Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Le lys et le cyprès

Le lys et le cyprès

Dolly Heaventon, une violoncelliste à la beauté fragile et aux yeux rubis, cherche désespérément un remède à son mal dans les Cornouailles. Égarée au cœur du Dartmoor après avoir été délaissée par son cocher, elle trouve refuge au manoir Thrall. Là vit lady Gwendolyn, une châtelaine mélancolique et solitaire. Entre ces deux femmes, l'obscurité favorise une intimité troublante où les secrets s'effacent. Leurs âmes et leurs corps s'unissent dans une étreinte gothique et sensuelle.
Chapitres
Partager

Chapitre 2

Donaelie Joannah Myrtle Heaventon était la cadette de quelques minutes. Tout comme son frère, elle avait cherché quelque peu à dissimuler ce prénom, qu’elle jugeait ridiculement long et complexe, par l’emploi d’un surnom. « Dona » avait été son premier choix, mais il suffit que Earl lui fasse un jour la remarque que son pâle visage était semblable à celui des poupées de porcelaine pour qu’elle adopte le nom de « Dolly », et ne le change plus jamais. Dolly était une jeune fille ravissante aux manières nobles et distinguées, bien que parfois un tant soit peu dissimulées par une candeur qu’on lui trouvait tantôt adorable, tantôt inappropriée pour une demoiselle de déjà vingt-deux ans, et qui plus est n’était toujours pas mariée ; bien que promise au fils du prêtre du village. Elle avait, tout comme Earl, hérité de longues boucles soyeuses de sa mère, dont les siennes étaient plus blanches que neige. Et sa peau pâle comme la nacre. Et ses yeux : plus rouges que deux rubis brillants ! Cette anatomie plus que curieuse avait successivement suscité effroi puis crainte auprès de sa famille, ce dès les premières années ou son corps grandit et ses cheveux poussèrent. Pensant que leur fille était atteinte d’une humeur fatale, ou pire encore, d’une entité démoniaque dont la foi chrétienne des Heaventon les avait appris à se méfier, ceux-ci eurent tôt fait d’amener la jeune Dolly auprès des plus grands médecins de York ; le village de Riverhive ne comptant qu’un vieux docteur à la renommée discutable, et qui s’était contenté de déclarer l’enfant maudite en psalmodiant des prières. Mais en dépit de cette pâleur cadavérique et ces yeux sanglants, la fillette semblait pourtant en parfaite santé. C’est d’ailleurs finalement non pas l’aide d’un médecin, mais bien d’un historien qui permit d’amener la lumière sur cette étrange particularité. Il y avait en effet, dans les archives de la famille Heaventon, un vieux suivi médical daté de l’année 1772, décrivant un certain Quinby Heaventon comme possédant « L’attrait et les complexions d’un macchabée, dont la blancheur surnaturelle de la peau et des cheveux contraste fortement avec ses yeux cramoisis. » Et malgré cette particularité qui l’empêchait de s’exposer trop longtemps au soleil (sans quoi sa peau « rougissait en de larges plaques boursouflées, brûlait même en cas extrême »), Quinby Heaventon semblait avoir mené une vie des plus normale et heureuse. Ainsi, il fut conclu que les gènes de cet homme avaient traversé le sang des Heaventon plusieurs décennies sans se manifester, jusqu’à réapparaître mystérieusement chez la jeune Donaelie.

Bien que cette excessive pâleur et ces yeux rouges lui aient souvent donné un air tantôt inquiétant, tantôt terriblement malade vis-à-vis de ceux n’étant pas habitués à sa fréquentation, Dolly se révéla en grandissant être une jeune fille vigoureuse, rayonnante de santé et toujours souriante. La première à sortir quand le temps s’y prêtait, elle ne pouvait cependant faire le moindre pas hors de chez elle sans se munir d’une large ombrelle qui lui couvrait le visage et les épaules, bien que cela ne l’empêcha pas de se promener par tous temps. Dans tout Riverhive, l’on connaissait la famille Heaventon tant pour sa grande richesse que pour le charme spectral et inapprochable de leur fille à la peau et la chevelure de porcelaine, qui alimentait bien des rumeurs. Certains disaient d’elle qu’elle était la réincarnation d’une sainte, d’autres la prenaient pour un ange descendu sur Terre. D’autres encore, la voyaient au contraire comme la manifestation de terribles présages, ou l’incarnation d’un quelconque mauvais démon. Quoi qu’il en soit, il n’était pas peu dire que Dolly Heaventon faisait parler d’elle. Outre ses particularités physiques, elle était aussi excellente cavalière, meilleure même qu’Earl, poète à ses heures vagabondes, et violoncelliste de talent. Elle était, d’ailleurs, la seule dans la famille à posséder la « main musicale » comme disait Ms Copstone, une gouvernante au service des Heaventon lui ayant fait don de ses savants enseignements, ainsi que de son impressionnante érudition, aux enfants Heaventon depuis leur plus jeune âge. Dolly et Earl avaient appris la musique ensemble à un assez jeune âge, et l’on remarqua assez tôt que, pour n’importe quel enseignement ou loisir, il était préférable de ne pas les séparer ; tant leur attachement l’un envers l’autre était fort. Earl s’était d’abord essayé au piano, puis au violon. Mauvais dans l’un comme dans l’autre, il avait abandonné cette exigeante pratique et préféré la philosophie, l’escrime et les langues. Dolly, elle, avait, tout comme son frère, commencé ses apprentissages musicaux sur le piano familial. Bien que son niveau y fût correct, il suffit d’un jour durant lequel le thé fut donné chez les Heaventon, où des musiciens avaient été conviés afin de délecter les invités par leur mélomanie, pour que la petite Donaelie, du haut de ses six ans, s’essaye, par curiosité, au violoncelle, et se révèle être dotée d’un don sans précédent pour la pratique de cet instrument. Depuis, jamais plus elle ne toucha le piano, et se consacra corps et âme au violoncelle.

S’il est à certain ce que l’on nomme un talent inné, une maîtrise spectaculaire en un domaine particulier quel qu’il soit, et semblant ancrée aux plus profonds de leurs veines ; l’on peut parfaitement définir ce terme en l’apprentissage fulgurant et exalté que fit Dolly Heaventon du violoncelle. Seize ans déjà qu’elle pratiquait, et la jeune fille pouvait se vanter d’être la meilleure violoncelliste de tout Riverhive, peut-être même de tout le Yorkshire ! Avec une aisance transfigurée sous des notes gracieuses et passionnées, Dolly jouait de tout, adaptait tout : elle récitait sagement les suites de Bach, interprétait avec aisance les concertos de Boccherini et les sonates de Beethoven, sublimait Schumann, Vivaldi, Dvořák Fauré, Saint-Saëns, Tchaïkovski, Paganini, et adaptait même au violoncelle des morceaux prévus initialement pour d’autres instruments à l’instar de Chopin, Liszt, Mendelssohn, Mozart, Debussy, Wagner, Brahms, Satie ; son archer expert magnifiait tout avec une force d’âme et un cœur d’une mélomanie phénoménale, presque irréelle. Jouer lui secouait tant l’âme qu’elle en semblait parfois presque en transe. Il fallait la voir ! Il fallait voir Dolly Heaventon interpréter seule au violoncelle « La Campanella », la « Danse Macabre », ou encore la « Csárdás » ! Voir ses mains fières de tant d’années d’expérience faire onduler comme par magie son archet sur les cordes du violoncelle, dans un ballet d’un seul corps et d’un instrument ; son souffle hardi par l’hypnotisante mélodie que nul autre ne saurait jouer avec une telle grâce, une telle résonance de son et d’âme !

Le charme à la fois tendre et macabre, comme la virtuosité de Dolly, a tôt fait de faire d’elle une jeune fille fort appréciée dans son village natal. Earl était tout aussi bien vu, mais lorsqu’on le mentionnait, c’était davantage pour le comparer à sa sœur que pour véritablement louer son érudition ou sa maîtrise de l’épée, qui avait pourtant de quoi faire de nombreux envieux. Il ne faisait cependant que peu cas de ceci, le bonheur de Dolly nourrissant le sien. Jamais l’on ne voyait le frère et la sœur Heaventon séparés, où que ce soit, en n’importe quelle occasion. Depuis leur plus jeune âge, Dolly et Earl passaient la plus grande partie de leurs journées ensemble, et jamais les loisirs indolents ou les distractions plus intellectuelles ne venaient à manquer. Qu’ils ne fassent de longues promenades dans le bourg, les bois ou les chemins de campagne, à pied comme à cheval, ou qu’ils ne s’occupent par des temps moins cléments à lire, philosopher, poétiser et autres, le simple fait de ne pas être dans la même pièce attisait leur plus vive envie de se voir. Earl avait plaisir à étudier ses manuels d’allemand et de français, à l’écoute d’un air de Schumann ou de Berlioz interprété par Dolly, tout comme celle-ci aimait à s’émerveiller devant la dextérité de son frère lorsqu’il s’entraînait au fleuret. Enfants déjà, rien n’aurait été en mesure de les séparer plus de cinq minutes l’un de l’autre, et le temps n’avait que davantage renforcé ces liens ; comme un arbre qui jamais ne meurt si planté dans la terre tendre et moelleuse que nul ne peut et ne pourra jamais souiller. Ils se souvenaient par exemple (et en riaient beaucoup en y repensant) d’une chaude journée d’été lorsqu’ils devaient avoir neuf ou dix ans ; ou les deux avaient eu la curieuse idée d’échanger leurs vêtements pour la journée. Earl avait enfilé une petite robe d’été à fleurs cousue spécialement pour Dolly par Ms Copstone, et celle-ci s’était quant à elle vêtue d’une tenue de marin destinée à son frère également conçue par la gouvernante ; et les deux avaient ainsi couru dans le jardin en criant et en riant, sous le regard effaré de leurs parents et les rires des domestiques.

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Cœurs Tordus
9.5
Entre Haylen et son frère, la haine est viscérale. Incapable d'accepter les troubles mentaux de sa sœur, il la tourmente sans relâche, provoquant ses crises en public pour l'humilier. Son souhait le plus cher ? Qu'elle succombe enfin à son mal. Pourtant, une fois son vœu exaucé, la culpabilité le fait basculer dans la folie. Hanté par son absence, il mime désormais ses souffrances passées, implorant désespérément de la revoir, ne serait-ce qu'au cœur d'un songe.
Couverture du roman Dans les bras du Wendigo
9.3
Jamie I'Anson a grandi brisé par l'abandon parental et le rejet de sa famille face à son homosexualité. À vingt ans, ce jeune homme introverti lutte contre une faible estime de soi, ignorant tout du secret de sa naissance. Sa vie bascule lorsqu'il adopte un chien et rencontre le mystérieux Lincoln Blackburn. Cette liaison éveille en lui des désirs intenses et des forces surnaturelles. Jamie découvre alors un univers caché, entre paradis et enfer, où sa véritable place l'attend enfin.
Couverture du roman La Proie du Loup
8.4
Après le décès tragique de sa mère lors d'un séisme, l'acrobate Élisa Moreau s'installe chez son grand-père à Lac-Nocturne. Ce village reculé abrite des phénomènes effrayants : disparitions et cris nocturnes révèlent la présence de loups-garous. Au cœur de ce danger, le mystérieux Liam l'approche, oscillant entre protection et surveillance. En perçant les secrets locaux, Élisa découvre sa véritable nature et son lien avec une prophétie ancienne qui changera son destin.
Couverture du roman La sauvagerie des anges
9.1
Pour survivre aux sévices d'une mère bipolaire, la jeune Ève s'invente Camille, une amie imaginaire censée la protéger du chaos. Mais ce double protecteur se transforme rapidement en une entité menaçante, plongeant la fillette dans une spirale psychologique terrifiante. Entre souvenirs brisés et incapacité à affronter le réel, Ève s'égare. Parviendra-t-elle à s'extirper de ce tourbillon mental où la frontière entre vérité et folie finit par s'effacer totalement ?
Couverture du roman LA SORCELLERIE
8.7
Chaque être humain abrite une part d'ombre. Il suffit d'un instant de négligence pour que le mal s'immisce en nous et nous transforme en ses propres instruments. Cette force maligne privilégie les âmes audacieuses, ruses et cruelles, dépourvues de toute protection divine. Je m'appelle Gandin et voici mon récit. À une période sombre de mon existence, j'ai basculé dans l'abîme et pratiqué la sorcellerie. Découvrez comment l'obscurité s'empare de nous.
Couverture du roman ​Le miroir des morts
9.5
Fuyant New York, Lesley et Nick Livingston s'installent à Arcaden pour une vie paisible. Leur demeure au bord de l'eau cache pourtant un passé macabre lié à Leah Meyers, une jeune fille noyée sur place. Rapidement, Lesley subit des phénomènes paranormaux et croise le spectre de la défunte. Alors que sa carrière s'effondre et que sa raison vacille, Nick disparaît mystérieusement. Seule face à l'horreur, Lesley doit lever le voile sur les secrets du lac pour sauver son mari.