les années 1960, 1961 avaient commencé ces attentats terribles qui avaient convaincu certains de ces Français de quitter l’Algérie pour la métropole.

C’est aussi à partir de là que j’ai partagé ton destin, je suis né en septembre 1958 à la clinique Fieschi, suivi de quelques mois par Yvette et Marie-Line, un an plus tard, qui est née à la maison car tu avais fait trop d’efforts ce jour-là et ton mari, déjà absent comme ce sera toujours le cas quand tu avais besoin de lui, n’a pas pu te conduire à la clinique.

Je me souviens de peu de choses de ma petite enfance, des images furtives, des flashs peut être liés aux photos que tu m’as montrées, et dont tu es si fière, de moi bébé.

C’est donc avec trois enfants en bas âge que tu vas quitter l’Algérie en juin 1962 après quinze jours d’attente dans des conditions épouvantables à l’aéroport d’Oran.

Ce départ est compliqué car ce n’est pas l’État français qui se charge du retour de tous ses ressortissants, pressés par les attentats, pour rejoindre la métropole. Tu travailles dur en faisant le ménage dans le terminal pour nous nourrir et enfin, grâce aussi à ton labeur, un Constellation va nous emporter vers Montpellier, puis un train vers Marseille.

L’exode de tous ces rapatriés fut une épreuve terrible et particulièrement pour toi. Seule, car notre « père », dans sa grande lâcheté, a déjà prudemment quitté les lieux, tu vas organiser le départ avec les quelques « bricoles » que tu pourras rassembler.

Même si tu en as peu parlé, tellement ces moments sont douloureux quand tu les évoques, je sais que tu as accompli des actes dont sans doute peu de femmes et même d’hommes sont capables. Outre ton cas, ou devrais-je dire notre cas personnel, c’est une période peu glorieuse pour la France et plus particulièrement pour les hommes en charge du pays dans ces années-là.

Les conditions d’accueil de ces centaines de milliers de gens, le plus grand transfert de population que la France a connu, complètement déracinés, et foulant le sol de la France métropolitaine pour la première fois, ont été lamentables. Des structures mises en place à l’emporte-pièce ; ces Français reçus comme des indésirables, près d’un million de personnes de retour dans la mère patrie contraintes et forcées par la violence. Et pour la plupart d’entre eux en ayant laissé beaucoup de biens et de liens en Algérie.

Qui plus est, cet hiver 1962 fut l’un des plus froids que la France ait connu et pour ces arrivants d’une contrée subsaharienne c’était terrible. On peut voir encore aujourd’hui certains de ces horribles ensembles HLM, énormes barres ou immenses tours destinées à loger ces nouveaux arrivants. Même si quelques-unes de ces « résidences » ont subi le verdict de la dynamite, il en reste encore aujourd’hui de nombreuses accueillant d’autres immigrés.

Ces erreurs architecturales et sociales alimentent régulièrement l’actualité. Tu débarques à Marseille avec tes trois petits et pas grand-chose d’autre. Comme disent les « pieds-noirs » : « Une main devant, une main derrière » ; toute une vie à reconstruire.

Quelques jours de repos chez la belle-sœur de ta compagne de voyage, une ancienne voisine, Mme R., et tu retrouves ton « époux » dans un des centres d’accueil mis en place pour les rapatriés.

Puis nous partons pour un hameau proche de Forcalquier. Un ami d’Oran M. Depi. qui s’y était établi vous avait trouvé un logement. Je sais que tu n’as pas ménagé tes efforts pour trouver des petits boulots afin que nous puissions simplement nous loger et manger pendant plusieurs mois. Nous habitions près du presbytère, nous sommes en décembre et il fait très froid. Je n’en ai que quelques images fugitives, des images de neige et de givre, et les récits de mes grands-parents qui t’avaient suivie dans ton exode.

C’est véritablement à Digne-les-Bains, préfecture des Basses-Alpes devenues aujourd’hui les Alpes-de-Haute-Provence, que commencent mes souvenirs.

Tout d’abord aux Ferréols, un ensemble d’immeubles situés à la limite de la ville. Nous habitions à six dans cet appartement puisque notre père, accompagné de sa mère, nous avait rejoints ainsi qu’une nouvelle petite sœur née à Manosque, Élisabeth

Née prématurément, elle pesait seulement neuf cents grammes à la naissance et les médecins n’étaient pas optimistes. En 1963, la médecine des prématurés n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui et un bébé aussi petit risquait de ne pas survivre. Grâce à tes soins quotidiens et ta surveillance, elle est toujours parmi nous et elle est devenue une belle jeune fille.

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