
Le Pianiste Brisé, l'Esprit Indomptable Revient
Chapitre 2
J'avais essayé de tout refouler, les souvenirs humiliants, le ridicule public, l'effondrement absolu de mon existence. J'avais construit de nouveaux murs, brique par brique, autour des morceaux brisés de mon passé. Mais certains souvenirs, surtout ceux imbibés de trahison et de douleur, ne s'évanouissent pas simplement. Ils s'enfouissent profondément, laissant des cicatrices indélébiles qui lancinent à chaque rappel. Ces souvenirs, ces traumatismes, ne vivaient pas seulement dans mon esprit ; ils étaient gravés dans mon être même, un compagnon constant et indésirable.
Le bus a fait une embardée, me tirant de l'emprise suffocante de ce flashback. Le feu rouge à l'intersection venait de passer au vert. J'ai soupiré, une longue et lasse expiration qui semblait porter le poids des années. Je n'étais qu'une passagère dans un bus, un fantôme dans ma propre vie. J'ai levé les yeux, alors, et j'ai vu le chauffeur me regarder dans le rétroviseur. Je lui ai juste offert un petit sourire d'excuse.
Je devais continuer. C'était mon mantra. Toujours avancer, même quand chaque fibre de ton être voulait se recroqueviller et disparaître.
J'ai de nouveau jeté un coup d'œil à mon téléphone. L'article viral, le post triomphant de Gisèle, tout avait disparu. Nettoyé. Comme si ça n'avait jamais existé. Mais la douleur fantôme dans ma poitrine, elle, était réelle. Aucun balai numérique ne pouvait balayer ça.
Juste au moment où j'allais ranger mon téléphone, il a de nouveau vibré. Un SMS. D'un numéro inconnu. Mon cœur a martelé, un tambour frénétique contre mes côtes.
« Salut, princesse. »
Les mots étaient assez innocents, mais mon sang s'est glacé. Il n'y avait qu'une seule personne, une seule âme dans ce vaste monde, qui m'ait jamais appelée comme ça. Et ce n'étaient certainement plus mes parents.
Maxime.
Mon pouce a plané au-dessus de l'écran, une bataille faisant rage en moi. Devais-je répondre ? Devais-je le bloquer ? Mon esprit s'est emballé, traversant des années de douleur, des années de silence. Il m'avait abandonnée, jetée aux loups, puis m'avait fait interner dans un asile. De quel droit refaisait-il surface maintenant, pour perturber la paix fragile que j'avais minutieusement construite ?
J'ai serré la mâchoire. Non. Absolument pas.
D'un geste définitif, j'ai supprimé le message. C'était trop tard. Beaucoup trop tard. Son « salut » ne signifiait plus rien pour moi maintenant. Mon bien-être, mes luttes, mes triomphes – ils n'étaient plus son affaire. Ma vie était la mienne, libérée de sa présence.
Le bus a poursuivi son voyage, chaque tour de roue me propulsant plus loin du fantôme de mon passé. J'avais trop de choses sur lesquelles me concentrer, trop de choses à protéger. Mon avenir, mon fils. Ils étaient mes ancres, ma raison de supporter.
Mais parfois, quand le monde devenait silencieux, quand le bus fredonnait sa berceuse, les souvenirs revenaient en rampant, non sollicités et implacables.
Avant tout ça, avant l'enlèvement, la trahison, l'institution, ma vie avait été une tapisserie scintillante tissée de vieille fortune et d'attentes privilégiées. J'étais Éléonore de Valois, héritière d'un empire immobilier lyonnais, une pianiste formée au Conservatoire de Paris dont les doigts dansaient sur les touches avec une grâce sans effort. À 23 ans, mon monde était une symphonie de fêtes somptueuses, de robes sur mesure et d'invitations chuchotées à des galas exclusifs.
J'étais la chérie de ma famille, leur bien le plus précieux. Chaque caprice était satisfait, chaque désir comblé. Mes fiançailles avec Maxime Dubois, le brillant prodige de la tech dont la startup prospérait grâce au financement généreux de ma famille, étaient considérées comme l'union parfaite de la vieille richesse et de la nouvelle innovation. Les tabloïds nous appelaient « le couple en or de Lyon », destinés à une vie de succès et de bonheur sans limites. « Née avec une cuillère en argent dans la bouche », était le refrain courant. « Tout lui tombe dans les bras. »
Puis vint la chute.
C'était quelques jours avant notre mariage, le plus grand événement social de l'année. J'ai été enlevée. Arrachée de ma cage dorée, jetée dans la réalité brutale du monde sombre d'un cartel. Ils ont exigé une rançon : cinquante millions d'euros. Une rançon de roi, oui, mais pour ma famille, une simple goutte d'eau dans l'océan. Pour Maxime, c'était de l'argent de poche. Je savais qu'ils paieraient. Ils le devaient. Ma famille m'aimait. Maxime m'aimait. Je le croyais de chaque fibre de mon être.
Au début, les ravisseurs étaient presque polis. Ils me gardaient nourrie, raisonnablement propre et indemne. Ils attendaient l'argent, tout comme moi. Je m'accrochais à l'espoir que n'importe quel jour, n'importe quelle heure, la porte s'ouvrirait et je serais libre.
Puis vint le septième jour. Le changement fut brutal, glaçant. La politesse s'est évaporée, remplacée par une brutalité froide et menaçante. Une main rude a frappé mon visage, faisant exploser des étoiles derrière mes yeux.
« Pourquoi l'argent n'est pas là ? » a grogné une voix dure. « Ta riche famille, ton fiancé chic – ils ne s'intéressent pas à toi ? »
Ma tête s'est redressée, ma mâchoire douloureuse. Intéressés ? Bien sûr qu'ils étaient intéressés. Ils le devaient.
Puis je l'ai vu. Un écran de télévision vacillant dans le coin de la pièce sordide. Maxime. Mon Maxime. Il était sur une chaîne d'information, son visage sérieux, charismatique. Il était à une conférence de presse, annonçant une acquisition d'entreprise massive, un accord qui changeait la donne pour sa société. Le chiffre a flashé à l'écran : cinquante millions d'euros.
Mon monde a basculé.
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