
Le recul du bélier
Chapitre 3
Les jours et les mois défilaient. Les économies d’Ôssato suivaient une progression exponentielle. La probabilité de quitter son pays dans des délais non imaginés devenait grande. Loin d’en être heureux, il paraissait tourmenté, torturé.
Quitter les siens représentait une épreuve. Laisser derrière lui la terre de ses ancêtres, même s’il savait que c’était pour un temps donné, une terre qui portait en elle son cordon ombilical, ne serait pas une frairie. Caleter les yeux fermés, les oreilles bouchées et, comme dans les rêves, décoller comme un avion de la dernière génération aurait effacé l’espace d’un temps, la douleur qui lui comprimait la poitrine.
Mlle Loficial avait pris une part importante dans sa vie. Le temps avait affermi leur amitié. Leurs fonctions les faisaient se retrouver tous les jours, mais les fins de semaine étaient aussi des occasions pour Ôssato de retrouver celle qu’il appelait affectueusement « notre princesse » avec son compagnon.
Après un bref petit-déjeuner, Ôssato se rendit à son bureau. M. Belo l’attendait.
— Comment vas-tu fiston ?
— Très bien monsieur Belo. Et toi ?
— En pleine bourre. Dis, après dix-huit mois passés avec nous, tu n’arrives toujours pas à m’appeler par mon prénom ?
— Il faut m’en excuser. Ce sont les restes d’une éducation où l’enfant et l’adulte ne se mêlent pas, fréquentent des espaces différents, ne prennent pas les repas ensemble…
— Tu n’es plus un enfant…
— Mais vous pourriez être mon père, voire mon grand-père et, à ces grandes figures tutélaires, je dois amour, affection, fidélité et respect des traditions.
À ces mots, Ôssato se demanda si ses parents auraient un seul instant admis qu’il trempe dans une obscure opération de corruption.
— Peux-tu me retrouver dans une dizaine de minutes dans mon bureau ? J’ai besoin de faire le point avec toi sur certains dossiers.
— J’y serai, monsieur Belo.
Ôssato ne posa pas de questions sur la nature des dossiers dont il devait parler avec son supérieur. Il avait fini par cerner le personnage qui l’avait embauché et s’était habitué à trouver des solutions à des problèmes dont il ignorait la genèse.
Monsieur Belo lui proposa une augmentation conséquente du salaire des ouvriers et le doublement dans le même temps du nombre de travailleurs fictifs.
Ôssato accepta, sans broncher, de constituer le dossier qui devait atterrir sur le bureau du PDG.
La ligne rouge venait d’être franchie. Et il savait qu’à force de flirter avec l’abîme, on finissait par y plonger.
Le temps était venu de quitter San Pedro et tous ses amis, mais surtout Floriane.
Il profita d’une des fameuses réunions de service que convoquait le DG pour demander à son amie de le raccompagner.
— Floriane ?
— Oui Ôssato, que veux-tu ? Tu n’as pas ouvert la bouche tout le long du trajet. As-tu un souci ?
— Non, pas spécialement…
— Qu’est-ce à dire pas spécialement ?
— Dans un peu plus d’un mois, j’abandonne mes fonctions et je quitte San Pedro. J’aimerais présenter ma démission par écrit au DG et je voudrais savoir ce que tu en penses.
Floriane Loficial resta sans réaction. Le temps semblait suspendu.
— Ai-je bien compris ce que tu as dit ? Tu veux quitter San Pedro ? Comment t’est venue cette décision et quand l’as-tu prise ? Inutile d’ajouter que je n’attends que la vérité.
Ôssato s’aperçut que les membres de Floriane tremblaient. Son visage avait perdu sa sublimité. Il ne la reconnaissait pas. Il était consterné. Il ne comprenait pas, se sentait totalement déconfit.
— Je pense qu’il se fait tard. J’ai pleinement eu tort d’aborder ce sujet. Je m’en excuse beaucoup.
— Je suis la seule à estimer quand je dois rentrer chez moi. Pourquoi ne veux-tu pas sans ambages répondre à ma question ? Je t’écoute, s’il te plaît.
Les derniers mots furent prononcés dans des sanglots à peine dissimulés. Ôssato réalisa qu’il était dos au mur et qu’il lui fallait ouvrir son cœur à cette femme dont la réaction à ses premiers mots l’avait désarçonné.
— Je suis sincèrement peiné de t’apprendre les choses ainsi. J’estime ne pas pouvoir suivre le DG dans sa nouvelle et hasardeuse aventure. Pendant de longs mois, j’ai suffisamment chargé le bateau de la honte, de l’indignité et de l’opprobre. J’ai amassé une fortune pour quelqu’un qui a débarqué dans cette ville presque nu. Cette richesse, loin de me rendre radieux, me plonge chaque nuit dans des cauchemars. J’ose espérer que le sacrifice en vaudra la peine.
Rendre quelques habitants d’une ville malheureux pour des causes qu’on estime nobles peut se discuter. Figer le destin d’une ville entière ne trouve aucune justification. Monsieur Belo a poussé le curseur à un niveau indécent. Et je ne peux y adhérer, d’où ma décision de rendre le tablier.
J’ai pris cette décision après notre dernier tête-à-tête dans son bureau. J’ai alors cherché le moment propice pour te le dire. Je réalise que je n’ai pas su faire. Je te prie de m’en excuser. On dit chez nous qu’on ne peut ramasser l’eau qu’on a versée, mais j’implore ton pardon.
Floriane Loficial ne l’entendait plus. De fines larmes perlaient sur son visage. Ôssato la fit asseoir. Son comportement et ses gestes frisaient ceux d’un aliéné. Il se racla plusieurs fois la gorge, retint son souffle, puis lâcha :
— Princesse, parle-moi, dis-moi quelque chose, n’importe quoi mais brise le silence.
Floriane Loficial ne bougeait pas. Le temps s’écoulait et Ôssato s’inquiétait de ce que pouvait ressentir à cet instant le compagnon de Floriane. L’angoisse qui devait être la sienne de ne pas voir arriver celle avec qui il partageait sa vie depuis des lustres. Ôssato était désemparé, désarmé, incapable de la moindre initiative pouvant faire évoluer la situation.
— Si tu quittes San Pedro, je pars avec toi.
La sentence venait de tomber. Le ciel s’ouvrait mais une planète venue d’ailleurs s’abattait sur la tête de l’assistant du DG. Cette fois, c’est lui qui trémulait de tout son corps. Il aurait voulu demander à Floriane de répéter ce qu’elle venait de dire. Mais il n’osait pas. Elle reprit la parole d’une voix douce et assurée. Les larmes avaient séché. Le mur du son avait été franchi.
— Ma vie n’a plus jamais été la même depuis ce jour où tu as ouvert la porte de mon bureau. J’ai pris soin de ne pas me jeter à ton cou. Je ne te connaissais pas et je me considère comme mariée. Des jours entiers, des nuits longues et entières, je me suis demandé ce qui m’arrivait. J’aurais pu me sortir de ces épreuves quotidiennes si tu n’avais fait que passer. Ta présence régulière à quelques mètres de moi rendit le contexte presque ingérable. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, tu as envahi ma tête, mon esprit. Tu as pris possession de mon corps. Je vivais avec un homme que j’ai aimé, mais je ne lui appartenais plus. Je n’ai jamais autant aimé me rendre à mon travail. Te regarder silencieusement, percevoir ton sourire, écouter ta voix si envoûtante fut des instants de bonheur pour moi. Les premiers week-ends où tu ne venais pas nous rendre visite mon compagnon et moi, parce que ne nous connaissant pas encore assez, furent des souffrances physiques pour moi. J’ai dû dire à mon compagnon qu’il fallait que je vous présente l’un à l’autre. Et j’avais ajouté dans la foulée que ce serait bien que tu passes si possible régulièrement les week-ends avec nous puisque tu ne connaissais personne à San Pedro. Il hésita un instant car je n’avais jamais parlé auparavant autant d’un collègue de bureau. Mais il comprit que c’est que je voulais et il accepta. Ainsi, je pouvais te voir presque tous les jours.
Je ne peux pas envisager la vie sans toi. J’ai le sentiment de n’avoir jamais existé avant de te connaître.
Ôssato, je ne suis pas seulement amoureuse de toi, je t’aime et je te considère comme un bout de moi-même. Mon bonheur fut sans partage à chaque fois que tu m’as sollicitée pour avoir mon avis sur un sujet donné.
Tes humeurs entraînent les miennes. Tes silences me plongent dans le désarroi. Un échange un peu vif avec notre DG parce que tu n’approuves pas une quelconque orientation donnée à ton activité du jour et je perds le nord. Je ne retrouve l’entièreté de mon être que quand je te vois à nouveau sourire.
J’ai espéré avoir le pouvoir de supprimer le temps qui sépare notre au revoir à la fin de la journée au bonjour de nos retrouvailles le lendemain matin.
Chaque soir, chaque nuit, chaque jour, j’ai imaginé par des scénarios dignes d’un film hollywoodien comment te clamer mon amour. Mais je me suis surtout sentie mal à l’aise, abjecte, ignominieuse vis-à-vis de mon compagnon. Il ne méritait pas cela. Je n’avais aucun contact intime avec toi, tu ne savais rien de ce que je ressentais, du moins je le suppose, mais ma tête t’appartenait, je sentais mon être tien. Et cela était injuste, odieux pour mon compagnon qui m’a d’ailleurs plus d’une fois demandé à quoi je pensais, pourquoi il soupçonnait mon esprit ailleurs. J’ai fabriqué des subterfuges pour me sortir du guêpier où je me mettais régulièrement.
Je savais que la situation n’allait pas durer éternellement ainsi. Le temps serait venu où je devrais être audacieuse pour faire tomber les habits de l’inconfort, du faux-fuyant. Je ne l’avais pas pensé dans ces conditions.
Voilà, je m’arrête là sinon je pourrais parler toute la soirée. Je dois rentrer, mais avant cela, j’aimerais t’entendre.
Ôssato avait écouté religieusement Floriane. Il était ébahi. Pas un seul instant il n’avait conjecturé une telle issue.
Le « je pars avec toi » avait tout englouti. Il convoitait sans doute involontairement une petite noix de coco et sa perche décrochait une grappe entière.
Floriane était ravissante, d’une beauté rare. Mais elle était surtout fine, subtile, avec un esprit vif, un esprit au laser pour séquencer des problèmes donnés. Il s’était demandé mille et une fois comment cette jeune femme aux capacités multiples avait échoué dans les fonctions d’une secrétaire particulière.
L’un de ses objectifs était de la faire partir du port de San Pedro et lui faire obtenir une fonction à la dimension de ce qu’il estimait être à la hauteur de ses qualités.
Floriane devait quitter San Pedro et il était prêt à envisager la possibilité avec son compagnon.
Le champ dans lequel celle qu’il appelait avec une infinie tendresse « Princesse » avait inscrit ce départ, bouleversait tous les plans, rendait caduques ses idées.
Il devait réagir maintenant, dans une urgence non prévue. Floriane attendait. Floriane devait regagner son domicile.
— Je suis à la fois touché et troublé par tout ce que tu viens de dire. Je serais dans l’hypocrisie si je te cachais que j’ai béni le ciel de m’avoir mis sur ta route. Je n’ai presque pas fermé l’œil à la suite de notre première rencontre. Pour mon premier rendez-vous avec M. Belo, je me suis acheté de nouveaux habits. En réalité, j’ai essayé de me faire beau pour toi. Quarante-huit heures après t’avoir vue dans ton bureau, j’ai eu la nette sensation que le Seigneur ne m’avait pas fait venir à San Pedro pour seulement gagner de l’argent, mais pour aussi pour te rencontrer.
Mes euphories subites à l’évocation de ton nom étaient refroidies par un fait inéluctable : ta situation maritale. Mon éducation et mes principes ne m’autorisaient pas d’autres liens avec toi que ceux de l’amitié.
Amoureux de toi, je l’ai été et je le suis. Le soleil se cache difficilement avec un doigt. Dans un autre monde, dans une autre configuration, je t’aurais prise dans mes bras, je t’aurais tellement serrée contre moi au risque de te briser les côtes, je t’aurais embrassée et crié le bonheur qui irradie mon cœur et mon corps.
Princesse Flo, tu as occupé mes nuits. Tu es cette interlocutrice absente avec laquelle je discute des heures entières chez moi.
Fasciné par ta beauté, ton sens de la répartie, tes facultés multidimensionnelles qui te font traiter plusieurs sujets simultanément, j’ai par moments cru que tu n’étais pas une créature humaine.
Donnons-nous le temps de nous retrouver et je répondrai sur le fond à ta volonté de partir avec moi. Quel homme ne voudrait-il pas partir à l’autre bout du monde avec toi ?
La sagesse commande que tu rentres chez toi.
Floriane se leva comme projetée par un ressort et se jeta dans les bras d’Ôssato. Ils s’enlacèrent silencieusement, puis elle prit la route qui la conduisait à son domicile.
Ôssato resta assis, le menton entre le pouce et l’index, interdit.
Dieu qu’il était amoureux de Floriane ! mais il avait fini par devenir un ami de Peters, le compagnon de sa collègue. Un crève-cœur. Pour l’avoir côtoyée presque pendant deux ans, il savait que Floriane ne reculerait pas. D’un caractère trempé, elle affrontait avec fougue et sans mollesse l’adversité et ne rechignait pas à se voir confier des dossiers du service jugés délicats. Ennemie jurée des atermoiements, Floriane ne flanchait pas, quoi qu’il lui en coûte.
La question pour Ôssato n’était plus d’essayer de la faire revenir sur sa décision, mais de trouver une sortie qui ne soit pas une déflagration pour les êtres auxquels ils étaient attachés. Comment partir sans que Peters le sache ? Et si d’aventure cela arrivait, quelle serait sa réaction ? Une chose est qu’un homme entretienne des liens intimes avec une femme mariée à l’insu de son mari, une autre est de disparaître avec la compagne de celui qui, au fil du temps, était devenu un ami, parfois même un complice.
Il arrive que des personnes que la vie nous donne de côtoyer passent de la lumière au monde lugubre sans qu’on cerne le vecteur du changement subit. La trahison des êtres qui ont fait partie de notre quotidien depuis longtemps peut passer de l’incompréhension à la perte de sens de ce qui fonde les ressorts de la vie humaine.
Ôssato avait, à cet instant, peur d’abîmer Peters dont Floriane paraissait être l’alpha et l’oméga. Un dilemme cornélien.
Et son père finirait par apprendre que son fils dont il était si fier avait brisé un foyer et était parti avec la femme d’un ami. Une maison d’éducation et de principes soulignés, détruite, sacrifiée sur l’autel de l’amour
Pourquoi le Créateur avait-il permis cela ? Ôssato oubliait que Dieu nous fait libres et maîtres, en êtres indépendants, de nos choix.
Ah, si Ôdjo Kolo pouvait être là.
Le sommeil se refusait à lui. Il sombra dans ces instants où nos erreurs factuelles nous font parcourir la trajectoire de nos vies. On se livre alors sans calcul au bilan de nos actions et de nos choix depuis que le Créateur nous a donné notre billet d’entrée sur la terre des hommes. Les réussites sont minimisées, étouffées dans une armoire sans air. Les échecs, en particulier celui du jour ou de l’instant, sont offerts au miroir grossissant d’une analyse sans concession. L’on pense alors que notre inconfort du moment est le résultat du chemin de traverse emprunté il y a quelques années.
— Et si j’avais su taire mes révoltes, et si je m’étais uniquement et exclusivement consacré à mes études que j’avais la chance de mener brillamment, comme me l’avait à maintes reprises conseillé un de mes cousins, et si j’avais accepté la proposition de mon père spirituel qui m’avait demandé de travailler auprès de lui au ministère du Budget de l’État dont il était le patron, et si…
La suite des nombreux si constituait le pont entre son passé et le présent dont il refusait inconsciemment d’affronter les réalités.
Comme l’épervier, il pouvait tourner aussi longtemps que la nuit le lui permettrait autour de la proie mais, in fine, il lui faudrait résoudre l’épineuse équation portée par le « je pars avec toi ».
Depuis l’Antiquité, les femmes avaient trompé leur mari avec des amants en qui elles enfouissaient toutes les qualités humaines.
Depuis la nuit des temps, les hommes avaient quitté leur épouse à qui ils avaient juré fidélité jusqu’à ce que la mort les sépare pour s’envoler avec des maîtresses devenues, le temps d’une folie, des êtres sans tâche.
En partant avec Floriane, il ne révolutionnerait pas les mœurs de l’humanité. Aucun homme, aucune femme ne lui jetterait la pierre, se convainquit-il
Il omettait juste un détail : les circonstances entourant la trahison ou ce qui pourrait être considéré comme une forfaiture.
La justice divine ou celle des hommes tient toujours compte des circonstances dans lesquelles le délit s’est produit. Si tel n’est pas le cas, elle est jugée expéditive ou sans fondement
Il n’avait pas rencontré Floriane sur le quai d’un bateau en femme libre de tout engagement. La belle créature de Dieu était entrée dans sa vie avec… son compagnon. Il avait pris soin de les accueillir à bras ouverts tous les deux. Les circonstances.
Il savait qu’il lui restait à présent à trouver les mots, les phrases appropriées pour échapper au regard réprobateur des êtres dont il redoutait le jugement.
Morphée avait fini par le recevoir dans son merveilleux palais où l’on s’oubliait, le temps d’une nuit.
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