Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Le recul du bélier

Le recul du bélier

Face au déclin social et écologique, un groupe d'activistes refuse de léguer un monde dévasté. Révoltés par l'exploitation de leurs terres riches en ressources alors que le peuple souffre, ils luttent pour la dignité humaine et l'équité. Au péril de leur vie, ils s'engagent dans une quête de savoir pour atteindre les sphères du pouvoir. Mais cette expertise suffira-t-elle à vaincre les forces destructrices qui oppressent leur pays et menacent l'avenir des générations futures ?
Chapitres
Partager

Chapitre 2

La fin de l’échange avec le vieil Ôdjo Kolo fit place à la réminiscence des premiers instants avec une femme, belle à vous dresser éternellement les poils des testicules, majestueuse.

Devant solliciter le concours du directeur général du port, il s’était rendu à ses bureaux pour déposer sa demande de rendez-vous dans les mains de la secrétaire particulière. Une jeune femme qui avait quelques années de plus que lui. Au premier contact, leurs yeux ne s’étaient pas quittés, comme pour transmettre un lien, un message.

— Revenez demain, je ferai ce que je peux pour que vous soyez reçu, avait-elle dit.

— Merci d’avance, madame, avait-il répondu confusément.

Il était sorti du secrétariat du directeur général candidement heureux, convaincu que l’Étoile, celle que son grand-père avait dit le protéger et le conduire vers des sommets insondables, venait de luire. Il reviendrait le lendemain au secrétariat du DG et rien ne pourrait l’en empêcher. Rien. Il avait pris ce qu’il lui restait d’économies et était allé acheter de nouvelles chaussures, de nouveaux habits. Il n’aurait pratiquement plus rien, mais qu’importe, demain était le plus important, demain était l’essentiel. Il chanta toute cette soirée-là et dormit très peu. Le matin venu, il ne quitta pas sa montre des yeux. À 10 heures, il était au secrétariat du DG.

— Avez-vous passé une bonne nuit ? lui demanda la ravissante mulâtre.

— Oui, mais j’ai très peu dormi. Vous savez, dans notre situation, nous vivons dans l’anxiété et…

— Vous n’avez pas le droit à cet âge de vous laisser aller à des comportements qui pourraient vous vieillir très vite. Et pour ce qui est de l’objet de votre présence ici, le DG vous recevra dans quelques minutes. J’ai fait ma part, il vous revient maintenant d’assumer vos ambitions et de montrer que vous êtes prêt à donner le meilleur de vous-même. Donnez surtout le sentiment que vous pouvez apporter quelque chose si vous êtes embauché.

Ô lamé Djonô n’avait pas quitté la secrétaire particulière des yeux. Les paroles dites avaient traversé ses oreilles comme le vent passe à travers une porte ouverte. On lui parlait de son avenir, de sa capacité à saisir la chance qu’on lui donnerait et lui, regardait les lèvres de son interlocutrice. Conquis par un physique que le Créateur avait pris soin de modeler. Il était surpris que cette inconnue lui parle de son ambition, stupéfait que cette femme dont il ignorait encore l’existence il y a quelques jours lui dise avoir « fait sa part » comme si leurs destins étaient liés, comme si leurs horizons se fondaient en un seul chemin. Que voulait-elle ? Qui était-elle ? Se comportait-elle de manière identique avec tous ceux et toutes celles qui sollicitaient un rendez-vous avec son patron ? Était-ce son attitude à lui qui avait généré une empathie ou une sorte de pitié à son égard ? Il voulut chercher des explications, mais se ravisa.

— Merci de tout cœur, madame ; je vais m’efforcer dans les minutes qui suivent de mériter votre confiance…

La secrétaire particulière n’avait pas relevé le propos ambigu d’Ôssato comme s’ils se comprenaient, avait admis de concert la naissance d’une aventure. Une aventure entre l’adolescent qu’il était et une jeune femme qui semblait connaître quelques codes de la vie des adultes.

Ôssato fut embauché et il lui fut confié le poste de délégué auprès du directeur des ressources humaines, chargé de vérifier au quotidien la présence des ouvriers du port. Une très lourde responsabilité pour quelqu’un qui n’avait pas de vécu dans ce domaine. Il ne cogita pas longtemps sur les raisons qui avaient conduit le DG du port à lui confier ces responsabilités. Il y vit la main de la secrétaire particulière.

Quelques semaines plus tard, il fut convoqué dans le bureau du DG. C’est un peu paniqué qu’il frappa à la porte du Grand Manitou.

— Entrez monsieur Ôssato… Prenez place. Comment allez-vous ? Et dans quel état d’esprit êtes-vous après vos premiers jours parmi nous ?

— Ça va monsieur le directeur, ça va, répondit-il timidement.

— Connaissez-vous les raisons de votre présence dans mon bureau ?

— Non, monsieur le directeur ; pour ne rien vous cacher, j’en suis un peu surpris.

— Nous avons mené une petite enquête vous concernant et nous avons appris que vous avez été exclu du lycée pour « comportements n’étant pas en adéquation avec le statut d’un élève ».

— Qu’est-ce à dire ? demanda Ôssato.

— Il nous est revenu que vous auriez été à la tête de plusieurs frondes d’élèves pour semer le désordre au lycée. Sachez qu’ici on ne fait pas de révolution. Votre attitude durant les premières semaines de votre embauche nous a davantage montré un garçon sérieux et prenant à cœur la tâche qui lui avait été confiée. Vous allez changer de fonction, vous serez désormais mon assistant. Vous prendrez un des bureaux auprès de ma secrétaire particulière

— Serait-ce une façon de me tenir à l’œil ? se hasarda Ôssato.

— Je n’en vois pas la nécessité, répondit le directeur derrière un petit sourire. Si nous n’avions pas besoin de vous, on vous l’aurait fait savoir sur le champ. Nous n’avons pas obligation de vous garder. Prenez votre nouvelle fonction comme une promotion, une marque de crédit à votre égard.

— Merci infiniment, monsieur le directeur ; je tâcherai de mériter votre confiance.

— Monsieur Ôssato ?

— Oui, monsieur le directeur ?

— Avez-vous des ambitions ? Quels sont vos projets ? Quel est votre rapport à l’argent ?

Ôssato parut décontenancé par cette kyrielle de questions. Que voulait le directeur ? Où voulait-il en venir ? Ôssato n’avait rien demandé. Lui qui sortait à peine de l’adolescence en était encore à s’interroger sur les motifs qui avaient décidé le directeur général du port à lui confier autant de responsabilités. Des femmes et des hommes diplômés attendaient certainement dehors, prêts à occuper ce poste. Bien des personnes qualifiées en avaient fait le rêve de leur vie. Il marqua un temps puis, regardant le directeur dans les yeux, il lui dit :

— Oui, j’ai des ambitions, de grandes ambitions. Je veux reprendre mes études et je vais les reprendre. Je suis venu ici pour gagner de l’argent et quitter le pays pour donner corps à ce projet. Je veux être de ceux qui changeront demain ce pays. Je ne suis pas d’accord avec la manière dont il est dirigé mais je n’ai pas les moyens intellectuels, pour l’instant, pour faire valoir mes idées. J’ai appris qu’on pouvait rapidement gagner de l’argent en travaillant ici. C’est la raison de ma présence en ces lieux. Je ne sais pas combien de temps cela me prendra, mais j’espère y parvenir très rapidement.

Le directeur le regarda fixement, captivé. « Quel aplomb ! » pensa-t-il

— Puis-je vous poser une question, monsieur le directeur ?

— Appelez-moi, Belo. Ce sera plus simple. Je vous écoute.

— En quoi consiste la fonction d’assistant ? Qu’aurais-je concrètement à faire ?

— Je crois que nous aurons tout le temps d’en reparler. Que faites-vous ce soir ?

— Pas grand-chose. Je dois rencontrer des « frères en Christ », mais je peux sans souci appeler mes amis pour remettre notre rencontre.

Ôssato avait bien longtemps compris qu’un rendez-vous avec un supérieur direct ne se refusait pas. Une rencontre avec l’un des hommes les plus puissants du pays, celui-là même à qui le PDG de l’organe censé sortir tout le sud-ouest du pays du sous-développement plaçait toute sa confiance, ne pouvait pas être remis à un autre jour. Une chance qui ne repasserait sans doute pas.

— Floriane ?

— Oui, monsieur Belo ?

— Peux-tu te joindre à nous ce soir chez moi, si ton compagnon le permet ? Je reçois mon nouvel assistant et j’aimerais que tu sois là.

— Je m’arrangerai, monsieur Belo. Il suffit que je sache l’heure.

— Vingt heures.

Ôssato était surpris de voir le directeur appeler sa secrétaire par son prénom, ébahi de l’entendre la tutoyer. Il trouva une explication dans la trentaine d’années qui devait séparer monsieur Belo et mademoiselle Floriane Loficial.

Pourquoi l’explication de son rôle d’assistant du directeur nécessitait-elle une rencontre à domicile ? Ôssato n’eut pas longtemps à cogiter. Il avait juste le temps de rentrer et de se changer.

La ravissante Floriane vint le chercher. Il lui proposa un verre, mais elle déclina l’invitation. Ils devaient se rendre chez le directeur où ils auraient forcément à boire et à manger. Ils échangèrent peu de mots durant le trajet qui les conduisit auprès de leur supérieur.

Celui-ci les attendait, dans une maison cossue, avec un salon où se côtoyaient des meubles importés d’Europe et le génie artistique local.

Monsieur Belo exigea le tutoiement afin, expliqua-t-il, que les « relations soient simples ». Ôssato semblait dépassé par la célérité avec laquelle les éléments avançaient. Le repas était terminé et le directeur n’avait toujours pas abordé l’objet de leur rencontre.

Il fut davantage intrigué lorsque monsieur Belo demanda à son épouse de s’éclipser. Madame Belo ne devait sans doute pas être mise au courant des grandes stratégies managériales de son époux.

Plus encore que le départ fort discret de madame Belo, c’est la présence de mademoiselle Floriane Loficial qui le questionnait. Floriane Loficial était-elle une simple secrétaire ou partageait-elle d’autres morceaux de sa vie avec le directeur ?

Le temps passait et Ôssato se faisait violence pour dissimuler son impatience, cacher une irritation montante.

— Jeune homme ?

— Oui, monsieur le directeur ?

— Puis-je me permettre de te poser quelques questions sur ta vie privée ?

Le léger silence qui suivit la question du directeur était une réponse négative mais, non formulée explicitement, elle n’en était plus une. Énoncée ainsi, la question du directeur n’appelait qu’une seule réponse de la part de son obligé.

— Je n’y vois aucun souci, monsieur le directeur. J’ai un âge qui ne me permet pas d’avoir encore beaucoup de fantômes dans les placards. Que voulez-vous savoir ?

— Excusez-moi, mais je n’ai pas compris ce qu’a voulu dire Ôssato, intervint mademoiselle Floriane.

— Je veux juste dire qu’il faut avoir traversé beaucoup de rivières pour mesurer la population de crocodiles qui s’y trouvent. Je suis encore bien jeune pour avoir beaucoup de secrets.

— As-tu des frères et sœurs ? Que font tes parents ? La réputation d’écorché vif qui t’a précédé est-elle justifiée ? Jusqu’où irais-tu pour assouvir tes ambitions ?

Ôssato commençait à cerner les raisons qui avaient motivé une rencontre à domicile pour répondre à une banale question concernant son rôle « d’assistant du directeur » même si la présence de Floriane Loficial restait encore une énigme. Un vrai mystère, puisque monsieur Belo ne serait pas le seul à entendre les réponses à ses questions. Il eut la conviction que monsieur Belo et Floriane Loficial entretenaient un lien, même s’il en ignorait la nature.

— Je suis issu d’une famille composée de nombreux frères et sœurs. Je suis le quatrième de ma fratrie. Mes parents sont planteurs de produits d’exportation, mais aussi de produits vivriers. Je ne me soucie guère d’une réputation qui me serait faite. Je sais juste que je suis entier et autant l’injustice me révulse, autant je ne me laisse pas marcher dessus. Jusqu’où irais-je pour assouvir mes ambitions ? Mes limites sont les barrières érigées par ma conscience et mon éducation. D’autres étoufferaient leurs prochains, les écraseraient pour parvenir à leur fin, je ne puis y souscrire. Je n’ai pas le monopole de la morale et de l’intégrité, mais je ne pourrai pas sourire devant mon miroir à la fin d’une journée où j’aurais semé de la peine et de la tristesse dans des cœurs. Mon orgueil et ma prétention exacerbés me font clamer que je veux être, dans les années à venir, parmi ceux qui gouverneront ce pays. Je veux montrer à mes compatriotes qu’il est possible de le diriger sans laisser le plus grand nombre de ses habitants dans la misère. Oui, j’ai des ambitions, je ne m’en cache pas. Mais j’utiliserai toujours les voies légales, les chemins de la dignité et du respect de la personne humaine pour y parvenir. Si cela devait me demander du temps, alors je prendrais tout le temps nécessaire pour y arriver. Je n’ai pas toujours su taire ma fougue, maîtriser mes révoltes. J’ai échoué dans la broussaille. J’ai la chance d’être encore jeune. J’apprends et j’ai un peu appris. Je suis ici pour gagner de l’argent et partir sous d’autres cieux pour continuer de construire l’homme que je veux être. Voilà, monsieur Belo, ce que je peux, dans un premier temps, vous répondre.

— Qu’en penses-tu, Floriane ? demanda le directeur.

— Je trouve Ôssato bien mûr. Il semble avoir une idée bien nette de ce qu’il veut. Je ne suis pas, après l’avoir entendu, surprise qu’il ait été exclu du lycée. Je n’ai pas de conseil à lui prodiguer, mais je dirai simplement qu’il doit apprendre à ne pas parler aussi cru devant des gens qu’il ne connaît pas, car il ne nous connaît pas. Il est souvent dit que ce sont nos mots qui forment le ciment des maux qu’ils engendrent. Je note toutefois avec émerveillement que c’est de cette jeunesse que notre pays a besoin pour demain. Je suis heureuse de pouvoir travailler avec lui dans les jours à venir.

— Merci jeune homme, merci Ôssato d’avoir parlé sans tabou, sans filet. Contrairement à Floriane, je trouve qu’il faut être authentique, ne pas user de la langue de bois. Trop de prudence, trop de précautions ferment le chemin à des échanges fructueux, à un dialogue utile et constructif.

— Je ne prône pas la langue de bois, ni l’évitement, encore moins la dissimulation. Un dialogue n’est utile et constructif que si les protagonistes en présence le veulent. On peut être ouvert et franc sans pour autant que notre interlocuteur le soit en retour. On ne peut présager de l’issue que vont donner à nos interventions les personnes qui nous écoutent.

Ôssato assistait, sans réagir, au débat vif et loyal entre le directeur et sa secrétaire particulière. On était loin des convenances qu’imposaient les normes bureaucratiques. Ces deux-là devaient avoir l’habitude de ne pas s’épargner dans les discussions. Floriane Loficial était-elle uniquement la secrétaire de monsieur Belo ? Et le « il ne nous connaît pas » avait intrigué Ôssato. Floriane Loficial avait parlé comme si elle faisait partie, avec son directeur, d’une organisation secrète. Il était persuadé à cet instant qu’il y avait lui et « eux », sans pour autant saisir la dimension de ce monde dont il supposait l’existence. Trop de lectures, trop de films regardés faisaient parcourir à son esprit la distance du plus grand côté d’un triangle possédant un angle droit. Il pouvait alors voir du complot, la présence de la pègre là où quelques comportements maladroits rendaient équivoques de banals propos.

— Cher Ôssato, avant d’en arriver à la raison de notre rencontre de ce soir, je voudrais poser quelques balises. Tout ce qui sera dit ce soir devra rester entre nous. Aucun de nous ne devra porter de jugement de valeur sur l’autre. Notre collaboration à la suite de cet entretien ne devra souffrir d’aucun manque d’attention, de solidarité.

Le directeur continua ainsi à sortir des phrases de son chapeau au point de fatiguer l’attention de ses compagnons d’un soir.

— Puisque tu veux gagner de l’argent le plus rapidement possible pour mettre à profit tes ambitions, je te propose une occasion de réaliser ton dessein. J’en ai discuté avec Floriane et c’est elle qui m’a convaincu de te soumettre ce projet.

— J’ajoute, continua Floriane, que tu n’es pas obligé de donner ta réponse ce soir. Après quelques échanges que j’ai eus avec toi au bureau, j’ai estimé qu’il te serait préjudiciable de rester travailler deux ans, voire plus, chez nous. Bien des choses peuvent se produire dans la vie d’un individu en deux ans. Tu peux perdre le goût de retourner sur les bancs. Mais, en admettant que cette volonté reste intacte, ce que je peux croire après t’avoir côtoyé quelques semaines, la mémoire de rétention s’effiloche avec le temps. Moins tu auras mis de temps pour te remettre à l’ouvrage, moindres seront les dégâts causés par une longue distance entre les moments de fin et de reprise des cours.

Ôssato resta un moment sans réaction. Médusé que Floriane Loficial ait pensé à lui, à son avenir. Il esquissa un léger sourire, et reprit :

— Je vous remercie pour votre sollicitude, merci Floriane pour cette attention particulière portée à mon sort. J’en suis ému. Monsieur Belo, je vous écoute.

— Je sais que Rome ne s’est pas construite en un jour, mais fais un effort pour me tutoyer. Voici mon projet : chaque mois, nous embauchons des ouvriers. Le métier de docker et d’autres fonctions subalternes du port ne sont pas aisés. Des personnes arrivent avec de belles intentions et, après quelques mois, voire quelques semaines pour certaines, démissionnent. L’offre n’est donc pas satisfaite et nous devons faire une campagne de publicité fort coûteuse pour attirer d’éventuels prétendants à nos métiers. Notre éloignement par rapport à la capitale ne nous aide pas. Les logements pour travailleurs que nous avons construits sont à moitié vides. Je voudrais donc que tu ailles à la radio et à la télévision à Abidjan pour lancer notre appel d’offres. Tu devras aussi rendre visite aux sous-préfets des villes environnantes pour marteler le même message en insistant sur la mise à disposition à moindre coût de logements pour ceux qui viendraient rejoindre nos chantiers. Tes frais de déplacement seront entièrement pris en charge par le port. Ton salaire suivra une progression linéaire. Il est évident que, si la campagne publicitaire dont tu seras la cheville ouvrière venait à porter ses fruits, tu en seras largement récompensé. Toute embauche passera par toi. Et puisque c’est toi qui supervises le travail des ouvriers, tu remettras à la fin du mois, à la régie financière, la liste de ceux qui devront recevoir leur paie. Le salaire devra atterrir sur mon bureau. Tu devras alors payer en mains propres, chaque ouvrier. Puisque c’est toi qui as la liste de ceux qui doivent percevoir leur salaire, tu pourras très aisément fournir, par exemple, une liste de cent ouvriers à la régie financière alors qu’en réalité, il n’y en a que la moitié voire soixante. Si un ouvrier gagne 60 mille CFA, il nous reviendra 2 millions quatre cent mille pour les 40 ouvriers fictifs. Je prends 1 million 2 cent mille, tu récupères 800 milles et 400 mille iront à Floriane. Au bout de dix mois, tu pourras déjà bien entrevoir le chemin de l’Occident.

Les masques étaient tombés. Tous les masques. L’assistant du directeur était son homme de main, l’exécuteur des basses œuvres, celui qui lui permettrait de s’enrichir sans se mouiller. Le stipendier de service.

Cet entretien ne pouvait se tenir que dans le cadre douillet d’un salon dont les meubles pouvaient à eux seuls permettre de construire quelques salles de classe dans des villages désœuvrés.

Très tôt, Ôssato s’était dressé contre les injustices faites à ses parents par une administration tatillonne et brouillonne de nouveaux parvenus. Une révolte chevillée au corps à l’heure où ses petits camarades cherchaient à goûter furtivement la douceur des lèvres des premiers baisers. Une révolte qui l’avait fait foncer comme un buffle contre les comportements d’une administration scolaire encline à formater les élèves dont elle avait la responsabilité. Élève brillant, il avait fini par être exclu du lycée après une première mise à pied de huit jours.

Pendant que ses camarades s’adonnaient aux jeux pendant les vacances, il lisait Le Rhinocérosd’Eugène Ionesco, Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, Les Misérablesde Victor Hugo, Les Bouts de bois de Dieude Sembène Ousmane, lisait et relisait des articles sur Che Guevara, veillait pour écouter pendant des heures, La Voix de la révolution, la radio guinéenne qui passait les discours enflammés du président Hamed Sékou Touré.

À travers ses différentes lectures, il avait compris que, si de nombreuses populations étaient dans le dénuement total, c’est parce qu’ailleurs des personnes, de façon illégale, pillaient les deniers publics. La corruption était devenue un sport national. Ceux qui, de façon ostentatoire, s’y refusaient finissaient dans les sombres cachots du pouvoir. L’écrasante majorité de ses compatriotes africains étaient logés à la même enseigne.

Et on lui demandait d’être le moteur d’un système à l’allure mafieuse.

— Combien de jours ai-je pour vous donner ma réponse ?

— Tu as tout le temps qu’il faut, mais la nécessité des services commande qu’on agisse vite pour pallier les nombreuses défections.

— Donnez-moi soixante-douze heures

Après quelques banalités sur le fonctionnement des services du port, il prit congé du directeur. Il se faisait tard et il lui fallait garder la forme pour reprendre le travail le lendemain. Floriane Loficial le raccompagna.

— Floriane ?

— Oui ?

— Serait-ce possible qu’on se voie demain seul à seule ? Je sais que tu as des obligations familiales, mais j’ai besoin de discuter avec toi. Il y a des questions qui me taraudent et tu pourrais peut-être me donner quelques réponses.

— Lorsqu’il s’agira de toi, aucune autre obligation ne me retiendra ailleurs. Où veux-tu qu’on se voie ?

Bien que décontenancé par la réponse de son accompagnatrice d’un soir, Ôssato ne laissa rien apparaître.

— Je suggère qu’on se retrouve chez moi.

— On pourrait se retrouver après le travail. Je signalerai chez moi que je rentrerai un peu plus tard que d’habitude. Mais je te sens anxieux.

— On en reparle demain, Floriane.

Ôssato se retrouva seul, cogitant et ressassant le film de la journée. L’objectif de partir de son pays l’avait conduit au port de San Pedro. Il se voyait réaliser son projet dans un délai raisonnable de trois à quatre ans. Et voilà que la perspective de se retrouver en Europe en un temps record par rapport à ses prévisions se dessinait. Il se trouva, pour la première fois, face à un choix pouvant remettre en cause ses convictions, l’essence même de ses combats. Il n’avait jamais admis l’argument qu’avait avancé le président français Giscard d’Estaing, autorisant que la guillotine arrache la vie au jeune Christian Ranucci dans ce qui avait été appelé « l’affaire du pull-over rouge ». L’homme politique français avait dit à la presse que cette décision lui avait coûté des nuits de sommeil, car il avait dû se résoudre à fouler aux pieds ses propres convictions.

Ôssato n’avait pas l’âge du président français ni son parcours, loin s’en faut. Et déjà se pointaient à l’horizon les premiers renoncements. Devait-il croupir encore quelques années dans le port de San Pedro au nom de ses idéaux, de la pureté de ses combats ? Ou justement, pour mener à bien ces derniers, utiliser les échelles pas toujours propres que lui tendrait la vie ? « Le recul du bélier n’a jamais signifié la fin du combat », finit-il par se dire. Il aurait volontiers demandé conseil à son père. Mais pour cela, il lui fallait prendre un jour de congé et parcourir ensuite plus d’une centaine de kilomètres. Ses parents n’avaient pas le téléphone. Plus que jamais, les avis du vieil Ôdjo Kolo s’avéraient indispensables. Mais ce vieux compagnon qui l’avait vu grandir était-il seulement encore en vie ? Ôssato était face à lui-même, face à son destin. Il ne lui restait que Floriane Loficial, une jeune femme qu’il connaissait à peine, dont il ignorait presque tout. Il avait besoin de comprendre les agissements quotidiens de son directeur, ses réels objectifs et ses attentes muettes dans cette aventure où il devait servir de pilote. Et seule Floriane Loficial serait en mesure de l’éclairer.

Il se retrouva à son bureau le lendemain et vaqua à ses occupations, la tête ailleurs. Il échangea très peu avec son supérieur et encore moins avec la secrétaire particulière.

Comme convenu, Floriane Loficial le conduisit ensuite à son domicile.

— Entre, Floriane et ne fais pas attention au désordre. Je n’ai pas eu le temps de faire du rangement.

— Ne te formalise pas, Ôssato. Tu vis seul et le temps t’appartient pour l’allure que tu veux donner à ton appartement. Je te trouve d’ailleurs bien sévère avec toi-même, car il n’y a rien à redire sur tes lieux.

— C’est fort gentil de ta part. Que puis-je t’offrir à boire ?

— De l’eau, rien que de l’eau, la meilleure boisson, dit-on.

— Parce qu’elle ne l’est pas ?

— Bien sûr que si. Mais si on parlait un peu de ce pour quoi je suis là.

— Je voudrais savoir depuis combien de temps tu travailles avec M. Belo et ce que tu penses réellement de la proposition qu’il m’a faite. J’ai été bien déconcerté et complètement pris au dépourvu. Le connais-tu suffisamment pour savoir ce qu’il cherche derrière « l’efficacité » de nos services ? Et pourquoi choisir un novice pour diriger une telle action ? J’ai des questions, des interrogations, des doutes. Mais je n’ai pas de réponse. Peux-tu m’ouvrir le chemin vers la lumière ?

— Tu n’es pas sur le chemin de Damas. Et ne donne pas le sentiment que tu te trouves devant un mystère pour lequel tu solliciterais un concours pour l’éclaircir. Nous sommes au cœur de ce qu’il convient d’appeler la corruption érigée en système de gouvernance. Et pour un jeune aussi attentif à l’évolution de son pays, pour une jeune personne désireuse de prendre les rênes de ce pays, et c’est ce que tu nous as laissé entendre sans détour, les propos de M. Belo ont été assez limpides. La question n’est pas de lever des doutes qui ne seraient que quelques fabrications commodes de ton esprit. La seule question qui se pose et qui s’impose est de savoir si tu acceptes d’accompagner ce mal endémique qui pourrait emporter nos pays bien fragiles, et mieux, si tu veux en être un des acteurs dans le secteur qui serait le tien, au mépris de tes convictions, si jamais celles-ci étaient à l’opposé de ce que te demande M. Belo. Pour ton information, j’ajoute que la personne qui t’a précédé à ce poste est actuellement en Italie après avoir roulé

Je travaille avec Belo depuis cinq ans. J’étais une anonyme employée de ce port lorsqu’il m’a croisée dans le parking du personnel. Il m’a abordée et m’a demandé mes nom et prénom, ainsi que le responsable de mon service. Une semaine plus tard, je devenais sa secrétaire particulière. Il a voulu avoir des relations intimes avec moi, mais je lui ai opposé un non catégorique et sans nuance qui l’a marqué. Son intelligence lui a commandé de m’enrôler dans son système détestable et mafieux. J’ai eu la faiblesse d’accepter sa proposition. Je n’avais pas un grand salaire, et je ne l’ai toujours pas, mon compagnon n’émarge pas dans la haute sphère de notre société, j’ai des petits cousins et des petites cousines dont il faut payer les études et à qui il faut assurer un train de vie décent. J’aurais pu dire non, bomber le torse et brandir l’étendard de mes convictions à faire pâlir un jésuite. Ma conscience aurait eu la satisfaction de garder étanches les portes qui mènent à elle et qui préservent sa virginité. Mais la misère avec son lot de souffrance aurait fait partie de notre famille. Le pays ne serait pas pour autant sorti des affres de la décadence. Et, qui sait, un des miens qui aura réussi pourrait avec d’autres changer les choses. Tu comprends donc pourquoi tes premiers mots, ton discours m’ont séduite.

Je ne veux pas être d’une quelconque influence dans ta décision. Je veux que tu dialogues avec toi-même et que tu apportes à M. Belo la réponse qui a l’assentiment de ton être, de tout ton être.

— Ta réponse est au-delà de mes espérances. Oui j’ai des convictions, je n’en ai pas fait mystère. Et aspirer faire partie de ceux qui demain tiendront les rênes de ce pays ne veut pas dire qu’on vise par tous les moyens la tête de celui-ci. Merci pour ton intervention, merci pour tes analyses lucides et tes réflexions profondes qui invitent l’intelligence humaine à se revisiter. Je donnerai mon accord à M. Belo et je piétinerai pour un temps que j’espère court ma foi dans ce que j’estime nécessaire pour la survie de notre humanité.

Floriane Loficial prit congé de son hôte de quelques minutes. Une famille l’attendait. Un compagnon qui devait se ronger les doigts de ne pas voir arriver sa dulcinée.

Comme prévu, Ôssato rencontra son supérieur et lui fit part de sa réponse.

— Je ne suis pas surpris, jeune homme. « Tout enfant qui veut partager la kola qui se trouve dans le sac d’un adulte se met à son service », disent les anciens. En homme subtil et éclairé, tu as su déceler le chemin qui t’ouvre à l’espoir.

Ainsi, pour donner corps à son projet, Ôssato était obligé de passer sous Les Fourches caudines d’un des acteurs responsables de la paupérisation du pays.

C’est sans doute le prix qu’avaient payé bon nombre de dirigeants qu’il vilipendait dans des cercles d’amis.

Vous aimerez aussi

Couverture du roman La mariée naïve du PDG
8.6
Après la mort de ses parents, Amelia était brisée et se sentait piégée. Son oncle bienveillant l'a recueillie pour prendre soin d'elle, mais ses cousins refusaient de l'accepter comme membre de la famille. Ils lui ont rendu la vie insupportable. Elle rêvait d'échapper à cette existence misérable et de trouver un jour l'amour, mais cela lui semblait impossible. Tout a basculé lorsque son oncle lui a organisé une fête surprise et qu'elle a, par inadvertance, embrassé un PDG milliardaire, important, séduisant mais arrogant. Elle se retrouve endettée envers cet homme prétentieux et doit payer sa dette. Mais qu'est-ce qu'une pauvre fille peut bien offrir à un homme aussi prestigieux ? James Parker est un PDG milliardaire célèbre, l'homme idéal. Il couche avec toutes les femmes qu'il désire. Pour intéresser ces femmes, il fallait qu'elles soient belles et élégantes. Compte tenu de son statut et de sa fortune, il ne laisserait pas Amelia s'en tirer à si bon compte, surtout après que ses lèvres, si malheureuses, aient effleuré les siennes. Il la garde près de lui et la tourmente de diverses manières pour son crime. Que fera Amelia lorsqu'elle devra épouser ce milliardaire avec qui elle n'a jamais envisagé d'avenir, simplement pour expier son erreur ? Amelia trouvera-t-elle un jour l'amour qu'elle a toujours désiré ? Que se passera-t-il lorsqu'elle réalisera qu'on lui a menti toute sa vie au sujet de ses parents ?
Couverture du roman La Revanche d'une Mère Abandonnée
8.9
Prise au piège dans leur appartement en feu, Jeanne, enceinte, espère le secours de son mari Marc. Pourtant, celui-ci choisit de sauver son ex-fiancée Sophie, l'abandonnant lâchement aux flammes. Survivante mais humiliée, elle subit ensuite l'indifférence de Marc, qui installe sa maîtresse à leurs côtés et la traite comme une servante. Face à cette trahison cruelle, Jeanne ne compte plus que sur elle-même. Pour son bébé, elle prépare en secret sa fuite et sa nouvelle vie.
Couverture du roman La vengeance du chef trahi
9.5
Au Saphir, le chef Marc Dubois fait face à l'arrogant critique Pierre Laurent, accompagné de Claire, sa compagne infidèle. Accusé à tort d'un scandale médiatique, Marc se souvient de sa fin tragique dans la Seine après avoir été ruiné par leur trahison. Mais le destin lui accorde un retour deux mois en arrière. Fort de ses souvenirs, l'ancien cuisinier naïf se transforme en un vengeur implacable. Prêt à tout, il orchestre leur chute avec une froide précision.
Couverture du roman L'Appel Qui Brise Tout
9.3
Un appel terrifiant annonce l'enlèvement de Léo. Alors que Marc panique, Amélie découvre qu'il a déjà versé leurs économies à sa maîtresse, Claire, pour un fils caché. Face à cette trahison, elle orchestre une mise en scène glaciale pour confronter son mari. Sommé de choisir quel enfant sauver lors d'un faux chantage, Marc sacrifie Léo au profit de l'autre. Mais Léo surgit, indemne : le piège d'Amélie a révélé la noirceur de Marc, brisant leur union à jamais pour une vie sans mensonges.
Couverture du roman Larmes et paris d'une épouse
9.1
Sophie a tout perdu au poker : cinquante mille euros d'économies familiales volatilisés en une nuit chez Chloé Dubois. Face au désespoir de sa femme, Jean-Luc comprend qu'elle a été victime d'un coup monté. Refusant la défaite, il écarte l'idée d'appeler la police ou d'emprunter de l'argent. Sous une fausse identité, il décide d'escorter Sophie au cercle de jeu pour confronter les escrocs. Face au redoutable Marc Leroux, Jean-Luc mise ses derniers deniers pour tenter une récupération héroïque.
Couverture du roman Le maître du jeu
8.2
La réalité diverge souvent des apparences, à l'image d'une rose cachant ses épines acérées. Dans cet univers où la misère côtoie l'ambition démesurée, les homicides et la soif de revanche engendrent un enfer de luxe où le sang coule abondamment. Entre ombre et lumière, cette œuvre de Plume légère explore les frontières troubles séparant la justice de l'iniquité. Plongez dans un récit moderne mêlant action et mystère, où chaque vérité dissimule un danger mortel.