
Le lys et le cyprès
Chapitre 3
Leur mémoire était remplie de doux souvenirs de ce genre. Pourtant, bien qu’ils voulaient que ce bonheur fût éternel et qu’ils soient, pour toujours et à jamais, l’un rien qu’à l’autre, leur condition et leur âge voulurent qu’ils fussent tous deux en âge de se marier, et chacun déjà promis à quelqu’un d’autre. La promise d’Earl, miss Rose Fair, était une jeune femme charmante, gracieuse et intelligente, ainsi qu’une proche amie de Dolly. La promiscuité entretenue par les deux jeunes filles avait un jour amené les familles Heaventon et Fair à faire connaissance lors d’un bal privé donné pour quelques familles seulement chez le prêtre du village : le père Lawrence Lovedead, un brave homme ayant tout vu et tout vécu et reconverti prêtre vers un âge avancé ; profession à laquelle s’engageait également son fils unique. Sir et lady Heaventon firent ce jour-là la connaissance de Mr et Ms Fair, et presque aussitôt fût-il trouvé que Earl et Rose formaient une paire parfaitement exquise ; d’autant qu’un mariage permettrait de renforcer les liens des deux familles. Quant à Dolly, qui avait à peine foulé la piste de danse pour faire partie des musiciens rythmant le bal, elle fut retenue pour la dernière danse (dont le morceau ne nécessitait pas la présence d’un violoncelle) par ni plus ni moins que le fils du père Lawrence : Owain Lovedead.
L’orchestre jouait une valse lente et paisible. Dolly et Owain demeuraient mêlés aux autres couples de danseurs, main dans la main, tentant d’accorder leurs pas à la mélodie, ce qui se révéla quelque peu compliqué étant donné que le fils du prêtre, au même titre que Dolly, semblaient tous deux avoir deux pieds gauches dès qu’il s’agissait de valser. Owain était d’un physique généreux et gâté, tout juste en âge de conter fleurette aux midinettes du bal dansant. Large et compacte, sa silhouette, bien qu’empreinte d’une indéniable jeunesse, était marquée d’un fort empâtement, et son visage un peu grotesque d’un air fier mal convenu, surtout chez un jeune homme qui commençait à peine à pouvoir porter la moustache. Cela mis à part, Owain Lovedead n’était pas un mauvais garçon. D’une sagacité et d’un calme exemplaire, il ne pût cependant que difficilement se retenir durant tout le bal de poser son regard appuyé sur la belle violoncelliste albinos, un peu en retrait sur l’estrade où prenaient également place deux violonistes et un altiste ; ce même lorsqu’il dansait avec une autre. Ayant finalement eu l’occasion de la « harponner » (et le mot n’est guère exagéré au vu de sa démarche) pour la dernière danse, Owain n’avait alors eu de cesse de murmurer aux oreilles de Dolly quelques lourdes poésies et vers de plomb, ce à quoi celle-ci répondit tout le long par des sourires polis et des petits rires contenus sous lesquels se dissimulaient une lassitude et un ennui prodigieux.
Après le bal, il la retint d’ailleurs dans un lieu plus privé, ne se doutant un seul instant que Dolly aurait préféré de loin la compagnie de son amie et de son frère plutôt que du futur prêtre de Riverhive. Il avait pris les fines mains blanches de sa future dulcinée entre les siennes, grosses et roses, les avaient baisées, puis lui avait posé de multiples questions sur sa personnalité et ses activités, ne cherchant en fait qu’un prétexte pour la dévorer du regard un peu plus longtemps, tandis que, évasive, elle ne répondit que par des platitudes en fuyant son regard appuyé.
Que l’on ne tire cependant pas une image foncièrement négative du jeune Lovedead : Owain n’était pas un mauvais individu, mais Dolly ne l’aimait simplement pas. Ses critères d’appréciations étaient ailleurs, et elle était au fond bien embarrassée que le jeune homme se soit entiché d’elle de la sorte. Cela ne semblait cependant que peu soucier ses parents, tout comme le père Lawrence qui, bien que trouvant en la demoiselle Heaventon une sorte de charme envoûtant qui ne pouvait évoquer à un homme d’Église que les tentations auxquelles seuls les démons inciteraient les mortels, ne pouvait lui-même s’empêcher de constater qu’un mariage entre Owain et Dolly serait une excellente affaire. Ainsi, fût-il conclu sans même l’accord des futurs époux que d’ici quelques semaines tout au plus, Donaelie Heaventon et Owain Lovedead seraient unis par les liens sacrés de la dot et du mariage, tout comme il en serait de même pour Earlighteus Heaventon et Rose Fair.
Ces mariages arrangés entre familles causèrent alors bien de la peine aux enfants Heaventon. Ni l’un ni l’autre ne se satisfaisaient grandement à l’idée d’être unis à des personnes envers lesquelles ils n’éprouvaient tout au plus qu’une sympathie courtoisie. Quoique, peut-être les choses se présentaient-elles légèrement mieux pour Earl, qui, bien que miss Fair ne fût pas le grand amour de sa vie, trouvait en elle un certain charme et une agréable sympathie qui se révéla réciproque. Mais fragile était encore le lien qui reliait Earl à Rose, comparé à celui tissé au cours de nombreuses années par celle-ci et son amie la plus proche : Dolly. Ayant fait connaissance aux prémices de leur adolescence, les deux jeunes filles avaient, dès leurs premières rencontres, fait l’étalage d’un grand intérêt l’une envers l’autre ; et ainsi devinrent-elles très vite inséparables. Dolly n’aimait pas à se retrouver seule. Aussi, lorsqu’elle ne s’occupait pas en compagnie de son cher frère, presque toujours passait-elle le reste de son temps avec sa tendre amie. Rose ou « Rosy » (comme aimait la surnommer Dolly) était, contrairement à nombre de ses semblables, ce que l’on pouvait appeler une âme aventureuse. Elle aimait les voyages, les expéditions, les récits de voyage et d’expédition, et ses rêves se projetaient vers les pyramides égyptiennes, les temples indiens, les cités vastes plaines russes, les toundras tibétaines, les voyages à dos de chameau ou d’éléphant, et les navigations sur des mers indomptables. L’engouement de miss Fair envers de tels sujets était si grand qu’il suscitait tant l’admiration que la moquerie (certains trouvant qu’une demoiselle de son âge et de sa vigueur devrait être occupée à ce à quoi l’on pensait que les dames devaient s’occuper.). Mais « Rosy » n’en avait cure, et Dolly était bien la première à l’encourager à ne pas abandonner ses rêves. Chacune pensait avec détermination qu’un grand avenir attendait l’autre dans le domaine où elles s’expertisaient, et toutes deux n’avaient de cesse de s’encourager mutuellement, passant également de longues heures à déblatérer sur un possible merveilleux futur qui les attendrait toutes deux. À tous les coups, et c’en était sûr, les talents de violoncelliste de Dolly l’emmèneraient bien jusqu’à Londres, où elle se produirait devant la reine Victoria en personne ! Quant à Rose, elle avait envisagé sérieusement d’entreprendre son tout premier voyage avant son mariage avec Earlighteus : elle enterrerait ainsi sa vie de jeune fille, verrait le monde, et peut-être ne reviendrait-elle jamais ! Bien sûr, sa chère Dolly serait du voyage, car une expédition sans sa tendre amie était inenvisageable. Si Dolly restait après avec elle, alors toutes deux iraient de ville en ville, s’installeraient pourquoi pas à Paris, à Barcelone, à Athènes, ou à Hambourg. Les heureux jours qu’elles y passeraient ! Mais si Dolly se voyait préférer la compagnie de son frère à la sienne et finissait par rentrer en Angleterre, alors, jamais ne se dispenserait-elle de sa douce pensée un seul instant, et lui écrirait, depuis l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, nombre de lettres passionnées ; de sorte à ne jamais perdre contact avec sa chère amie.
Dolly avait depuis plusieurs mois déjà connaissance de l’intarissable désir d’évasion de Rose. Excellente confidente, elle gardait jalousement ce secret dont même son frère, à qui pourtant elle disait tout, n’était pas au courant. Elle ne savait que trop peu qu’en penser. Elle pouvait suivre sa belle Rosy jusqu’au bout du monde s’il le fallait, mais comment se résigner à abandonner son frère adoré ? Pourrait-elle seulement partir en voyage alors que les préparatifs de son mariage avec Owain Lovedead, tout comme celui de Earl et Rose, se précisaient de jour en jour ? Ô déchirant dilemme ! Son corps lui dictait une voie à suivre, tout comme son esprit l’exact opposé ! En conséquence de quoi, elle se trouva bien peinée face à ce choix cornélien qu’était le sien…
Cependant, un événement tragique vint contrecarrer ces pensées aussi vite qu’elles s’immiscèrent dans la tête de Dolly. En effet, la pauvre fille fut peu après l’annonce de sa future union avec Owain Lovedead victime d’une « crise », dans son sens médical du terme, comme l’avait dit le prêtre de Riverhive, le seul ayant pu l’ausculter lorsque le malheur eut lieu. L’on jugea le mal qui l’étreignit terrible : tant dans le corps que dans l’âme, il nécessitait des soins appropriés de toute urgence. Aussitôt, une semaine seulement après sa « crise », Dolly, qui, quant à elle, clamait tant bien que mal être en parfaite santé, se retrouva assise sur les coussins mal rembourrés de la voiture, tirée par deux chevaux (Riverhive ne disposait même pas de sa propre gare) et censée l’emmener jusqu’à Port Isaac : petite ville thermale où elle y suivrait un traitement appropriéà ses maux si graves. Son frère l’accompagna, mais elle ne vit même pas Rose lorsque sa mère la poussa presque dans la voiture. Son père n’était pas venu. Il pleuvait ce jour-là. Quand les premières gouttes commencèrent à tomber, l’attelage démarra. Et Dolly le savait, au fond : elle ne reverrait pas son cher Riverhive natal avant un long moment. Elle savait oùon l’emmenait, et ne pouvait être plus accablée et terrifiée qu’elle ne le fût lorsque les sabots des chevaux commencèrent à résonner avec rythme sur la terre boueuse…
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