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Couverture du roman Diane, partie pour rester

Diane, partie pour rester

En 1979, Jean et Marie s'installent à Annaba pour travailler. Passionné d'archéologie, Jean sombre dans l'illégalité après un contrôle fiscal, se lançant dans le pillage d'antiquités. Son obsession le mène vers une statue de Diane, troublant sosie de sa compagne, cachée dans les ruines de Madaure. Ce trésor mystique propulse Marie vingt-cinq siècles en arrière. Entre trafic et fantastique, elle y croise les ombres de Saint-Augustin et de Praxitèle dans une odyssée temporelle unique.
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Chapitre 3

II

Hippone et Bône

L’usine sidérurgique sur laquelle nous travaillons, à El Hadjar, est immense : une dizaine de kilomètres de long, cinq de large. Il s’agit d’une aciérie. Ce chantier est une tour de Babel, en éternelle reconstruction ; l’ingénierie de maîtrise d’œuvre est polonaise et française. La cokerie est russe ; les installations de manutention, belges ; les laminoirs, coréens ; mais il y a aussi des Italiens, des Espagnols, des Allemands… Le client final, la SNS (Société Nationale de Sidérurgie) règne en maître, un peu loin des sous-traitants.

Annaba se trouve à une vingtaine de kilomètres du chantier, distance à parcourir sur une route à quatre voies, dangereuse car ouverte aux ânes, aux piétons et aux poules. Les arrêts de bus sont redoutables : les passagers descendent en tous sens et traversent sans prendre garde au trafic. Il m’arrive plus d’une fois de voir une pauvre femme détaler, terrorisée, devant la 4L, parce qu’elle ne m’avait pas entendu arriver – le klaxon de la Renault n’est pas une corne de brume, il est vrai. Mais pourquoi courir devant la voiture plutôt que s’écarter de sa trajectoire ?

Le trafic en ville est chargé et chaotique à toute heure. José a néanmoins choisi de loger dans un hôtel qui se trouve de l’autre côté de la ville, en bord de plage.

En venant du chantier par l’est, le centre-ville commence vraiment à partir de l’ancienne darse, où se trouve le terminal d’Air Algérie. C’est de là que part le cours de la Révolution, l’artère principale, au pied de la vieille ville. Le cours est constitué d’une promenade confortable – trente mètres de large –, plantée d’hévéas plus que centenaires dont l’ombre bienfaisante couvre la promenade comme les voies de circulation. La promenade est ponctuée de terrasses de cafés, on y voit aussi un kiosque à musique. On y longe d’anciens hôtels, de grands magasins. Le marché couvert est à proximité immédiate du cours. De chaque côté de la promenade, une chaussée de circulation à sens unique. À l’extrémité du cours se trouvent le lycée français et la cathédrale, ainsi que la Wilaya, le siège de l’administration provinciale – l’ancienne préfecture. C’est la partie de la ville la plus difficile à parcourir.

L’hôtel des Flots Bleus, sur la plage Saint-Cloud, date de l’époque française. Il a été confisqué à ses propriétaires pieds-noirs après l’indépendance, et loué pour le dinar symbolique à un héros du FLN, dont j’ignore quels furent les faits d’armes, mais qui aujourd’hui semble bénéficier d’un réseau d’influences de premier plan. L’hôtel est plutôt bien entretenu mais il est resté dans son jus, et le confort date d’il y a quelques dizaines d’années. La chambre de José est une des meilleures : il a deux portes-fenêtres ouvrant sur un balcon filant, et la vue vers la plage et la mer. C’est son quartier général. Il est fier et heureux d’être connu, ici. Il y est une célébrité. Si j’étais à sa place, je trouverais cette célébrité douteuse. Il est entouré d’une nuée de profiteurs – douaniers, fonctionnaires de la SNS ou simples « copains » – qui sont toujours prêts à le taper d’une bière, d’un repas ou simplement de son argent, quand il en a. Si j’essaie de le lui faire remarquer, il hausse les épaules en riant, m’expliquant que cela fait partie de son travail, d’établir de bonnes relations entre la SBM et les administrations. Certes.

Avec Marie, ma compagne, nous avions séjourné à l’hôtel – pas le même que José – quelques semaines, puis nous avons trouvé à nous loger en ville, un peu sur les hauteurs, avec un joli paysage vers la montagne – pas vers la mer, hélas. Rue Mohamed Tahar. C’est l’étage supérieur d’une maison dont la construction remonte à l’époque française ; le rez-de-chaussée est occupé par le propriétaire et sa famille. Notre appartement dans cette maison est doublé d’une immense terrasse, dont nous abuserons de nombreuses façons.

Régulièrement, la SBM décroche de nouveaux contrats, toujours sur le même site d’El Hadjar. Laurent Larchant est l’acheteur avec qui nous négocions ces contrats. Il travaille pour le maître d’œuvre, une société française d’ingénierie. Les négociations tournent en rond, l’offre technique est remise, mais il semble que notre offre financière ne soit pas la mieux placée. Nous discutons avec Laurent, qui a devant lui la grille de comparaison des offres. Il ne peut nous donner d’indication. Il quitte néanmoins la pièce de réunion, tout en nous demandant de ne pas commettre d’indiscrétions. Il ne nous adresse pas de clin d’œil, mais il sourit en sortant quelques instants.

Quelques semaines plus tard, un nouveau rendez-vous est convenu avec lui, mais à son domicile, un soir. J’y amène le directeur financier de la SBM. Les deux hommes ont un conciliabule destiné à s’accorder quant à la rétribution de l’indiscrétion de l’acheteur.

Un type sympathique, par ailleurs. Il nous parle de l’une de ses passions : les objets antiques, dont il nous dévoile sa collection. J’accroche immédiatement à cette passion : j’ai toujours aimé l’archéologie, qui faisait partie de mes fantasmes professionnels. Tenir en main des objets âgés de deux mille ans me fascine. Il accepte de m’indiquer le nom du receleur qu’il connaît, qui a une activité de brocanteur, en couverture. Il est installé dans un garage de la Cité des Mille, dans le quartier de Koubba, sur la route des plages.

Le jeudi suivant, Marie et moi rendons visite au capharnaüm du brocanteur. Pour l’amadouer, nous lui achetons une série de casseroles en cuivre, après quoi j’évoque le thème des poteries anciennes. Je lui dévoile qui m’a parlé de lui. Il rechigne, fait semblant de ne pas comprendre, minaude, se fait désirer. Il se méfie aussi, sans doute. L’administration interdit officiellement le négoce de ces objets, mais aucun flic ni douanier n’est formé à les identifier et, tant qu’ils ne sont pas en métal précieux, ils ne constituent à leurs yeux que des poteries artisanales sans valeur. Il se méfie, mais il se dit qu’un Français ne se risquerait pas à renseigner la police algériennepour dénoncer son trafic. Donc, il accepte de nous ouvrir quelques tiroirs.

Nous ne savons pas vraiment ce que nous cherchons : du rêve, je suppose. Il nous montre des monnaies anciennes et surtout des plats, des poteries et des lampes à huile – il est émouvant de toucher celles qui de toute évidence ont servi, dont le trou de mèche est noirci par l’huile consumée, qui montre parfois une extrémité de mèche pétrifiée, fossilisée. Quelques fois, mais pas ce jour-là, il dit avoir des bijoux, des objets en or, des pierres fines, et, plus rarement, des objets en verre, les plus précieux.

Il connaît des sites de cimetières antiques, mais il nous dit travailler avec un Européen, qui possède un détecteur de métaux ; il partage les trouvailles avec lui.

À l’époque pré- et paléochrétienne, les morts étaient incinérés, et habituellement l’urne funéraire était accompagnée de sept objets personnels ou usuels. Les urnes, scellées de glaise fraîche, intégraient, insérée avant cuisson dans la terrede leur socle, une monnaie d’or, d’argent ou de cuivre – souvent neuve, et c’est l’intérêt de trouver une telle urne. C’est la présence systématique de ces monnaies qui permet de détecter facilement les sépultures.

Les objets en tant que tels, avec leur charge de vie, tout comme le fantasme de la chasse au trésor qui y est associé, m’enthousiasment comme le ferait un nouveau jouet. Mais je me dis aussi que les plus beaux objets disparaissent probablement lors du partage initial avec l’heureux propriétaire de la poêle à frire…

José vient parfois manger à la maison, où je pratique très volontiers le barbecue, sur notre grande terrasse. J’exhibe mes trophées – quelques lampes et jarres achetées à mon brocanteur, et je lui explique le processus de découverte de ces merveilles. Il a l’œil étincelant, sa bouche a l’air de saliver d’intérêt, mais il commente peu mon propos, comme quelqu’un qui doit y réfléchir et qui se met l’idée derrière l’oreille. J’espérais plus d’enthousiasme de sa part, il est généralement plus bavard.

Notre appartement est bien situé, tranquille, mais il y règne une chaleur suffocante en été, et un froid humide et pénétrant en hiver. Toutes les ouvertures sont des portes-fenêtres donnant sur balcons ou terrasses, dont l’étanchéité est plus qu’approximative mais qui délivrent une sensation de liberté et d’espace exotique, presque tropical. Nous disposons d’un garage fermé, qui se trouve sous notre terrasse. La 4L y est à l’abri, en attendant d’y dissimuler quelque chose de plus précieux. Le jardin de la maison est envahi d’orangers, de citronniers et de jasmins qui embaument une partie de l’année, rafraîchissant l’œil de leur abondance végétale.

Après la confiscation des voitures, d’autres véhicules sont acheminés, et j’en ai récupéré la gestion des dossiers. Quant à moi, j’ai des envies de découvrir le pays et la 4L n’est pas vraiment adaptée à ce projet. Pas assez confortable à mon goût, elle a surtout une tenue de route douteuse, même à l’état neuf. J’ai envie d’une voiture – ma première vraie voiture. C’est moi qui l’achète, mais je la fais financer par la SBM. D’un séjour en congés trimestriels, je ramène donc une BMW 520I, une voiture spacieuse et robuste, à défaut d’être puissante. À cause de la pénurie de voitures sur le chantier, on me demande de redescendre une voiture de service également. Je ne peux refuser mais cela m’énerve : j’aurais voulu pouvoir tester ma nouvelle conquête sur l’autoroute de la vallée du Rhône, où les contrôles de vitesse n’étaient alors que symboliques. Tant pis. Marie conduira la BMW, et moi j’hériterai de la R12 que l’on m’assigne. Je n’ai jamais conduit de R12, ce sera la première et dernière fois. J’enrage. Cette voiture est en fin de vie, elle me rompt le dos et les bras. Mais au-delà de son état présent, sa tenue de route est désastreuse. Je décide de compenser la punition qui m’est infligée en m’arrêtant dans les meilleurs endroits que je trouve sur la Nationale 7 : étape à l’hôtel de la Poste, à Avallon, un endroit historique qui a vu défiler des célébrités depuis plus de deux cents ans. Puis, plus bas, en Ardèche, l’Hostellerie La Cardinale, qui a vu passer Richelieu. J’y découvre les petites purées de légumes variés qui vont rester gravées dans mon inconscient gastronomique. Et enfin, le Petit Nice, dans l’anse Maldormé, à Marseille, près du Vieux-Port, célèbre aussi pour sa vraie bouillabaisse marseillaise – celle qu’à Sète on nomme « bain de pieds » avec condescendance : à Sète, le jus de la bouillabaisse est épais, il « attache », tandis qu’à Marseille c’est un bouillon. Plus tard, les notes de frais me seront remboursées sans discussion. Marie est ravie. Elle a profité de notre nouvelle voiture et elle a logé, mangé, dans des endroits d’exception

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