
Le fantôme d'Agathe
Chapitre 3
Une main se posa sur mon épaule et me retint. La pression n’était pas violente, mais surprenante bien que je restasse sur mes gardes, prête à ralentir l’allure, au moindre doute sur une présence humaine. Je ne l’avais pas vu venir, ayant à peine franchi une intersection. Je n’y avais aperçu personne des deux côtés du couloir. C’était silencieux, donc le moindre pas aurait dû m’alerter. Je m’étais vivement retournée et j’avais croisé le regard le plus doux et le plus bleu qu’il m’ait été donné de rencontrer. Une jeune femme, qui aurait pu être celle que je deviendrai une dizaine d’années plus tard, me souriait en me demandant où je me rendais. La même main et le même sourire que je posais sur l’épaule de la petite Elsa, vingt ans plus tard. Après un sursaut et un bafouillement inaudible, j’arrivais à prononcer :
« Je cherche la chambre d’Agathe… Agathe Lessieur. C’est ma sœur et elle est dans ce service.
— Tes parents ne sont pas avec toi ? Quel âge as-tu ?
— Ils discutent avec le médecin, de son état de santé. Euh… et, j’ai treize ans.
— Viens, je vais t’y conduire. »
Nous avions marché jusque devant une grande baie vitrée. Depuis, que nous nous étions mises en route pas un mot n’avait été prononcé, mais maintenant elle restait là comme si elle savait déjà ce que j’allais ressentir et que j’aurai besoin d’une épaule sur laquelle pouvoir m’appuyer quelques instants. J’ai tourné mon regard vers la vitre. À perte de vue, il y avait du blanc que ce soit le sol, les murs, le plafond, le mobilier, les draps… et au centre, Agathe, reposant sur le lit. Elle semblait si petite, elle qui mesurait pas loin d’un mètre soixante-quinze. Ses cheveux avaient perdu leur éclat, en l’espace de quelques heures. Un bruit attira mon attention, il se faisait régulier et provenait de l’intérieur de la chambre. Une grosse machine reposait à quelques pas du lit, plus tard, je saurais que ce à quoi elle était reliée pour la maintenir en vie était une oxygénation par membrane extra-corporelle. Les membranes à oxygénation prenaient naissance au niveau de la machine et se prolongeaient jusque dans la bouche de ma sœur.
Je ne pouvais pas la quitter des yeux. Il m’avait été difficile de la reconnaître, au début, et surtout d’accepter que ce soit elle. Il y a encore quelques heures, elle rayonnait pleine de vie et de bavardages incessants sur les copines, le maquillage, les garçons… Maintenant, elle était comme endormie et son esprit plongé je ne sais où. Le discours du médecin prenait, peu à peu, tout son sens dans mon esprit et en la regardant je me doutais qu’elle ne se réveillerait pas. Alors, une immense douleur m’a envahi, m’obligeant à me maintenir contre le rebord de la vitre. Je me sentais incapable de vivre, sans elle. Il m’était inconcevable de rentrer à la maison, sans elle. À cet instant, j’aurais voulu me faire renverser par le chauffard, à sa place. Heureusement, la jeune femme au sourire qui était une psychologue, était à mes côtés et m’a soutenue quand je me mis à basculer dans de longs sanglots. Elle me prit dans ses bras. J’appris plusieurs années après en faisant à mon tour mon cursus de psychologie, que c’était contraire au règlement tant d’élan envers un enfant ou un jeune. Il se dégagea de son être une chaleur bienveillante, le temps que je me calme. Elle me tendit un mouchoir et me dit :
« Lisandre, les évènements que tu vis n’iront pas tout de suite en s’arrangeant. Cependant, tu es une jeune fille plus solide que tu ne le penses et il faut que tu prennes soin de toi, pour ensuite devenir une femme heureuse et épanouie. Nous avons besoin de toi, ici-bas. Il est triste de ne plus rien pouvoir faire pour ta sœur, mais personne n’est coupable, que ce soient tes parents, toi ou elle, quoi que tu apprennes ne pense pas que nous l’ayons punie. Certaines choses sont indépendantes de notre volonté même à nous et je m’en excuse. Je vais te laisser, tes parents ne vont sûrement pas tarder à arriver. J’espère qu’ils sauront, eux aussi, ouvrir leur cœur pour être guéris. »
Aucun mot ne réussit à sortir de ma bouche. Je n’avais pas compris, tout ce qu’elle venait de me dire. Il me faudrait des années pour comprendre, ne serait-ce qu’une petite partie de ce mystère. Elle tourna les talons et bifurqua au bout du couloir. Mes pieds restaient de marbre et ma sœur n’avait pas bougé d’un cil. Le déroulement de ce jour et des suivants m’échappa, mais en ressortant de l’hôpital j’avais compris que je devais être forte pour mon entourage et plus particulièrement mes parents. Il m’était apparu évident que je ferais du métier de psychologue, ma vocation.
Je ne saurais dire combien de temps c’était écoulé, mais tout à coup j’ai vu ma mère se précipiter dans le couloir et mon père, tentant tant bien que mal de la suivre avec le médecin sur ses talons. Ils ne pleuraient plus, mais leurs yeux étaient rouges et bouffis. Le regard de ma mère exprimait même davantage de la colère plutôt que de la peine. Sans que je la voie venir, je reçus l’unique et mémorable gifle de ma vie. Elle se mit à me hurler dessus, ce qui fut l’une des rares fois et c’était même la première fois de toute ma vie, ce jour-là.
« Petite sotte, comment peux-tu te permettre de t’éclipser dans un instant pareil ? Tu te rends compte qu’on s’est demandé où tu étais passée. Comme si, nous n’avions pas assez de peine, il faut que tu te fiches de nous, me dit-elle en me secouant comme un prunier. Tu n’aimes donc pas assez ta sœur pour avoir un minimum de respect ? Tu aurais pu sortir dans la rue et te faire renverser comme elle, c’est ce que tu veux ? »
Mon père lui posa la main sur l’épaule, alors elle me lâcha et se réfugia dans ses bras pour se remettre à pleurer. Avec le temps, j’apprendrai à faire abstraction de son apparente indifférence et de ses volte-face émotionnelles. Pour l’instant, j’avais moi aussi envie de fondre en larmes, mais je n’allais pas me le permettre, pas devant elle. Je lui en voudrai longtemps de son comportement à mon égard. Je comprenais sa peine, mais je n’étais pas certaine qu’elle puisse comprendre la mienne. Mon père me fit comprendre qu’il serait mieux que j’aille les attendre dans la voiture. Dans la précipitation, je n’ai eu aucun regard en arrière et je n’ai jamais pu dire au revoir à Agathe.
***
Les jours qui suivirent, après l’accident et avant le décès de leur fille, mes parents ne se firent présents à la maison que lorsque c’était nécessaire. Ils mangeaient, dormaient et passaient prendre quelques affaires pour eux ou pour Agathe. Ça n’a pas empêché qu’elle nous quitte lorsqu’elle le choisit, seule, mais tous les trois ensembles. Plus tard, j’en suis venue à penser que c’était peut-être l’unique manière que ma sœur avait trouvée pour essayer de se racheter. Seulement, ce ne sont que mes propres espoirs, les rêves d’une petite fille face à la dure réalité de la vie.
Ils ont continué à subvenir à mes besoins primaires, mais je restais transparente à leurs yeux la plupart du temps. L’hôpital n’était pas une place pour une enfant, d’après eux. Alors, je tournais en rond dans la maison. Elle devenait vide et déprimante, et le resterait jusqu’à ce que je quitte le berceau familial. Mon adolescence fut partagée entre des milliards d’interdits, le cimetière et le monde extérieur si pétillant par rapport au foyer familial, ainsi que les amis avec qui déroger aux règles. Après les funérailles, mon père était venu s’excuser en son nom et celui de ma mère, de m’avoir mise de côté me disant qu’ils l’avaient fait en pensant me protéger. Il a reconnu s’être trompé, que je devais souffrir tout autant qu’eux du départ de ma sœur aînée et que j’avais dû me sentir seule durant ces quinze derniers jours.
Mon père ne parlait pas beaucoup. C’était un homme très amoureux de sa femme et complètement sous le charme de ses filles. On ressentait son amour dans ses gestes, ses attitudes, bien qu’on parlât peu de la vie ensemble. Il pensait, certainement, que maman suffisait pour nous enseigner la vie, ne voyant pas ce qu’il aurait pu ajouter. Je sais qu’il était sincère quand il me disait regretter son comportement et je ne lui en voulais en rien. Je savais que sa peine était immense, que cela ne l’empêchait pas de toujours autant m’aimer voir peut-être même davantage et qu’il n’était pas toujours facile d’être le mari de celle qui est ma mère. Depuis le drame et jusqu’à la fin de sa vie, elle s’est reposée sur lui. Il a encaissé sans rien dire. Je peine même à réaliser qu’elle lui a survécu. Nous nous sommes beaucoup aimés et soutenus, en silence.
Sous la chaleur étouffante de la canicule de 2003, le 3 août, arrivèrent les funérailles.
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