
PRISONNIÈRE DU ROI DU CARTEL
Chapitre 3
CHAPITRE 3 : L'interrogatoire
Propriété De Santis – 9h30
La première heure, Giulia pleura.
La deuxième heure, elle explora chaque centimètre de sa prison dorée. Les murs étaient trop épais pour qu'on entende quoi que ce soit. La porte n'avait ni poignée intérieure ni serrure visible. Les livres sur la bibliothèque étaient neufs, jamais ouverts – des classiques, du Voltaire, du Dostoïevski. Comme si quelqu'un avait commandé « une culture générale » sans savoir quoi choisir.
La troisième heure, elle s'assit sur le lit, croisa les jambes, et décida qu'elle ne pleurerait plus.
Je ne suis pas une victime. Pas encore. Pas tant que je respire.
À 10h17, la porte s'ouvrit.
Ce n'était pas Matteo.
Une femme entra, brune, sévère, vêtue d'une robe noire sans manches. Elle posa sur la table basse un plateau : omelette, pain frais, jus d'orange.
- Mangez, dit-elle d'une voix sans intonation. Le patron n'aime pas les invités qui maigrissent.
- Je ne suis pas une invitée.
La femme haussa les épaules et sortit sans répondre.
Giulia regarda le plateau. Son estomac gargouilla. Elle n'avait rien avalé depuis la veille au soir.
Elle mangea. Avec les doigts. Par défi.
11h02
Cette fois, la porte s'ouvrit sur Matteo.
Il entra comme s'il entrait dans son bureau – décontracté, maître des lieux, un téléphone à la main. Il portait désormais une chemise blanche, les manches retroussées sur des avant-bras musculeux. Une montre à son poignet. Des chaussures en cuir qui claquaient sur le parquet.
Derrière lui, Enzo. Le colosse balafré. Mur vivant.
Enzo referma la porte et resta adossé, bras croisés, visage impassible.
Matteo prit la chaise en bois face au lit – celle qu'on avait apportée pour lui – et s'assit à l'envers, les bras posés sur le dossier. Il n'était qu'à deux mètres d'elle.
- Alors, dit-il. Tu as mangé ?
- Pourquoi vous posez la question ? Vous voulez un reçu ?
Sa voix tremblait légèrement. Elle détesta cette faiblesse.
Matteo sourit. Pas le sourire dangereux de la veille. Un autre. Presque... amusé.
- Je vois que le caractère est revenu. Tant mieux. Une prisonnière qui pleure, c'est ennuyeux.
- Je ne suis pas votre prisonnière.
- Ah non ? Il parcourut la pièce d'un geste large. Tu peux sortir quand tu veux. Essaie.
Le défi était posé.
Giulia serra les mâchoires.
- Qu'est-ce que vous voulez savoir ? Parce que je sais que c'est pour ça que vous êtes là. Vous allez poser vos questions, je vais répondre, et ensuite vous me relâcherez parce que vous découvrirez que je ne suis personne.
Matteo pencha la tête.
- C'est exactement ce que je veux savoir. Pourquoi tu n'es personne. Et pourquoi, malgré ça, je ne peux pas arrêter de penser à toi.
Il sortit un petit carnet de sa poche. Pas un carnet d'homme d'affaires – un Moleskine noir, usé, couvert de taches.
- Je vais te poser des questions. Tu vas répondre honnêtement. Si tu mens, je le saurai.
- Vous avez un détecteur de mensonges intégré ?
- J'ai mieux. J'ai ton visage. Les gens qui mentent sourient trop, ou pas assez. Ils touchent leur cou, ou leur nez. Ils évitent mes yeux... ou ils les fixent trop longtemps. Toi, je vais t'apprendre à te connaître, Giulia Moreno. Même si tu ne veux pas.
Il ouvrit le carnet.
- Première question. Où sont tes parents ?
Giulia sentit le coup partir avant même qu'il n'atteigne sa cible. Elle garda son visage neutre.
- Ma mère est morte quand j'avais douze ans. Cancer. Mon père... je ne sais pas. Il est parti avant ma naissance.
- Tu n'as jamais cherché à le retrouver ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce qu'il ne méritait pas d'être trouvé.
Matteo nota quelque chose. Pas des mots – des symboles, des codes.
- Deuxième question. Pourquoi tu as quitté l'Italie ?
- Je n'ai jamais vécu en Italie.
- Tes grands-parents, si. Ta mère est née à Naples. Tu as de la famille là-bas. Pourquoi n'y es-tu jamais allée ?
Giulia cligna des yeux. Comment pouvait-il savoir ça ? Elle-même l'avait découvert par hasard dans de vieilles lettres, à quinze ans.
- C'est vous qui m'interrogez, ou c'est moi qui devrais vous demander comment vous avez piraté ma vie ?
Matteo ne répondit pas. Il attendit.
- Je ne suis pas allée en Italie, articula-t-elle lentement, parce que ma mère m'avait dit de ne jamais y mettre les pieds. Et je n'ai jamais désobéi à ma mère.
- Même morte ?
- Surtout morte.
Le visage de Matteo changea. Infime. À peine perceptible. Un pli entre les sourcils. Comme si elle venait de toucher quelque chose qu'il n'avait pas prévu.
- Troisième question, reprit-il. Sofia Alvarez. Ta meilleure amie. Depuis combien de temps la connais-tu ?
- Cinq ans.
- Où vous êtes-vous rencontrées ?
- À mon ancien travail. Elle était cliente.
- C'est elle qui t'a proposé de vivre ensemble ?
- Oui.
- Elle paie la plupart des factures, n'est-ce pas ?
Giulia se tendit.
- Ce n'est pas de vos affaires.
- Réponds.
- Oui, cracha-t-elle. D'accord ? Oui, Sofia a plus d'argent que moi. Oui, elle m'aide. Et alors ? Ça fait d'elle une criminelle ?
Matteo referma son carnet.
- Non. Mais ça fait d'elle quelqu'un qui a des secrets. Et à mon époque, Giulia, les gens qui ont des secrets finissent par les payer.
Il se leva, remit la chaise contre le mur d'un geste sec.
- On continue demain.
- Attendez.
Elle se leva aussi. Son cœur battait à tout rompre, mais elle planta ses yeux dans les siens.
- Vous m'avez posé trois questions. J'ai répondu. Maintenant, c'est mon tour.
Enzo fit un pas en avant. Matteo leva une main pour l'arrêter.
- Vas-y, dit-il, l'œil soudain allumé d'un intérêt neuf.
- Pourquoi vous ? demanda Giulia. Pourquoi un homme comme vous – riche, puissant, sans attaches – s'intéresse à une serveuse ? Ce n'est pas mon corps, parce que vous pourriez avoir n'importe quelle femme. Ce n'est pas mon esprit, parce que vous ne me connaissez pas. Alors c'est quoi ? Le défi ? L'ego ? L'ennui ?
Matteo la regarda sans répondre. Longtemps.
Puis il fit ce qu'elle n'avait pas prévu.
Il s'approcha.
Non pas lentement cette fois. Rapidement. D'un coup. Il fut devant elle en une seconde, si près qu'elle recula et heurta le bord du lit.
Il posa deux doigts sous son menton. La força à lever la tête.
- Tu veux savoir ce que je vois quand je te regarde ?
Elle ne put pas répondre. Sa gorge était trop serrée.
- Je vois une fille qui aurait dû être brisée. Mère morte, père absent, pas d'argent, pas de famille. Une fille que la vie a frappée, frappée, frappée. Et pourtant.
Ses doigts remontèrent le long de sa mâchoire.
- Pourtant, il y a quelque chose en toi qui ne s'est pas éteint. Une braise. Tu te bats pour sourire. Tu te bats pour être gentille. Tu te bats pour survivre. Et moi...
Il retira sa main. Brutalement. Comme s'il se brûlait.
- Moi, je veux savoir si cette braise peut s'enflammer. Ou si je peux l'éteindre.
Il pivota sur ses talons, fit signe à Enzo.
- Demain, même heure. J'aurai d'autres questions.
La porte se referma.
Giulia resta immobile, la main sur sa gorge, là où ses doigts avaient touché.
Elle tremblait.
Mais elle n'avait pas pleuré.
Et dans le noir de sa prison dorée, elle comprit soudain quelque chose d'horrible : une minuscule partie d'elle – malade, dangereuse, inavouable – avait aimé qu'il la touche.
Elle se détesta pour ça.
Pas assez.
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