
L'illestrisme: De la nuit à la lumière
Chapitre 2
Aide-toi et force le ciel à t’aider !
Les croyants acceptaient sans juger leur condition humaine.
Démunis ou nantis, c’était le destin.
Les pauvres, fatalistes et fidèles aux saints commandements, ne convoitaient pas le bien d’autrui. Se flagellant moralement, ils répétaient que l’on n’y pouvait rien…
Dévoués et soumis, ils concluaient chaque oraison, par de sempiternels : cela est juste et bon !
Les jours de labeur, quand il y en avait, étaient éreintants et les lendemains incertains mais résignés, les sacrifiés avaient foi en Dieu. Ils espéraient certes le salut de leurs âmes mais dorénavant, ils ajoutaient une nouvelle supplique à leurs prières, désireux de laisser à leurs enfants, le savoir en héritage.
Seule l’instruction élèverait les esprits en offrant des opportunités nouvelles, créatrices de plus nobles conditions.
Parler de honte en évoquant l’illettrisme serait un doux euphémisme. C’étaient de douloureuses et injustes blessures, infligées par la stupide cupidité des décideurs.
La grande majorité des hommes et femmes, incapables de lire une étiquette, de déchiffrer le moindre prix, de comprendre une ordonnance, de parcourir livres ou journaux, de rédiger ou lire une lettre, erraient, ignares, en attendant la disponibilité et la bonne volonté des amis ou voisins instruits.
Les lettres étaient denrées rares mais souvent importantes.
On n’écrivait pas par plaisir mais uniquement par nécessité.
À réception, tête basse, il fallait courir chez l’épicier, le secrétaire de Mairie, le curé, ou un proche érudit, étaler au grand jour une partie de sa vie, livrer des secrets intimes, divulguer amours ou ruptures.
L’argent fixait le rang, l’écriture la stature. Être riche et cultivé impliquait haute estime et grand respect !
Pour rendre réponse et donner des nouvelles par courrier, le même sentiment de dépendance vous entravait.
Hébétés, à nouveau, il fallait se déplacer dents serrées.
Mille fois ils s’excusaient, sourires forcés…
Pour remercier on offrait un cadeau, un poulet quand on pouvait mais surtout on s’accusait, on culpabilisait.
Tous souffraient d’une tare dont ils n’étaient pas responsables. Impatiemment, chacun voulait désormais apprendre à dessiner ces petits signes arrondis, avec des queues et des pattes parfois, mystérieux conteurs d’histoires…
Avec l’envie, la colère grandissait !
D’abord contenue, elle s’amplifiait inéluctablement, comme l’irréversible vrombissement de la vague au loin.
Pour nous il est trop tard, criaient les parents impatients mais pas pour nos enfants !
Malheureusement, comme les terres arides, faute d’engrais, les décideurs restaient timorés. Le désespoir perdurait…
La femme au missel était mariée depuis peu, déjà son premier fils gigotait au berceau.
Un vert laboureur nostalgique, immigré jeune avec ses parents vers les Amériques, lui avait adressé une explicite lettre de demande en mariage, la conviant à fonder un foyer dès son proche retour au village.
La mémoire est sélective. De l’homme, la jeune fille s’en souvenait peu mais les grandes prairies de sa famille, laissées en friche depuis longtemps, n’attendaient que charrue et semis. Quant à ses riches forêts aux hautes futaies, les troncs défiaient depuis trop longtemps la hache affûtée des bûcherons.
Cette décente proposition, quelle aubaine !
L’avoir, en la circonstance, prévalait, comme souvent, sur l’être mais ils s’en accommoderaient avec le temps.
Un bonheur arrivant rarement seul, le jeune aventurier ne rentrerait pas démuni, la fortune lui ayant souri, à en croire ses nombreux écrits enflammés.
Le livre de prières en témoignait, la future mariée ne savait pas lire mais l’épicier l’assistait dans les échanges de missives. Par courtoisie et galanterie, certes, par intérêt aussi.
Un nouveau foyer, riche et prospère, dynamiserait les affaires locales.
Bâtir la future habitation, acheter bœufs, outils et opportunes nouvelles terres, ne poseraient aucun souci, répétait le marchand liseur, déchiffreur de courriers aux mille projets.
La traditionnelle dot de la jeune épouse, ses bijoux en or et son héritage futur ravirent également le fougueux prétendant.
Hériter rimait parfois, avec partager, diviser, affaiblir…
A contrario, les belles unions étaient synonymes d’addition !
Seuls les pauvres se mariaient par amour. Célibataires leurs vies étaient rudes, unies, elles le devenaient davantage.
En la circonstance, l’argent allait à l’argent, tout était bien !
Les familles bâtissaient leurs hameaux sur des lopins communs, multipliant les maisons au gré des mariages.
La palette des prénoms étant étriquée, pour différencier les résidents, on les affublait de surnoms bien distincts.
À son retour, le nouveau venu fut rebaptisé L’Américain.
Après la noce, on surnomma l’épouse, L’Américaine.
Trois garçons et Maria, rapidement surnommée la petite Américaine sont nés de leur rapide union.
Les dimanches, la messe réunissait les paroissiens.
Par destination, l’église devenait lieu de représentation.
L’apparence était capitale. Il convenait de bien présenter. Les uns affichant richesses, d’autres atténuaient leurs détresses.
Invariablement, tous se paraient du costume des jours heureux, achetés pour les grandes occasions.
Les riches paradaient en belles tenues, les gueux, désargentés et opiniâtres, arboraient des habits soigneusement préservés, toujours les mêmes, méticuleusement lavés, très longuement repassés.
Redoutant sans doute que l’on identifie l’étendue des détresses au lustre des chaussures, chacun s’appliquait, de longs moments durant, à astiquer ses souliers, masquant de cirage dissimulateur les éraflures du temps, frottant longuement à en casser le crin des brosses usées.
Par temps de grand soleil, on risquait l’éblouissement !
Les pointures augmentant plus vite que l’argent, les adolescents sans souliers se bandaient parfois un pied, feignant de ne pouvoir se chausser…
Seuls les plus désespérés venaient pieds nus. N’ayant plus rien à cacher, ils avaient cessé de simuler et, hélas, de lutter.
Les notables, sans retenue, étalaient fièrement fortune, imaginant sans doute le respect proportionnel aux apparats.
Les forçats, ne pouvant dissimuler leurs punitifs châtiments, avancent en se dandinant, chevilles entravées par de grosses chaînes en acier, têtes baissées, comme pour s’excuser.
Harnachées elles aussi, les femmes richement mariées trottaient statufiées, front levé, cou tétanisé, par de lourds colliers dorés. Les médaillons recouvraient les poitrines souvent opulentes. De pesants pendentifs étiraient leurs oreilles, les nombreuses bagues rutilantes semblaient relier les doigts gourds à la main.
Tout ne s’achète pas. À la fortune matérielle, la liseuse singulière voulut ajouter de fictifs biens spirituels.
Elle y songeait depuis longtemps.
Feindre de lire un recueil de prières lui parut soudain idéal pour leurrer publiquement toute l’assistance.
Par malchance, le stratagème dérapa !
Amusant intermède mais la Dame d’Amérique inspirait respect et considération.
De la crainte aussi : nul ne se moqua.
Du même âge que mes grands-parents, je l’ai bien connue.
C’était, au village, notre plus proche voisine, serviable, attentionnée et amie.
À n’en pas douter, elle tentait uniquement d’exorciser sa disgrâce, courant le risque, non mesuré, de se couvrir de ridicule si d’aventure sa ruse venait à échouer.
Nantie mais pas inactive, elle dirigeait sa maison de poigne de maître, comme les autres épouses de laboureurs par ailleurs.
L’opulence n’était pas de rigueur. Les cultivatrices vivaient de leurs terres mais à la sueur de leur front. Pas d’oisivetés !
Levées dès l’aube, adieu colliers, bagues et belles parures, bonjour blouses et tabliers de corvées.
Soigner les bébés avant le lever du jour, nourrir les bêtes déjà agitées, elles ne toléraient ni retard ni dérogation.
Après les animaux, les hommes.
Café noir pour tous, déjà les moutons affamés bêlaient. Leurs déjeuners, petite parenthèse frugale, les femmes le prenaient plus tard en général, après les premières corvées.
Le temps d’un saut chez l’épicier, de puiser de l’eau au puits, de ramasser du bois mort pour la cheminée, et il serait temps de préparer et de porter le repas de midi aux maris.
Ils ne pouvaient abandonner les bœufs en plein champ…
L’Américaine, panier sur la tête, couffin au bras, suivait la traditionnelle voie, au hasard des travaux quotidiens.
Elle participait rarement à la besogne de son homme, sauf parfois pour labourer. Au besoin, elle guidait l’attelage.
À l’heure de la sieste, le cultivateur, lorsque rien ne pressait, se reposait un peu, l’enfant dormait.
L’agricultrice éreintée égouttait le lait caillé et moulait les petits fromages blancs, à l’abri des fortes chaleurs.
Dans la foulée, le jardin l’attendait. Souvent seule, elle binait, semait, arrosait, cueillait, sans geindre ni se plaindre.
Les jours de lessive, de repassage ou cuisson du pain, lourdes corvées, la fermière s’organisait différemment, délaissant au besoin le jardin, ou, se levant plus tôt matin.
Avec le déclin du soleil, au son des clochettes tintant de plus en plus près, berger et troupeau, ponctuels, rentraient.
Trop tard pour traire chèvres et brebis.
La fermière le ferait après souper. Pour le moment, il fallait encore laver et coucher bébé.
Comme au lever, elle terminerait sa longue journée aux lueurs blafardes de la lampe-tempête empestant le pétrole.
Aux éreintants efforts, chaleureux réconforts.
Sous son toit, le sommeil était paisible et les ventres rassasiés. Peu de familles pouvaient en dire autant !
Pour beaucoup, la peur de mourir de faim devenait une obsessionnelle psychose.
Dans un monde d’abondance, par souci d’élégance, on privilégie souvent les ventres bien plats, abusant inconsidérément des régimes sélectifs.
En pays de misère, les critères différaient. Les parents se réjouissaient, a priori, des bedaines bien rebondies.
Autres temps autres mœurs mais guetter pitance, sans discontinuer, relevait du cauchemar.
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