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Couverture du roman Le fantôme d'Agathe

Le fantôme d'Agathe

Lisandre, treize ans, grandit dans l'ombre étouffante d'Agathe, sa sœur disparue. Marquée par une tragédie familiale, l'adolescente cherche sa place et tente, dès 2003, de percer les secrets jalousement gardés par ses proches. Vingt ans après, le mystère persiste, laissant son identité en suspens. Pour se construire et envisager l'avenir, elle doit absolument combler les zones d'ombre de son passé. Cette quête de vérité devient le pilier d'une reconstruction nécessaire face à l'oubli.
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Chapitre 2

Chapitre 1

Agathe sortait du cinéma de Saran accompagnée de ses deux meilleures amies Élise et Julie. Saran est une ville située à quelques minutes d’Orléans, dans le centre de la France. C’est une commune urbaine ayant une activité assez dense et attractive, en majeure partie due à sa proximité avec Orléans. Il y a également le fait qu’elle ait connu une occupation du IIesiècle jusqu’à nos jours sans interruption qui entre en jeu. Ce n’est donc pas une ville sans histoire, mais une histoire de cet acabit, ça n’arrivait jamais dans notre ville dite « tranquille », pour reprendre les mots de monsieur le maire. C’est ainsi qu’il avait catégorisé la ville après la tragédie que nous venions de vivre. Ce discours nous l’entendions tous régulièrement à la télévision, mais maintenant je saisissais à quel point ça n’avait aucun sens. Nous habitions dans cette même ville, depuis notre petite enfance.

Dans le communiqué de presse, on ne donne pas les noms de ses amies comme il n’est pas précisé qu’elle souriait, mais ce sont des éléments dont j’ai eu écho au fur et à mesure de l’enquête. Elle portait une robe, de la couleur d’un coucher de soleil, ses cheveux étaient lâchés et elle tenait un sac à main. Elle avait des sandales blanches aux pieds. Je le savais et, contrairement à tant d’autres tenues qu’elle a pu porter, celle-ci restera gravée dans mon esprit. De plus, elle m’avait demandé la veille si cette tenue conviendrait. Elle espérait, surtout, croiser Mathieu. La presse ne le savait pas et ça ne l’intéresserait jamais. Ce n’était que des détails en plus, venant s’ajouter au tragique accident et à l’enquête déjà en cours.

Ce qui était dit, ce matin-là, dans le journal du 25 juillet 2003, c’était que, la veille, une certaine Agathe Lessieur, âgée de dix-sept ans, s’était fait renverser par un chauffard roulant au-dessus de la limitation de vitesse. Il y avait eu délit de fuite, de la part du conducteur. Ses amies étaient sous le choc et elle, elle avait été de toute urgence transportée à l’hôpital d’Orléans. Son pronostic vital était engagé. Quelques jours plus tard, au moment d’annoncer son décès, une photo d’elle allait commencer à circuler jusqu’au procès. C’était une photo prise par ma mère, au moment des résultats des épreuves anticipées de première. Elle souriait, comme à son habitude, et elle était belle sans aucun doute.

Les réseaux sociaux n’étaient pas encore présents dans nos vies, mais ça n’a pas empêché le monde de nous faire part de ses condoléances. Le monde, c’était pour moi des élèves ou des parents d’élèves ayant côtoyé le même établissement que ma sœur, des personnes habitant la même ville que nous c’est-à-dire des visages sans nom. Ça m’avait mise en colère de lire ou d’écouter sur le répondeur, durant les premières semaines qui ont suivi le drame, qu’ils prétendaient connaître Agathe et partager notre peine.

Dès que mes parents ont été prévenus de ce qui venait de se produire, nous avons pris le chemin de l’hôpital. Ils étaient livides. Le trajet s’est fait sans heurts, dans le silence. À ce stade, je ne savais pas trop quoi penser, du haut de mes treize ans. Je ne pensais pas que la situation était si grave, on s’était contenté de me dire qu’Agathe s’était fait renverser par une voiture et qu’il fallait que je les accompagne à l’hôpital. Il me semble qu’on ne leur en avait pas dit beaucoup plus, non plus. Une fois garés, nous nous sommes rendus à l’accueil. On a commencé par prendre un ticket, pour faire la queue dans la file d’attente, jusqu’à ce qu’on soit appelés à un guichet, mais nous avons été appelés en priorité, ce qui eut pour effets quelques regards en coin de personnes qui patientaient. Nous allions nous asseoir, quand une infirmière nous a dit de bien vouloir la suivre. On s’est arrêtés quelques instants,pour décliner notre nom et on nous a indiqués que nous avions rendez-vous au service de réanimation pédiatrique. La secrétaire a passé un coup de fil. Elle a fait signe à l’infirmière que nous pouvions y aller. Le médecin était prêt à nous recevoir. Quand la petite bonne femme derrière son bureau avait prononcé le mot « réanimation », mon père avait posé une main sur l’épaule de ma mère et je les avais vus se vider encore un peu plus de leur contenu. Un mot délivré par un si petit être venait de les écraser comme un éboulement de pierres.

Après avoir arpenté plusieurs couloirs, pris un ascenseur, nous sommes enfin arrivés dans l’allée avec inscrit en grosses lettres au-dessus d’une porte battante « RÉANIMATION PÉDIATRIQUE ». Une pointe d’agacement s’insinua en moi. Je me souviens m’être dit qu’ils nous prenaient vraiment pour des idiots à insister autant sur ce terme, comme si nous ne savions pas déjà ce que cela voulait dire. Le médecin nous accueillit, congédiant l’infirmière et nous serrant tour à tour la main avec un sourire qui exprimait davantage la compassion que la joie. Ensuite, il se comporta comme si seulement mes deux parents figuraient dans la pièce et étaient surtout capables de le comprendre. À partir de ce moment, peut-être est-ce égoïste, j’ai eu l’impression de ne plus tout à fait exister en tant que Lisandre mais plutôt « sœur d’Agathe ».

Il nous accompagna jusqu’à son bureau. Le dossier de ma sœur était déjà sur celui-ci. On s’est tous assis. Il l’a feuilleté, s’arrêtant à certains moments, avant de le refermer. Avec du recul, je me dis qu’il avait parfaitement connaissance de l’état d’Agathe dans les moindres détails avant que nous mettions les pieds dans ce service. Il voulait gagner du temps pour se préparer mentalement à ce qu’il allait nous dire, se répéter une dernière fois l’ordre dans lequel il allait procéder. On n’est jamais prêt, même en tant que professionnel de la santé, et j’en sais quelque chose, pour annoncer une nouvelle aussi grave à une famille.

C’était un homme, avec un peu d’embonpoint, qui ne dépassait pas le mètre soixante-dix. Il portait une alliance à l’annulaire. Ses cheveux étaient grisonnants, j’en déduisais donc qu’il devait lui-même avoir des enfants d’à peu près l’âge d’Agathe ou du mien, voire plus jeunes ou plus vieux qu’en sais-je. J’en voyais des camarades de classe avoir plutôt un père qu’une mère frôlant la soixantaine. À défaut de vivre leur douleur, il pouvait sincèrement compatir en tant que parent et savoir qu’il serait dans un désespoir similaire s’il s’agissait du sien. Il n’y avait, pourtant, dans son bureau aucune photo ou aucun dessin indiquant qu’il aurait pu avoir ne serait-ce qu’un enfant. Je m’étais dit qu’il les réservait à son casier parce qu’il ne se voyait pas accueillir des familles parfois proches de l’endeuillement, avec des photos de lui, sa femme et leurs enfants en vacances à Bali. Il ne faisait que son boulot, du mieux qu’il le pouvait. Pourtant, je lui en voulais. Le simple fait de regarder cet homme, assis calmement derrière son bureau me mettait en colère. J’avais envie de le secouer et de le forcer à cracher le morceau. Je voulais qu’il me dise que ma sœur allait bien, qu’elle n’avait que quelques égratignures et qu’elle serait bientôt de retour à la maison.

« Je ne vais pas vous annoncer de bonnes nouvelles. Cependant, sachez que votre fille est entre de bonnes mains et nous faisons tout notre possible pour qu’elle ne souffre pas. Durant le transport, du lieu de l’accident au centre hospitalier, les ambulanciers ont dû procéder à une réanimation, c’est-à-dire que le cœur avait cessé de battre et qu’il a fallu le faire repartir à l’aide d’un défibrillateur. Agathe a eu le poumon droit perforé à cause du choc provoqué par la vitesse à laquelle elle a été percutée. Elle est sous assistance respiratoire et plongée dans un coma artificiel. Elle a également plusieurs fractures, dont la plus importante reste celle de son bassin. Nous verrons pour la réduire, lorsque son état nous le permettra. Madame, Monsieur, nous ne pouvons d’ailleurs pas nous prononcer quant à l’amélioration possible de son état de santé. Nous n’avons encore aucune connaissance des dégâts neurocognitifs qu’il pourrait y avoir et il y a des risques qu’elle s’enfonce dans le coma et ne s’en réveille pas. Évidemment, il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit dans un sens ou dans l’autre, mais je me dois de vous faire part de toutes les éventualités possibles… »

J’ai fini par décrocher de la conversation. J’entendais mes parents pleurer, poser des questions, mais seule l’intonation de leurs voix me parvenait sans en distinguer les mots. J’en avais déjà assez entendu, pour me rendre compte de l’étendue de la gravité de la situation. Tout était blanc, trop blanc dans ce bureau. Il y avait trop de tristesse, il faisait trop lourd et j’avais besoin d’air. Je suis sortie de la pièce, sans que personne ne me remarque ou alors tout le monde avait fait comme si et on s’occuperait de mon cas, plus tard. Tout était aussi blanc et avec un aspect deux fois plus aseptisé à l’extérieur, mais au moins je n’étais plus confrontée à cette horrible réalité. Des gens déambulaient sans me voir, alors rapidement je m’étais mis en tête de retrouver Agathe. Je pensais la trouver avec plus de facilité, si personne ne m’interrompait en s’apercevant que j’étais une mineure non accompagnée. Cependant, ne la trouvant pas, je me mis à trottiner

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