
PRISONNIÈRE DU ROI DU CARTEL
Chapitre 2
CHAPITRE 2 : Le souterrain
Séville – 23h40
Giulia n'avait pas dormi.
Elle était rentrée chez elle à pied, refusant le métro, refusant les rues éclairées. Elle avait besoin de nuit, de froid, de vide. Sofia n'était pas là – un mot sur la table du salon : « Soirée. Ne m'attends pas. »
Elle s'était douchée longtemps. L'eau brûlante n'avait pas effacé la sensation de ses yeux sur elle.
Qui est cet homme ?
Elle finit par s'endormir vers cinq heures du matin, vêtue d'un vieux t-shirt, recroquevillée sous sa couette comme une enfant qui croit que les monstres ne voient pas les visages cachés.
À sept heures, on frappa à sa porte.
Giulia se réveilla en sursaut, le cœur déjà dans la gorge. Elle regarda le réveil. Trop tôt pour Sofia. Trop tôt pour la livraison de courses.
Elle enfila un jean en silence, colla son œil au judas.
Rien.
Le couloir était vide.
Elle ouvrit la porte à contrecœur.
Il y avait une enveloppe blanche, posée sur le paillasson. Son nom dessus, écrit d'une écriture fine, presque féminine : Giulia Moreno.
À l'intérieur : une clé. Et un mot.
« Tu as fui hier. Ne fuis pas aujourd'hui. Monte dans la voiture. Elle t'attend. »
Pas de signature. Pas de menace écrite. La menace était ailleurs, plus sournoise : elle savait son adresse. Elle savait son nom. Elle savait qu'elle vivait seule.
Giulia serra la clé dans son poing et sentit le métal froid lui mordre la peau.
Elle aurait dû appeler la police. Elle aurait dû fuir par la fenêtre de la cuisine, rejoindre le toit, disparaître.
Elle prit son manteau, verrouilla sa porte, et descendit.
En bas, une berline noire l'attendait. Moteur tournant. Vitres teintées.
Le chauffeur – un colosse aux yeux morts – descendit, ouvrit la porte arrière, et attendit.
- Où m'emmenez-vous ? demanda Giulia d'une voix qu'elle voulait ferme.
L'homme ne répondit pas.
Elle monta.
Pourquoi ? Elle ne le sut jamais. Peut-être parce que fuir ne servait à rien. Peut-être parce qu'au fond, enfouie sous la peur, une petite voix malsaine murmurait : Tu veux revoir ses yeux.
Le trajet dura vingt minutes. Séville défila derrière les vitres noires, puis les quartiers se firent plus rares, plus chers. Villas cachées derrière des murs de pierre, cyprès taillés au cordeau, grilles électriques.
Ils s'arrêtèrent devant une propriété que Giulia ne put estimer. Trop grande. Trop fermée. Trop autre.
Le portail s'ouvrit sans bruit.
La voiture s'engouffra.
Propriété De Santis – 8h15
L'intérieur ressemblait à un hôtel particulier. Marbre, tableaux sombres, lumière indirecte. Mais une odeur étrange flottait – désinfectant mêlé à du tabac froid, quelque chose d'hospitalier et de mortuaire à la fois.
On la fit traverser un long couloir, descendre un escalier de pierre, puis un autre.
La lumière baissait à chaque marche. L'humidité montait.
- Où est-ce qu'on va ? demanda-t-elle une troisième fois.
Le colosse ne répondit toujours pas. Il ouvrit une porte métallique, s'effaça.
Elle entra.
La cave luxueuse
Elle s'attendait à une cellule. À la moisissure, aux rats, aux chaînes.
Elle découvrit une pièce de cinquante mètres carrés. Sol en chêne ciré. Mur du fond en pierre apparente. Lit king size, draps en lin blanc, coussins de soie. Une bibliothèque garnie. Une salle de bain privée en verre fumé. Et sur une table basse : un plateau de fruits frais, une bouteille d'eau cristalline, un verre.
Une prison dorée.
- Tu trouves ça à ton goût ?
La voix venait de derrière.
Giulia se retourna.
Matteo De Santis était adossé au cadre de la porte, les bras croisés. Il portait un simple sweat noir et un jean. Ses pieds étaient nus. Il ressemblait à un étudiant riche, pas à un criminel.
Sauf ses yeux. Toujours ces yeux d'acier qui analysaient, pesait, jaugeaient.
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? souffla Giulia.
- Chez moi. Enfin... l'une de mes maisons. Et toi, tu es chez toi maintenant.
- Je ne suis pas chez moi.
- Tu vas le devenir.
Il avança dans la pièce avec une lenteur délibérée, frôla la bibliothèque du bout des doigts, s'arrêta devant elle à une distance indécente.
Giulia recula d'un pas. Puis d'un autre. Son dos heurta le mur.
Matteo ne s'approcha pas davantage. Il la regarda comme on regarde un cadeau qu'on ne veut pas déballer trop vite.
- Je vais t'expliquer comment ça va se passer, Giulia. D'ici à ce que je découvre pourquoi tu attires mon attention alors que tu n'as rien pour toi – pas de famille, pas d'argent, pas de connexions – tu vas rester ici. Dans cette pièce. Tu mangeras quand on t'apportera à manger. Tu dormiras dans ce lit. Tu te doucheras dans cette salle de bain. Et tu ne sortiras pas.
- C'est un enlèvement, articula-t-elle, les dents serrées. Vous allez en prison.
Matteo eut un rire. Court, sans joie.
- Je suis la prison, Giulia. Et le gardien. Et le juge. Si tu es sage, tu auras des livres, des vêtements propres, et ma patience. Si tu ne l'es pas...
Il haussa les épaules.
- C'est un grand sous-sol. J'ai d'autres pièces. Moins agréables.
Giulia sentit la peur glaciale lui remonter le long de la colonne vertébrale. Pas la peur du bruit, du sang, des coups. La pire : la peur de l'inconnu. Elle ne savait pas de quoi il était capable. Et c'était ça, son pouvoir.
- Pourquoi moi ? demanda-t-elle. Je ne vous ai rien fait.
Matteo la détailla longuement. Ses yeux parcoururent son visage, ses cheveux en bataille, son t-shirt trop grand, son jean roulé aux chevilles. Elle n'était pas apprêtée. Pas séduisante. Pas préparée.
Et pourtant.
- C'est ce que j'essaie de comprendre, répondit-il enfin. Tu n'es pas la plus belle femme que j'aie vue. Tu n'es pas la plus intelligente – enfin je n'en sais rien encore. Tu n'es pas riche, pas puissante, pas dangereuse. Et pourtant...
Il se pencha. Juste un peu. Juste assez pour qu'elle sente son souffle.
- Pourtant, quand j'ai posé les yeux sur toi, j'ai eu envie de tout casser pour te posséder. Ça ne m'est jamais arrivé. Et ça me déplaît.
- Alors relâchez-moi, souffla-t-elle. Et n'y pensez plus.
- Trop tard.
Il recula, pivota, se dirigea vers la porte.
- Tu vas rester ici jusqu'à ce que j'aie compris. Ou jusqu'à ce que l'obsession passe. Une semaine, un mois, un an... je n'en sais rien. Mais tant que je voudrai te regarder, tu seras là. Devant moi.
Il posa la main sur la poignée.
- Attendez, fit Giulia d'une voix soudain brisée. S'il vous plaît. Laissez-moi appeler Sofia. Juste un message. Elle va s'inquiéter.
Matteo se retourna à demi. Son profil était coupant comme une lame.
- Sofia. Ta colocataire. Celle qui n'était pas là, hier soir, quand tu es rentrée en pleurs ? Celle qui sort sans te prévenir, qui ne répond pas à tes messages ?
Giulia pâlit.
- Comment...
- Je sais tout de ta vie, Giulia. J'en sais plus que toi-même. Et Sofia... elle a ses propres secrets. Elle ne viendra pas te chercher.
Il ouvrit la porte.
- Vous mentez, cracha-t-elle. Vous mentez pour me briser.
Matteo s'arrêta. Il revint sur ses pas avec une lenteur de fauve, s'arrêta à nouveau devant elle, mais cette fois si près qu'elle dut lever la tête pour croiser son regard.
Il leva la main. Elle ferma les yeux.
Sa paume effleura sa joue. Une caresse presque douce, presque tendre, presque humaine.
- Je ne mens jamais, Giulia. Le mensonge, c'est pour les faibles. Moi, je prends ce que je veux. Et je te veux.
Il retira sa main.
- Bienvenue chez toi.
La porte métallique se referma dans un bruit de verrou électronique.
Giulia attendit dix secondes. Puis vingt. Puis une minute.
Quand les larmes vinrent, personne ne les entendit.
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