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Couverture du roman Le lys et le cyprès

Le lys et le cyprès

Dolly Heaventon, une violoncelliste à la beauté fragile et aux yeux rubis, cherche désespérément un remède à son mal dans les Cornouailles. Égarée au cœur du Dartmoor après avoir été délaissée par son cocher, elle trouve refuge au manoir Thrall. Là vit lady Gwendolyn, une châtelaine mélancolique et solitaire. Entre ces deux femmes, l'obscurité favorise une intimité troublante où les secrets s'effacent. Leurs âmes et leurs corps s'unissent dans une étreinte gothique et sensuelle.
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Chapitre 1

Préface

Au cœur des plaines de Dartmoor, en Angleterre, dans un champ fleuri, devant un tombeau couvert de fleurs. Il est gravé sur la pierre en guise d’épitaphe : « Aux amants inconnus, puisse l’au-delà leur être plus délectable que ne le fût leur existence torturée. » Quelques passants vagabondent sur les sentiers non loin. Un couple demeure près du tombeau cependant. L’époux est un acerbe, nommé Tino ; l’épouse, une mélancolique répondant au nom de Sue.

TINO: Venez, Sue. Vous n’avez guère d’intérêt à converser avec les morts, qui plus est avec ceux dont l’identité reste un mystère à ce jour. Allons, où qu’ils soient, ces prétendus amants sont là où ils sont censés être. Partons à présent.

SUE: Allez devant moi, je reste encore un peu.

TINO: Ah, mais enfin, quel intérêt trouvez-vous à rester au pied de défunts que vous n’avez jamais connus ?

SUE : Précisément, c’est bien là tout l’intérêt, que nous, ni personne d’autre qui passe devant ce tombeau, n’ait connaissance des âmes y reposant. Qui sont ces amants, mon époux ? Quelle tragédie les amena à finir ainsi, esseulés, et ce champ fleuri, probablement enlacés dans les bras de l’autre, unis pour l’éternité aux confins de notre existence fragile ? Leur amour fut-il si fort que la mort ne put les séparer ? Pauvres créatures… Aimer aurait-il été leur fatalité ?

TINO: Qu’importe l’amour tant que l’on est bien marié. Partons.

SUE: Mariés ! Ah ! Furent-ils tous deux promis à d’autres ; après la tragique histoire des amants de Vérone, nous avons donc la possiblement tragique histoire des amants de Dartmoor…

TINO:Qui sait...

SUE: Pauvres d’eux ! Morts amoureux ! Oh, Éros et Thanatos sont de bien sordides amants, n’est-il pas ? Quoi d’autre que l’amour n’a jamais conduit les Hommes à des actes si désespérés, étranges, vils et cruels au nom de cette prétendue félicité voluptueuse ? Pardieu ! L’amour, quelle folie… Oui, une folie… Car sans doute n’y a-t-il pas d’amour sans folie ; et avec ces deux éléments combinés vient la mort. Oh ! Ne vient-on pas de démasquer un grandiose mécanisme ? Ô tristes amants ! C’est cela ? La folie vous poussa dans les bras l’un de l’autre, à moins qu’aimer ne fût votre fatale folie ? La folie, la folie… Peut-être est-ce bien par elle que l’on est… À moins que… Être, une folie ? Pernicieuse et sublime entité ! Y eut-il un jour d’homme, plus encore de femme, qui n’ait jamais goûté à ses délires enivrants ? Ah ! Les gens veulent l’amour, ils veulent donc la folie… Fous suicidaires ! N’est-ce donc pas grandiose ? À vivre dans la sanité et l’apaisement du cœur et de l’âme, nous souhaitons tous ou presque expérimenter les folies les plus violentes, les plus prenantes, les plus extrêmes, les plus démentes au nom de cet amour mystérieux ? Et nous mourrons par et pour cela ! La folie et la mort, grand bien nous en fasse, nous les savons toutes deux évidemment liées, et pourtant… Ah, et pourtant, si l’amour appelle à la folie et la folie à l’amour, alors, mes pauvres amants, l’amour n’est que mort… Aimer, c’est mourir ! Fussent ces deux âmes folles seulement, mais bien gardées des poisons de l’amour, alors peut-être auraient-elles vécu, oui, peut-être auraient-elles vécu… Mais elles tombèrent amoureuses et elles sont mortes, vrai, elles sont bien là : mortes d’amour. C’est une perte. Une perte terrible ! Aimer est un acte désespérément déprimant ! Quelle tragédie ! À tomber amoureux, autant se passer la corde au cou : c’est tant de malheurs que l’on s’épargne ! Et le monde aime… Le monde est donc fou ! Le monde est suicidaire ! Pour vous et moi, Dieu merci : le mariage nous unit, mais nous sommes bien gardés de toute affection envers l’autre…

TINO: Il y en a certains que cela n’empêche pas de sombrer.

SUE: Ah, vilain pessimiste ! Voyez votre cynisme, voyez ma mélancolie : l’aigreur de votre cœur et le spleen qui saisit le mien nous préservent bien de l’amour et ses folies, autant que du tombeau dans lequel il nous aurait conduits si affection entre nous il y eût…

TINO: Vous divaguez. Assumez-vous donc que ces deux amants étaient fous ?

SUE: Oh, oui ! Cliniquement fous ! La sainte émotion, le sacré désir, l’amour promu par tous est bel et bien ce qui nous tue ! À chercher l’amour, nous vivons tous avec le plus ardent désir de mourir ! Et nous mourrons ! Car nous sommes, nous serons tous victimes de la folie ! Oui, que vous le vouliez ou non mon époux, un jour, vous en aimerez vraiment une ! Malheur à vous ce moment venu ! Et moi, malheureuse, j’aurais beau hurler, pleurer, batailler, lutter de toutes mes forces ; quand l’amour me saisira, je n’y pourrais rien, vraiment rien, et je sombrerai dans le malheur ! C’est une cause perdue ! Oui ! L’amour… plus qu’une ironique et macabre folie, c’est une cause perdue… L’Homme veut vivre, et par amour, il se conduit en fait lui-même à l’échafaud ! Grandiose ! Cela est grandiose ! C’est un paradoxe inouï ! Aimer, mourir, folie ! Et si nous ne vivons pas pour aimer, alors pourquoi, je vous le demande : pourquoi ? Nous vivons pour mourir ! Nous sommes donc fous ! Tous autant que nous sommes ! Fous ! Fous ! L’humain est-il amour ? Haha ! Ô sombre eugénisme ! L’humain est folie !

TINO: Vous êtes folle !

SUE: Hé, peut-être bien ! Après tout, n’est-ce pas la preuve que je vis ?

TINO: Nul qui vit ou qui est sain d’esprit ne tiendrait de propos aussi outrés et désespérés que les vôtres. Oui, j’ai probablement épousé une folle. Dieu merci, sous couvert des bonnes grâces du mariage arrangé par nos familles, notre aversion l’un pour l’autre nous a gardés en vie. Sa santé mentale est certes compromise, sans doute n’a-t-elle pas toute sa tête. Après tout, qui d’autre qu’un fou croit que tous les autres le sont tandis que lui seul clame être sain d’esprit ? Ha, mais ces divagations sont celles d’une possible folle. Sans doute n’y a-t-il de ce fait nul besoin d’en tenir compte. À présent, partons.

Ils partent.

Prologue

La famille Heaventon menait depuis de nombreuses années une vie heureuse et paisible dans une grande demeure héritée de parents généreux, située aux abords d’un splendide lac, dans un petit village du Yorkshire. C’était une habitation raffinée et avenante, sans pour autant faire l’étalage d’une somptuosité et d’un luxe excessifs qui auraient mal convenu à la façade d’une maison de campagne ; bien qu’elle fût déjà la plus grande de tout le village de Riverhive. Elle avait constitué, en plus d’une rente opulente de mille cinq cents livres sterling et de quelques meubles, l’héritage de lady Joannah Harvester, laquelle était une grande femme dont le langage et les manières faisaient honneur à ses racines de fille de bonne famille. Bien qu’âgée de quarante-six ans, elle paraissait facilement en avoir cinq de plus, cela dû à l’austère mais juste sévérité dont étaient empreints les traits de son visage marqué par une jeunesse rude et stricte.

Il y avait maintenant plus de vingt ans que lady Joannah avait emménagé à Riverhive dans l’attente de ses deux enfants, en compagnie de sir Graham Heaventon, son vieil époux dont la froideur intransigeante ne faisait aucun doute à observer ses petits yeux bruns qui avaient connu les champs de bataille au cours d’une jeunesse passée sous le drapeau anglo-saxon (et qui lui fut par la suite garante d’une confortable fortune, le général Heaventon s’étant maintes fois démarqué parmi ses pairs). S’étant rencontrés à York lors d’un salon mondain, lady Joannah et sir Graham avaient vite été mariés sous les bonnes grâces de la dot dont disposerait la famille Harvester une fois leur fille unie à un Heaventon. Mais sir Graham, mal agrémenté à l’air vicié de la capitale, et le couple attendant un heureux événement, il avait été convenu que le petit village de Riverhive dans le comté de Rydale serait un endroit parfait pour élever des enfants dans les meilleures conditions qui soient. Ainsi fut conclu le déménagement.

Earlighteus Graham Jonhattan Heaventon (bien qu’il préférât qu’on l’appelle simplement Earl, comme s’il cherchait honteusement à dissimuler ce prénom long et compliqué) était l’aîné de quelques minutes. Il avait la physionomie de son père, ses yeux noisette et son nez aquilin, tout comme il avait hérité de longues boucles cuivrées de sa mère. C’était un jeune homme aux goûts exquis et à l’esprit tendre et bienveillant. Excellent philosophe quand la discussion s’y portait, il avait joui d’un brillant enseignement, faisant de lui un érudit doublé d’un bretteur hors pair en moins de temps qu’il ne le fallut à n’importe qui d’autre de son âge. D’un cœur doux et généreux, sa gentillesse, parfois excessive, faisait tant l’inquiétude modérée mais bien présente de ses parents, que l’agréable profit des domestiques et de sa sœur.

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