
Mon Amour Interdit
Chapitre 2
La pluie fine de fin de soirée tombait sur les vitres, chaque goutte traçant un chemin sinueux et éphémère, un peu comme les cinq dernières années de ma vie. À l'intérieur, l'air de la grande maison était lourd, saturé d'un silence que même les conversations polies ne parvenaient pas à dissiper. C'était toujours comme ça entre Antoine Lefevre et moi.
Nous partagions un lit, un nom de famille, une vie en apparence, mais nous restions deux étrangers. Nos corps se connaissaient par devoir, nos esprits s'ignoraient par choix.
Ce soir-là, nous étions assis à chaque extrémité du long canapé en cuir, une distance de sécurité entre nous. Il lisait un rapport financier, son visage concentré sous la lumière tamisée de la lampe. C'était un bel homme, Antoine, avec des traits fins et une élégance naturelle que même son costume strict ne pouvait masquer. Mais ses yeux étaient toujours voilés d'une tristesse lointaine, une ombre qui ne le quittait jamais.
« Camille, » sa voix était calme, posée, comme toujours.
Je n'ai pas levé les yeux de mon carnet de croquis. « Oui ? »
« C'est le dernier jour du mois. »
Je savais ce que cela signifiait. C'était notre rituel, notre obligation contractuelle. Une fois par mois, nous devions maintenir l'illusion d'un vrai mariage. J'ai senti une vague de lassitude m'envahir, un poids sur mes épaules.
J'ai posé mon crayon. « Je sais. »
Il a fermé son dossier, le bruit sec résonnant dans le silence. Il s'est levé et s'est approché de moi. Je n'ai pas bougé. Il s'est penché, ses mains se posant de chaque côté de moi sur le canapé. Son ombre me recouvrait.
« Je n'en ai pas envie ce soir, Antoine, » ai-je dit, ma voix plus basse que je ne l'aurais voulu.
Il a marqué une pause, son regard scrutant mon visage. Il n'y avait ni colère ni frustration dans ses yeux, juste cette même distance polie. « C'est dans le contrat, Camille. Nous devons maintenir les apparences jusqu'au bout. »
« Le bout, c'est bientôt, » ai-je murmuré.
Il a hoché la tête, un mouvement à peine perceptible. « Oui. Mais pas encore. »
Il n'a pas insisté davantage. Il s'est simplement penché un peu plus et a posé ses lèvres sur les miennes. Le baiser était technique, sans passion, un simple contact de peaux. J'ai fermé les yeux et j'ai attendu que ça se termine. Il s'est retiré, a pris ma main et m'a conduite vers la chambre à l'étage.
Je l'ai suivi, mon corps se déplaçant comme un automate. Dans la chambre, la routine a continué. Des vêtements qui tombent, des corps qui se rapprochent dans l'obscurité, des mouvements accomplis sans âme. J'ai fixé le plafond, mon esprit s'échappant loin d'ici, pensant à un autre homme, à un autre visage. Romain.
Après, comme toujours, il y a eu ce sentiment de vide, de malaise. Antoine s'est levé presque immédiatement, le bruit de la douche a rapidement rempli la salle de bain attenante. Il se lavait toujours après, comme pour effacer les traces d'un devoir accompli. Je suis restée allongée, la couverture tirée jusqu'à mon menton, sentant le froid de la solitude m'envahir plus que celui de la pièce.
Le lendemain matin, je me suis réveillée seule. Il était déjà parti au travail. Sur sa table de chevet, un dossier était posé en évidence. Ce n'était pas un rapport financier. C'était un dossier en papier cartonné, avec le nom d'un cabinet d'avocats que je connaissais bien. Sur l'étiquette, deux mots étaient écrits en lettres capitales : ACCORD DE DIVORCE.
Mon cœur n'a pas bondi. Il n'y a pas eu de choc, pas de douleur. Juste une confirmation. C'était donc la fin. L'accord de cinq ans était terminé.
Notre mariage n'avait jamais été une question d'amour. C'était une transaction, un arrangement commercial entre deux familles puissantes pour consolider leurs empires et nous offrir, à nous les héritiers, une façade respectable pour échapper à la pression sociale. Lui, pour pouvoir continuer à pleurer en paix sa fiancée, Léa Martin, décédée tragiquement cinq ans plus tôt, juste avant leur mariage. Moi, pour dissimuler mon amour interdit pour mon frère adoptif, Romain Dubois.
Romain. Un artiste passionné, bohème, l'exact opposé du monde rigide dans lequel j'évoluais. Mon amour pour lui était un secret que je gardais enfoui, un feu qui brûlait sous une couche de glace.
Le téléphone a sonné, me tirant de mes pensées. C'était Antoine. Sa voix était pressée.
« Camille, je suis désolé, je ne pourrai pas rentrer pour le dîner. Nous devons parler de... ça. » Il a marqué une pause. « Des papiers. »
« Je les ai vus, » ai-je répondu d'une voix neutre.
« Bien. Nous devons finaliser ça rapidement. J'ai des projets. »
Avant que je puisse répondre, j'ai entendu une autre sonnerie, celle de mon propre téléphone. L'écran affichait "Romain". Mon cœur s'est serré.
« Antoine, je dois te laisser, » ai-je dit, coupant court à sa phrase.
« Camille, c'est important... »
« C'est un appel urgent. » J'ai raccroché sans attendre sa réponse et j'ai immédiatement décroché pour Romain.
Sa voix était paniquée. « Camille ! Je fais des cauchemars horribles, je ne peux plus rester seul. Je... je peux venir chez toi ? »
« Bien sûr, Romain. Viens tout de suite. Je suis là. »
Plus tard dans la soirée, alors que j'attendais Romain, Antoine est rentré plus tôt que prévu. Il tenait les papiers du divorce à la main.
« Nous devons signer ça, » a-t-il dit, son ton était ferme.
Il a posé les documents sur la table basse, avec un stylo. J'étais sur le point de lui dire que Romain arrivait, que ce n'était pas le bon moment, mais le regard dans ses yeux m'a arrêtée. Il y avait une urgence, une détermination que je ne lui connaissais pas.
« D'accord, » ai-je dit, prenant le stylo.
J'ai parcouru les pages en diagonale, mon esprit ailleurs, déjà préoccupé par Romain. J'ai vu les clauses, la répartition des biens, tout était conforme à notre accord initial. J'ai signé rapidement, sans vraiment réaliser la finalité de mon geste.
« Voilà, » ai-je dit en lui tendant le stylo.
Il a signé à son tour. C'était fini. Cinq ans de ma vie, effacés par deux signatures.
Dès que les papiers ont été signés, il a sorti son téléphone. Il s'est éloigné de quelques pas, pensant que je n'entendais pas.
« Sophie ? C'est fait. Je suis libre. J'arrive dans le sud dès que possible. On va enfin pouvoir commencer notre vie. »
Sophie. La jeune étudiante en art qui ressemblait tant à Léa. Sa remplaçante.
Il a raccroché et s'est tourné vers moi, un léger sourire aux lèvres, le premier vrai sourire que je voyais depuis des années.
« Je pars demain. Tu peux garder la maison, bien sûr. C'est dans l'accord. »
Il ne savait pas que je n'avais aucune intention de rester. Il ne savait rien de mes propres plans, de mes propres mensonges. La sonnette a retenti. C'était Romain. Le chaos était sur le point de commencer.
Antoine a regardé vers la porte, puis vers moi, son sourire s'effaçant. « Qui est-ce ? »
« C'est mon frère, » ai-je répondu. « Il va rester avec nous pendant un moment. »
« Avec nous ? » a-t-il répété, un froncement de sourcils apparaissant sur son visage. « Camille, nous sommes divorcés. Il n'y a plus de "nous". »
C'était vrai. Mais la tempête venait à peine de commencer.
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