Couverture du roman La disparue de l'Aber Wrac'h

La disparue de l'Aber Wrac'h

8.7 / 10.0
Vingt ans après le drame, le mystère plane toujours sur la pointe du Finistère. En une seule nuit, la petite Lily s'est volatilisée près de l'île Vierge tandis que ses parents, de riches entrepreneurs, étaient massacrés dans la forêt de Huelgoat. S'agit-il d'un rituel occulte ou d'un crime crapuleux ? Convaincu que l'enquête fut bâclée, le capitaine Jo Maillard rouvre ce dossier hanté par les légendes celtiques pour enfin découvrir la vérité sur ce double tragédie.

La disparue de l'Aber Wrac'h Chapitre 1

Il existe à la pointe Armoricaine, une terre

Riche d’histoires de pirates et de corsaires

Où l’océan apaisé se glisse dans les Abers

Et façonne le paysage vrai du Finistère

Quels décors sublimes que ceux de la côte des légendes !

Ici, la mer rencontre les rivages sauvages bordés de lande

Des criques de sable blanc aux eaux vert menthe

Protégées par d’anciens phares en pierre immenses

Ondulant paisiblement dans la campagne Bretonne

Les trois Abers à chaque méandre nous étonnent

Révélant des trésors au détour des rives, qui foisonnent

Ballade iodée dans une nature qui rayonne

L’Aber Wrac’h serpente entre pont du Diable et rivages boisés

Le fjord béni, l’Aber Benoit, explose de couleurs nacrées

Puis le timide Aber Ildut, dévoile son charme discret

Ces trois merveilles du Léon offrant leur palette de teintes dorées

Ces rias ont façonné les côtes et les champs

Ici, le spectacle cadencé des marées est saisissant

Les parcs à huîtres se dévoilant pudiquement

Rivière et océan, à marée haute se mêlant intimement

Il existe au nord de la Bretagne

Là où terre et mer se rejoignent

Protégé des vents soufflant du large

Un petit coin de paradis qui nous gagne

Le grand phare de l’île vierge, solide comme un roc, élégante sentinelle de pierre de taille en granit rose, surveillait du haut de ses quatre-vingt-deux mètres les intrépides bateaux qui naviguaient près des récifs de Plouguerneau. Les enfants de l’école communale avaient joyeusement, et presque facilement, grimpé les quatre cents marches qui les menaient au sommet de la tour mystérieuse.

Les marches taillées dans la pierre de Kersanton, chaque bloc étant unique, formaient une immense spirale suspendue qui rivalisait d’élégance avec le manteau bleu pâle des douze mille cinq cents plaques d’opaline des manufactures Saint-Gobain qui tapissaient l’intérieur du géant.

Phare en pierre le plus haut d’Europe et incontestablement le plus beau aussi !

Madame Kerbrat, la vieille institutrice, mit beaucoup plus de temps que ses élèves pour atteindre, à bout de souffle, les dernières marches en fer qui conduisaient à la lanterne, tout en haut de la tour cylindrique. Le panorama était époustouflant, on pouvait balayer d’un seul regard la côte des Abers, les îles du Finistère et surtout la côte des naufrageurs.

L’îlot de la vierge était plat, au ras de la mer d’Iroise. Les vents violents et tempétueux qui soufflaient si souvent sur cette côte ne permettaient pas la pousse d’arbres, mais la végétation rachitique, épineuse et rampante semblait convenir aux nombreuses colonies de goélands qui avaient élu domicile au pied de la tour cylindrique.

En ces jours de grandes marées, il était possible de venir, à pied, sur l’îlot de la vierge. Il fallait bien sûr respecter scrupuleusement les horaires pour ne pas prendre le risque de rester bloqué sur les récifs granitiques qui se retrouvaient en pleine mer, à marée haute.

Pour les écoliers, la sortie annuelle au grand phare, le joyau du pays des Abers, était une aventure extraordinaire, une exploration en terre inconnue peuplée de terrifiantes légendes bretonnes et celtiques.

Le pays des Abers, à la pointe Finistère, regorge de paysages exceptionnels façonnés par les vents, les courants, modelés par les assauts furieux et inlassables de l’océan. Les fjords bretons, protégés en leur embouchure par ces sémaphores éternels, offrent un abri paisible et réconfortant aux plaisanciers du dimanche et aux oiseaux migrateurs à bout d’aile. De longues plages de sable blanc comme de la farine Francine, des criques sauvages bleu turquoise comme dans les mers du sud, ces vallées fluviales vont à la rencontre d’une nature sauvage et préservée.

Chaque aber est unique et dévoile des trésors insoupçonnés, nous invitant à les découvrir dans de longues ballades iodées. L’air vivifiant du large dans la douceur de cette nature bigarrée nous invite à la contemplation, à la méditation.

Comme une invitation au bonheur.

À Plouguerneau, et plus précisément face au petit bourg de Lilia, le phare de l’île vierge, était un repère précieux pour les marins, un géant des mers salutaire et protecteur au croisement de la mer d’Iroise et de la Manche. Un couloir maritime très emprunté et très dangereux. Un couloir de la mort !

En fait, on comptait deux phares sur le petit îlot. Le plus petit, érigé en 1845, s’avéra d’une portée insuffisante à éloigner les bateaux des nombreux récifs présents sur la côte, il fut vite obsolète et quelques années plus tard, on construisit un deuxième phare pour sécuriser au maximum cette incontournable route maritime.

Il n’y avait plus de gardien dans cette tour de guet. Comme presque tous les phares, il était devenu automatique. Les deux tiers des phares français étaient Bretons, et les gardiens avaient tous pris leur retraite. Certains étaient même devenus fous à cause de l’isolement et des conditions de vie particulièrement rudes. D’ailleurs, les phares étaient classés en trois catégories en fonction de la dureté de vie pour les gardiens qui vivaient isolés et reclus pendant des semaines et parfois même durant des mois : les « paradis » pour les phares situés sur le continent, les « purgatoires » pour ceux construits sur des îles et les « enfers » pour les sentinelles de pleine mer.

L’îlot de la vierge était si petit, la force des éléments si puissante, que le phare se situait plus en enfer qu’au purgatoire.

La découverte de ces impressionnants édifices, diamants bruts du patrimoine maritime Breton, fascinait les enfants. Ils s’imaginaient naviguant dans l’océan déchaîné, en proie aux forts courants qui les attiraient sur les côtes déchiquetées,

cherchant désespérément ces lumières dans la nuit noire, ou se voyaient gardiens de phare, veillant sur la sécurité des marins dans cette tour d’opaline.

La vieille institutrice tentait de démultiplier son cours de géographie auprès d’une classe particulièrement indisciplinée. Les enfants étaient redescendus du phare à toute allure, défiant allègrement les lois de la gravité, mais ils étaient tous là, entiers, pleins d’énergie, en bas des marches du vieux phare. Heureusement, pensa-t-elle, qu’ils étaient peu nombreux. En effet, la classe unique de la petite école ne comptait que six élèves âgés de six à dix ans, trois garçons et trois filles.

Lily, Chloé et Gwen écoutaient attentivement leur maîtresse, contrairement à leurs petits camarades Loïc, Steven et Rudy qui couraient autour du phare en se jetant des paquets d’algues, mélange puant indéterminé, de couleur brune et verte, sans doute du goémon.

Le père de Loïc était goémonier, un pêcheur d’algues précieuses, un paysan breton qui récoltait du goémon. Devait-on parler de pêche ou de récolte ? Sans doute les deux métiers se complétaient-ils pour extraire ce trésor maritime. Le précieux varech, qui finirait en décorum dans les plus belles assiettes des restaurants étoilés proposant leurs divins plateaux de fruits de mer à une clientèle de connaisseurs aisés, ou bien consommés en véritables légumes verts au goût particulièrement iodé, présents dans les cuisines de chefs inventifs, ou en poudres green magiques, en crèmes cosmétiques onéreuses tartinées sur des peaux matures, très matures.

Madame Kerbrat, essayait désespérément de faire son cours, mais les chères petites têtes blondes, se rêvaient pirates ou corsaires, et voguaient déjà vers les îles infernales.

— Connaissez-vous la légende des naufrageurs ? demanda-t-elle avec malice.

— Non, maîtresse, répondirent les enfants en chœur, tout excités, racontez-nous.

— Qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Molène voit sa peine, qui voit Sein voit sa fin, qui voit Groix voit sa croix. Sur les côtes découpées et dans les dangereuses îles bretonnes, dans les siècles passés, des habitants très pauvres, sans foi ni loi, se transformaient en naufrageurs. La nuit, ils allumaient dans la lande, sur les falaises, des feux pour attirer les navires et les faire échouer sur les brisants. On ne comptait plus le nombre de naufrages qui faisaient le bonheur de ces pilleurs sanguinaires. Ils dépouillaient sans aucune pitié les blessés, les achevant pour leur voler leurs effets personnels, leurs bijoux… Ces charognards ramassaient les cargaisons des bateaux échoués qui étaient ensuite vendues ou serviraient à améliorer leur piteuse vie.

Les petits étaient friands d’histoires sanguinaires et de légendes terrifiantes, ils en redemandaient, même si au fond d’eux même, ils étaient terrorisés, mais aucun d’entre eux ne l’aurait avoué

— Racontez-nous la légende de la forêt d’Huelgoat, oui la forêt du Diable, demandèrent-ils surexcités.

— D’accord, répondit-elle, je vous la raconterai en marchant, car on doit vite rejoindre la côte avant que la marée remonte, et seulement si vous vous tenez tranquille, les garçons, compris ?

Elle leur raconta à sa façon, la légende de la mystérieuse forêt où des rochers aux formes étranges, des menhirs, semblaient avoir été jetés par des géants. Ce chaos de blocs de granit abritait de bien curieuses créatures : des fées, ma fois plutôt gentilles qui se baignaient dans les mares, des korrigans, de sournois et méchants petits gnomes cachés dans les grottes, et surtout le Diable qui surveillait et attendait ses proies près du pont.

Les lutins, les fées, le Diable, l’épaisse brume qui ne se dissipe jamais dans cette sombre forêt, les roches qui peuvent trembler et Merlin l’enchanteur… elle finissait l’histoire quand ils arrivèrent sur la jetée. Le ciel était devenu subitement noir et un crachin quasi quotidien les accueillit sur la terre ferme. Il fallait encore marcher deux kilomètres pour se rendre à l’école.

Goûter improvisé sous l’abri bus pour se protéger des bourrasques du vent d’ouest et de la pluie qui tombait de plus en plus fort, et pause pipi pour tous dans les toilettes publiques au fond de la place. Vingt minutes plus tard, le dernier enfant sortit des w.c. publics et ils prirent le chemin de l’école.

— Maîtresse, elle est où Lily ? demanda Chloé, ne voyant pas sa copine.

La question hantait toujours Chloé, vingt ans plus tard. Lily avait disparu dans les Abers, elle avait huit ans.

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