
L'illestrisme: De la nuit à la lumière
Chapitre 3
Le hasard régit les infortunes et tisse les trames du destin…
Le sein maternel, un peu de sucre, de lait, du miel et du pain suffisaient pour nourrir les enfants en bas âge mais vers les six ans, par nécessité, les parents démunis les confiaient aux laboureurs, éphémères parents nourriciers.
Aléatoires prêts sans gages, au bon vouloir de bailleurs étrangers, très souvent bourrus, néanmoins moins risqués qu’on ne pourrait imaginer.
Les spécialistes s’insurgeraient sans doute, en voyant arracher si tôt les enfants au chaleureux cocon familial.
Hasardeux risques certes mais entre peste et choléra, il ne restait guère d’autres choix.
La mort guettait. Laisser trépasser de faim ces pauvres innocents serait la pire solution, mais que dire affectivement…
Sans dénigrer, les familles d’accueil, souvent honorables, ne seraient pas toujours bienveillantes, aux dires des gens mais au
Portugal, la profonde croyance en Dieu préservait toutefois la survie des indigents : « Laissez venir à moi les petits enfants… »
On ne les cajolait pas et l’indulgence n’était pas de mise mais par conviction religieuse, on n’osait pas offenser ou défier le Créateur. Les rejetons survivaient sans amour.
Les mères, souvent chargées des sales besognes, les confiaient aux maîtres, échangeant bons soins, contre travail.
Scrupuleusement, les occasionnels parents adoptifs honoraient au moins la deuxième partie du contrat : faire travailler cette main d’œuvre bon marché !
Si tôt arrivés, les petits servants, majoritairement des garçons, partaient à travers les bois, tous les jours, par tous les temps, du matin au soir, conduire le troupeau de moutons, une maigre collation dans un sac en bandoulière, ou à la main.
N’égarer aucune bête, préserver les cultures et veiller au bon remplissage des panses, voilà, l’immuable credo des bergers.
Les plus chanceux, essentiellement des filles, restaient parfois à la maison, aidant aux travaux ménagers ou des champs, parfois pour surveiller les nouveau-nés.
Légalement, les parents pouvaient les salarier à dix ans, âge à partir duquel l’école n’était plus tout à fait obligatoire.
Les scieries, nombreuses en pays de pinèdes, embauchaient sans condition, les plus vaillants pour empiler au soleil les planches nouvellement débitées, et les stocker, après séchage, à l’abri des intempéries.
Farandoles de petits bonhommes, madriers à l’épaule, courant pour échapper au cuisant bâton du surveillant, jamais très éloigné, toujours violent.
Le scénario semblait immuable : les plus virulents des adolescents devenaient systématiquement les gardiens des petits troupeaux d’êtres humains.
À moins que ce ne soit la spécificité des plus fainéants : pour ne pas travailler dur, ils maltraitaient les innocents.
Les patrons les rétribuaient non à leur compétence mais à la quantité de travail accompli par les chétifs pourvoyeurs.
Durant ces harassantes années d’apprentissage en vase clos, la nostalgie de la vie au grand air, sans Dieu ni maître durant toute la journée, attristait un peu les anciens pastoraux.
En ces temps, au moins, le lait du troupeau réchauffait les ventres et leurs jeux d’enfants égayaient les cœurs.
Désormais, sans mansuétude, les bergers devenaient agneaux, en échange d’une dérisoire rémunération et du droit de dormir à la maison, sans aucune garantie par ailleurs, de trouver en rentrant, le repas du soir quotidien.
On changeait l’enfer en purgatoire !
Les plus constants, de bergerie en scierie, passeraient, en outre, leur vie éternelle, allongés entre quatre planches…
Louable persévérance ou étrange ténacité mais au final, ils ne sortiraient jamais du bois !
Étrange ode à la nature.
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