
Diane, partie pour rester
Chapitre 2
Janvier 1979. Je ronge mon ennui à Bruxelles. Depuis l’été dernier, j’ai terminé mes études et j’attends l’arrivée du service militaire. En Belgique, cela peut prendre un an.
Dès avant la fin de mes études, en fait depuis l’école secondaire, j’ai su que je voulais quitter ce pays.
Je m’appelle Jean Deneur.
La photographie, l’écriture, l’archéologie, l’aviation, mais aussi la cuisine ou même, moins drôles, les études juridiques, auraient plutôt eu ma préférence. Facilité, manque de caractère, incertitude des choix possibles, tout cela a fait que j’ai bouclé des études qui ne m’intéressaient pas et dont le choix m’est resté étranger. Le manque d’intérêt a fait que je les ai terminées aussi vite que possible. Ce manque d’intérêt avait déjà marqué mes études secondaires.
Ce mois de janvier est comme les autres à Bruxelles : froid, humide, une neige noire qui donne la mort. Ni assez froid pour sécher le ciel, ni suffisamment doux pour ouvrir les épaules courbées sous les averses.
Ce qui est tempéré est généralement médiocre.
En décembre, j’ai fait une tentative mal organisée pour m’installer au Sénégal. Avec un ami malien, j’avais rêvé de monter une entreprise qui aurait acheté localement, convoyé et vendu en Belgique des langoustes vivantes, transportées par containers en avion.
Le père de l’ami – nommé Oumar, Oumar Traoré – possède et dirige une entreprise d’import-export, qui devrait pouvoir nous héberger. L’ennui, c’est qu’Oumar n’a pas osé exposer le projet à son père, et qu’il ne croyait pas non plus que j’aille oser venir à Dakar. Devant son double mensonge, sans capital personnel ni véritable agressivité commerciale, je n’ai pu que rebrousser chemin. Vers Bruxelles et son crachin.
L’appel qui m’arrive en ce mois de janvier est à peu près providentiel. Une proposition qui me tombe du ciel si bas. Une proposition qui me sort de la promiscuité sordide du Service dit National.
À l’École, quelqu’un se souvenait de moi, se rappelait que je souhaitais partir. Loin.
Au sein d’une entreprise, un ancien de l’École cherchait d’urgence à pourvoir un poste en Algérie. À Annaba. Ce n’est pas ce que j’appellerais loin, il ne s’y voit pas de cocotiers, tout au plus des palmiers dattiers. Le poste n’est pas mirobolant, il s’agit de fonctions d’administration de chantier. Mais c’est un premier emploi, et surtout il m’extrait de Belgique. Ces premières fonctions prennent un parfum d’aventures.
Le salaire de base est peu discuté, je crois que je demande trop peu, mais je manque de références : à cette époque, je ne connais même pas le salaire de mon père. On ne parle pas de ces choses-là, en famille. Même pour cette négociation-ci, je n’ai pas eu droit à un conseil. Je ne l’ai pas sollicité non plus.
L’urgence du recrutement vient de ce que l’administratif qui se trouvait sur place a jeté l’éponge : il n’est simplement pas revenu d’un retour de congés trimestriels.
Annaba est une ville de bord de mer, mais elle tourne le dos à la mer. À l’époque française, la ville s’appelait Bône. À l’époque antique, elle s’appelait Hippone, Hippo Regius, dans un mélange des langues latines et puniques. Ses ruines se situent à la limite extérieure de la ville moderne en allant vers l’est, vers la Tunisie.
Hippone se trouve à proximité du débouché de l’Oued Seybouse ; avec le temps, l’embouchure s’est ensablée, déplacée ; la ville a perdu son port, les temps se sont troublés : à l’occupation par les Vandales, ariens chrétiens, ont succédé les invasions des Arabes musulmans. Hippone a été abandonnée par sa population pour se réfugier sur un nouveau site mieux protégé, à proximité de la mer mais en position dominante, plus facilement défendable. Comme souvent dans ce cas, l’ancienne ville a servi de carrière à la nouvelle
Cet éperon rocheux abrite toujours la vieille ville, enserrée dans ses remparts, ainsi que quelques quartiers résidentiels plus récents. Il sépare la ville moderne de la mer. Il n’y a pas vraiment de route de bord de mer, du moins celle-ci n’a-t-elle aucun charme à cet endroit : les installations portuaires industrielles bloquent la vue vers l’horizon. Il y a quelques plages bondées en fins de semaine, à la sortie de la ville, côté ouest, en direction de la Kabylie et d’Alger.
La ville est coincée entre l’éperon rocheux habité depuis l’époque de la conquête arabe, et la montagne – le massif de l’Edough – qui la domine avec ses forêts de chêne-liège, ses fruits sauvages et ses sources fraîches.
La ville n’a aucune tradition maritime notable. Les lauriers vont plutôt vers la philosophie : Augustin, né à Souk Ahras, à quatre-vingt-quinze kilomètres des ruines, fut le plus célèbre évêque d’Hippone et un des Pères de l’Église catholique ; Camus est né par hasard à Dréan, à vingt-cinq kilomètres d’Annaba, mais n’y a vécu que les toutes premières semaines de sa vie. Il n’y fait qu’une vague allusion dans son livre posthume, « le premier homme » ; ni Dréan ni Bône ne trouvent grâce dans sa vision solaire des terres nord-africaines, dans sa conception libertaire du sens de la vie.
La piste unique de l’aéroport d’Annaba Les Salines se termine quasiment en bord de plage ; l’approche se fait généralement par le côté mer et, sans être loin de la ville, on ne voit rien de celle-ci depuis l’avion à l’atterrissage. D’où cette sensation de n’arriver nulle part. L’aéroport est minuscule mais construit en dur, comme un grand. Tout en rez-de-chaussée, un long hall à l’impression de pas fini, mais il y a longtemps. Le hall se termine par un restaurant crasseux, qui est en général fermé.
Arrivant de Bruxelles sous le crachin de début février, en passant par le tarmac de Genève sous la neige, l’atterrissage à Annaba sous un crachin juste moins froid n’est pas vraiment dépaysant. Et même un peu décevant. Heureusement, la 4L qui m’est assignée est d’une couleur sable, qui s’adapte particulièrement bien aux ornières dégorgeant une boue liquide sur la voie dite rapide menant au centre-ville.
La SBM (Société Belge de Mécanisation) a deux chantiers en Algérie : le plus important est ici, à Annaba. L’autre dans le sud-est, à Tébessa, où se trouvent des mines de phosphate. J’aurai à les gérer tous deux. Dans les deux cas, la SBM a vendu ses installations de manutention de minerai, c’est sa spécialité. À moi de gérer le quotidien des expatriés – une vingtaine pour la SBM et une cinquantaine de sous-traitants expatriés. Et surtout, à moi de faire rentrer l’argent des contrats.
Le directeur financier de la SBM venait en Algérie pour débloquer les fonds. Il venait trois jours par mois et planifiait quinze réunions sur ce laps de temps. Dans la réalité, il n’arrivait pas à tenir plus de trois réunions et repartait souvent sans les paiements. Il fut décidé, en conséquence, de recruter un administratif expatrié, mais il y eut erreur de casting dans un premier temps.
Je suis arrivé six mois plus tard, et José un peu plus tard encore. La prise de fonctions fut glaciale sur site : les relations avec mon prédécesseur avaient été exécrables. Chacun travaillait toutes portes fermées. Les casiers de bière n’avaient pas été évacués de mon bureau, les petits papiers à traiter s’étaient accumulés, le successeur était attendu. Dans tous les sens du terme.
Mon patron local, le chef de mission, répond au doux nom de Rousseau – ce sera donc toujours sa faute… Les premiers mois de son affectation, sa famille l’avait suivi : son épouse et ses deux filles… elles sont restées peu de temps.
Drôle de type, toujours à ricaner, comme s’il se racontait une bonne blague à lui-même, ou comme s’il savait que son interlocuteur est en train de se fourvoyer, s’en réjouissant sans lui en faire part. Ou peut-être dépressif. Peut-être dépassé par sa mission. En tout cas, introverti et amer. Plusieurs cantines lui sont réservées, lui seul en a la clé. L’armoire de son bureau reste toujours fermée également, même pendant ses heures de travail. Ouvrir la porte de son bureau signifie être reçu par un ricanement.
Cela marquerait tout jeune professionnel. Je n’ai pas compris le bonhomme. Je n’ai pas su lui tendre la main non plus. Il ne me semblait pas que cela entrât dans mon rôle. J’avais tort. J’avais vingt-quatre ans.
Peu de mois après mon arrivée surgit un événement qui devait définir la personnalité de Rousseau et lui faire appliquer le refrain de Gavroche.
Les voitures de chantier, une vingtaine de 4L en état de déliquescence avancée, étaient en importation temporaire en Algérie. Leur statut devait être suivi et prorogé périodiquement. Tâche administrative donc censée m’incomber. Sauf que personne ne m’en a parlé, et que les dossiers sont sous clé dans l’armoire de Rousseau, ayant échappé à l’inventaire des deux armoires se trouvant dans mon bureau.
Les voitures sont confisquées manu militari, un bataillon de douaniers déboulant sur le chantier pour repartir au volant des véhicules. Une amende nous est dressée. Très salée, près de dix fois la valeur des voitures, si elles avaient été neuves.
— Dis donc, Deneur, m’invective Rousseau, tu es fier de toi ? Tu aurais dû te préoccuper de ces dossiers !
— Comment aurais-je pu le savoir, vous cachez ces dossiers dans votre armoire fermée…
— Rien à foutre, tu aurais dû t’en inquiéter. C’est toi, le comptable !
Il aurait dû s’en inquiéter lui, mais il a réussi à semer le trouble dans mon esprit. Je n’ai jamais pu admettre qu’il m’ait tendu ce piège de façon délibérée ; je crois qu’il avait oublié ces dossiers et qu’il s’est défaussé de cet oubli sur moi, par opportunisme lâche. Le transitaire aussi aurait dû s’en inquiéter. Le transitaire n’est pas résident, il s’occupe des formalités douanières depuis la Belgique. Il était venu sur place, bien avant mon arrivée, en début de chantier. Il avait notamment établi les dossiers d’importation temporaire des véhicules.
D’urgence, il arrive quelques jours plus tard. Il forme un duo avec Rousseau pour affirmer que je suis responsable de ce qu’il est advenu. Ce type propret, rose et blond, détone dans l’environnement de chantier chaud et poussiéreux au sein duquel nous évoluons.
Assurer le transit douanier des installations que nous assemblons ne ressort pas d’une compétence professionnelle hors du commun. Pas plus que les tâches qui m’avaient été assignées. En revanche, ces tâches demandent patience, prudence et modestie.
Les entreprises nationales algériennes ont hérité de l’administration française son humeur tracassière ; en y ajoutant quelques touches de mauvaise foi et un franc complexe d’infériorité, destinés à maintenir le fournisseur européen en situation de dépendance. Avec le client, aucun rendez-vous conclu n’est à prendre au pied de la lettre : les interlocuteurs que l’on rencontre sont d’autant plus importants qu’ils ont le pouvoir de débloquer un paiement. Autant dire qu’ils ont droit de vie et de mort sur le fournisseur. Il est donc de bon ton de devoir attendre sans ménagement, une heure, deux heures, au-delà du rendez-vous qu’on aurait pu croire ferme. Et de remercier que l’on finisse par vous recevoir. Peut-être même de débloquer un paiement, qui sait ?
La fréquentation des administrations n’est pas plus conviviale. Typiquement, deux processus administratifs sont récurrents : l’obtention des visas de sortie, et le suivi de la délivrance des permis de travail.
À l’exception des citoyens français, qui peuvent circuler librement, les Belges, notoirement, sont soumis à un visa de sortie. Le visa de sortie est délivré pour une durée déterminée et présuppose un certain nombre de contrôles : être en règle avec l’administration fiscale, la police et l’administration chargée de l’Immigration.
Le suivi des permis de travail prend moins de temps que l’obtention des visas de sortie, mais est tout aussi stressant. Chaque dossier doit être justifié, et, au-delà du dossier déposé, doit être discuté, palabré, marchandé avec le fonctionnaire de service. En échange du dépôt de dossier, un permis provisoire est délivré. Le processus est long et tracassier. J’y ai vécu plus de trois ans, je n’ai pas obtenu le permis de travail permanent.
Dans les semaines qui suivirent, Rousseau ne revint plus de congés et rejoignit son ami le transitaire belge dans le plus lointain fatras de nos souvenirs.
Ses cantines furent ouvertes, et l’on y trouva des dizaines de bouteilles d’alcool, peut-être des cadeaux à faire au client. Cadeaux qui n’avaient jamais été faits. Pas plus qu’il n’avait consommé l’alcool en solitaire. Drôle de type, décidément. À défaut d’instructions contraires, nous nous sommes partagé ce butin.
Les portes des bureaux s’ouvrirent enfin ; les expatriés, au fil des congés, ne furent plus les mêmes et une certaine harmonie s’instaura au travail.
Dans les semaines suivantes, le dossier des voitures confisquées put se régler en une sorte de transaction.
Un mercredi soir – veille de week-end –, nous avions réussi à inviter le directeur des Douanes à partager un repas avec nous. Dans un restaurant. Lieu public, donc ; par hasard, il y avait peu de dîneurs ce soir-là. Le repas dura longtemps, nous étions les derniers clients quand les premiers bouchons de champagne sautèrent ; le patron du Lavandou, le nom du restaurant, se joignit au débouchage ; ce soir-là, quatre bouteilles par personne furent asséchées. Nous étions six, y compris le douanier, qui s’appelait Ahmed Bouzou. Ce soir-là, José n’était pas avec nous. Il aurait apprécié le champagne rosé.
Les voitures furent abandonnées à l’Administration, et l’amende nous fut restituée. D’autres véhicules furent progressivement acheminés pour les remplacer.
J’appréhendais le contact avec Ahmed Bouzou. Il fut pourtant bon. Plus que ça : j’avais envie d’étendre ce contact à des thèmes qui ne soient pas purement professionnels. J’avais envie d’en faire un ami, peut-être… ? Drôle d’idée !
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