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Couverture du roman P'tit Louis

P'tit Louis

En juin 1962, une mère courageuse fuit l'Algérie avec ses trois jeunes enfants. Après deux semaines de calvaire à l'aéroport d'Oran, elle atteint Marseille, dénuée de tout mais portée par une détermination absolue. À travers ce récit, J.M Lenoir relate son propre parcours, marqué par cet exode historique et un amour maternel indéfectible. Ce témoignage vibrant rend hommage à une femme forte et préserve un patrimoine culturel précieux pour les générations futures.
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Chapitre 3

Passé pas simple

Même si c’est vague je me souviens de disputes avec ta belle-mère, vous parliez en espagnol puisqu’elle ne parlait pas français, qui te rendait la vie impossible.

Je fréquentais l’école publique avenue Paul Martin ; une rue en forte pente qui passait devant le musée et débouchait sur le square Frédéric Mistral y menait. Sur le chemin se trouvait la petite épicerie dans laquelle mes copains et moi achetions, et chapardions quelques fois aussi, les « car en sac » ou les « malabars » qui remplissaient nos poches.

Je garde du début de ma scolarité une agréable impression ; peut-être parce que ces heures passées au calme, hors de l’univers familial, déjà pesant, me faisaient du bien.

La bonhomie de notre instituteur en CP qui nous faisait aligner par deux pour entrer en classe après avoir sonné la cloche.

L’apprentissage de l’écriture, les pleins et les déliés tracés avec application avec nos plumes Sergent Major et les buvards maculés de taches comme nos blouses grises.

La salle de classe est claire avec ses grandes fenêtres à travers lesquelles on aperçoit les platanes plantés dans la cour et mes pensées se perdent souvent dans leur feuillage ; sur les murs des dessins, œuvres éphémères qui disparaissent à chaque rentrée, et derrière l’estrade du maître, le tableau que l’on essuie et replie chacun notre tour et une grande carte de France en couleurs.

Je n’ai guère plus de six ans pour la naissance du petit dernier ; Jean-Michel est né en novembre 1964. Bien que nous n’en ayons jamais parlé, il est des sujets difficiles à aborder entre un fils et sa mère, je ne m’explique pas comment tu as pu concevoir cinq enfants avec cet homme alors que vos relations étaient pour le moins troublées après le premier. Ça restera une des grandes questions de ma vie restée sans réponse à ce jour.

Il est vrai que la contraception n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui mais quand même… Ou plutôt j’ose à peine imaginer qu’il te violentait et que chaque fois, malgré les fausses couches répétées et peut-être provoquées, le calvaire recommençait.

Nous avons quitté Les Ferréols pour emménager dans un immense ensemble HLM complètement au nord et éloigné du centre-ville. Je ne sais pas si le nom de « Pigeonnier » donné à ces bâtiments avait une connotation poétique ou péjorative, nous habitons le bloc G au quatrième étage. C’est curieux mais après presque cinquante ans, je me rappelle les noms des occupants de chaque étage ; il y avait les familles Rum., Di Benne., nos voisins M. et Mme Kahlo., des Algériens et leurs nombreux enfants, cinq garçons et la petite dernière. Leur porte était toujours ouverte et le palier embaumait les épices ; la mère de famille passait beaucoup de temps à ses fourneaux et nous proposait souvent ses délicieuses pâtisseries orientales.

Beaucoup de rapatriés avaient échoué ici mais aussi des Italiens, Portugais et autres tunisiens ou marocains. On appellerait ça de nos jours une cité et même une cité sensible. Et pourtant la cohabitation de toutes ces nationalités, confrontées aux mêmes difficultés financières et d’intégration, se faisait sans heurts. Beaucoup de ces familles se connaissaient et il régnait une vraie solidarité.

Pour Pâques, maman et ma tante préparaient les traditionnelles mounas, une brioche dont la recette presque secrète avait été rapportée d’Algérie. J’ai partagé mes jeux et mes bêtises avec les Rocco, Nouredine et Ali et les problèmes de violence ou d’insécurité n’existaient pas. Tout au plus quelques menus larcins.

L’étendage était le lieu privilégié de rencontres pour les ménagères. Tout se racontait, une pince à linge entre les dents. Les réputations se faisaient ou se défaisaient entre les rangs de fils alignés. Pas une d’entre elles n’aurait manqué le rendez-vous et elles s’y retrouvaient à heure fixe par affinité. Je tiens à mentionner, que pendant le temps où j’ai pu en être témoin, pas une d’entre elles n’eut à déplorer la disparition ne fut-ce que d’un mouchoir.

Les bâtiments entouraient un parc qui était l’aire de jeux des plus petits, arène où eurent lieu de mémorables batailles de boules de neige et qui voyait chaque hiver naître des bonhommes blancs armés de bâtons. La construction démarre avec une boule bien serrée entre nos mains, emmitouflées dans nos moufles, que l’on fait rouler et grossir dans la neige fraîche jusqu’à ne plus pouvoir la faire avancer.

Une deuxième sphère qu’il faudra cette fois hisser, non sans difficulté, et enfin une troisième plus petite complètent la structure. Il ne reste alors plus qu’à laisser son imagination s’exprimer pour donner vie à cette accumulation de cristaux blancs, lui donner un visage, une expression ; bâtons et cailloux deviennent nez, bouches et yeux.

Mes grands-parents n’étaient pas très loin ; ils habitaient la deuxième tranche de construction située quelques centaines de mètres plus loin, Barbejas. J’aimais leur rendre visite, mon grand-père n’était pas causant, rugueux ; sa bronchite chronique, conséquence de ses années de campagne dans la légion, lui donnait une voix caverneuse qui faisait un peu peur même quand il disait des mots gentils. Ma grand-mère était la gentillesse personnifiée.

Elle m’enlaçait chaleureusement sur sa généreuse poitrine et me couvrait de baisers quand j’arrivais. Dans son placard de cuisine, il y avait toujours des biscuits et du chocolat pour nous régaler. Elle nous gardait quelquefois quand maman travaillait les week-ends.

Tu avais trouvé un emploi aux thermes ; le centre de cure avec son hôtel se trouvait en dehors de la ville, une petite route sinueuse, dans la profonde vallée de la Bléone, après Barbejas y menait. Je me souviens que tu avais acheté un cyclomoteur pour faire les trajets que je rêvais de t’emprunter.

Entre ces deux groupes d’immeubles se trouvait un espace vert semi-sauvage ou était né un stade de foot improvisé. Il y avait un grand pré et surtout une ancienne demeure bourgeoise désaffectée, et son immense bassin, que nous avions baptisée le « château ».

Bien entendu son accès était formellement interdit ; c’est donc là que ma bande et moi passions le plus clair de notre temps.

Il ne restait debout que les murs extérieurs et une partie du toit d’ardoises. De l’intérieur de la bâtisse, qui devait comporter à l’origine plusieurs grandes pièces, ne subsistait que quelques poutres ou nous aimions nous lancer des défis pour tester notre adresse et notre courage. Quelques-unes de ces expéditions se sont terminées à l’hôpital pour réparer des fractures. C’est d’ailleurs à la suite de ces accidents que la municipalité s’est décidée à cerner le « château » d’immenses clôtures pour nous en interdire définitivement l’accès. Fort heureusement le bassin restait accessible et nous pûmes encore profiter de ses bienfaits ; plongeons improvisés, chasse à la grenouille et capture des têtards.

Cette zone entre le « Pigeonnier » et « Barbejas » était très convoitée et les bandes rivales de l’une ou l’autre cité s’y retrouvaient fréquemment. Les rencontres dégénéraient rapidement en rixes ou après les insultes et les coups, tout objet traînant sur le sol devenait un projectile ; les pierres et les marrons pleuvaient. Certains d’entre nous en conservent quelques blessures et pas seulement d’amour propre. Je passais aussi beaucoup de temps à la Maison des Jeunes qui était au cœur des bâtiments, près de la Coop ; là se retrouvaient tous les enfants et ados du quartier. Certaines salles du premier étage nous étaient « interdites », on savait que les grands se réunissaient là pour discuter et fumer en cachette des parents. Nous on jouait aux osselets ou aux cartes au rez-de-chaussée ou sur les larges marches de l’escalier.

C’est dans ce cadre que j’ai vraiment pris conscience des difficultés conjugales et financières que tu devais surmonter.

J’en suis devenu le témoin « privilégié » et impuissant. Ce sont ces années, j’en suis sûr, qui m’ont fait ce que je suis.

J’étais trop jeune pour comprendre mais je crois que les infidélités ont continué et la maison était presque chaque jour le théâtre d’interminables querelles. Notre père buvait et j’ai pu voir les ravages de l’alcool. D’autant qu’il exerçait la profession de taxi et il s’était offert une magnifique Taunus blanche, sans doute en engloutissant tout le budget du ménage, qui ne passait pas inaperçu. Digne n’est pas une grande ville et « l’américaine » conduite par un ivrogne était connue de tous ; lourd fardeau pour toi et pour nous.

La station de taxis se trouvait sur le boulevard Gassendi, en plein centre-ville, et tout près de nombreux bars où il passait toutes ses journées et soirées.

Vos disputes devenaient de plus en plus violentes, et j’y assistais, terrorisé et inquiet de leur issue. La violence verbale avait fait place à la violence physique. De nombreuses images restent à jamais dans ma mémoire, comme cette chaise brisée sur ton dos. Les longues soirées où après le dîner et le coucher des plus petits, nous attendions tous les deux, anxieux, guettant par la fenêtre de la salle à manger, le retour de ce tyran.

Les soirs d’hiver quand il neigeait, je regardais tomber les gros flocons et au bout d’un certain temps, la fatigue aidant, j’avais l’impression d’être dans un ascenseur et c’était toute la pièce qui montait vers le ciel.

La vitesse du véhicule et sa trajectoire ne laissant aucun doute sur l’état d’ébriété de son conducteur, nous nous préparions à une de ces scènes terribles que nous avions vécue des dizaines de fois.

Nous entendions le bruit de ses nombreuses chutes dans les escaliers ; gravir les quatre étages n’était pas une simple affaire dans son état.

Compte tenu de l’heure tardive et du vacarme, tous les occupants de la cage d’escalier étaient au courant de son retour et j’en veux à tous ces gens de n’être jamais intervenus durant toutes ces années.

D’autant que mon oncle habitait l’appartement juste en dessous ; comment a-t-il pu laisser sa sœur dans une telle détresse ?

Du haut de mes huit ou neuf ans, je n’avais pas la force de m’interposer dans la violente dispute qui suivait immanquablement son retour, cris et pleurs se mêlaient, et qui ne s’apaisait que très tard quand il allait enfin cuver et que nous pouvions, ma mère et moi, enfin nous coucher.

Le sommeil qui suivait n’était pas, à proprement parler, réparateur. Je restais l’oreille aux aguets et je me suis souvent endormi en tenant sous mon oreiller un couteau de cuisine.

Dans cette tourmente, ma scolarité était évidemment perturbée et certains jours, trop fatigué et secoué des évènements de la veille, je descendais dans le sous-sol et j’escaladais la grille de notre cave ; j’y passais toute la journée, blotti entre la vieille cardeuse, souvenir de l’atelier de matelas d’Algérie, et quelques cartons.

Je regagnais l’appartement en fin d’après-midi comme si de rien n’était.

Bon an mal an je passais de classe en classe avec la moyenne. Je me souviens encore très bien de deux instituteurs de ces années en primaire, mais surtout M. Auz. qui assurait le CM2 dans une classe « pilote » puisque nous avions un programme classique le matin et des cours d’éducation physique et de travaux manuels l’après-midi. Je pense que mon goût pour le bricolage doit dater de cette époque.

J’ai un souvenir indélébile de ce voyage scolaire à Venise et première visite d’un pays étranger. Après le voyage en train qui est déjà une aventure, on croise ces gens qui parlent une autre langue, et on a changé quelques francs contre des lires ; je découvre, émerveillé, les gondoles sur les canaux, la place Saint-Marc avec ses pigeons qui viennent manger dans ma main.

C’est aussi dans ces années-là que j’ai commencé mon exode estival vers la Côte d’Azur, plus précisément à Villeneuve-Loubet, où nous partions en colonie avec mes sœurs. Ma mère n’avait pas les moyens de nous payer des vacances mais s’organisait avec les services sociaux pour que nous puissions aller au bord de la mer chaque année. Le départ avait lieu sur la place en face du lycée Alexandra David Néel. Nous nous connaissions presque tous en montant dans le car et déjà des groupes se formaient, les malades en bus devant et les chahuteurs aux places arrière. Je partais avec mon cousin René, nous avions le même âge, et mes cousines.

J’ai une affectueuse pensée pour lui car hélas, il nous quittera prématurément à l’âge de trente ans, victime d’un « chagrin d’amour ». Le malheureux s’est pendu après que sa compagne l’a quitté.

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