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Couverture du roman Demain est une promesse

Demain est une promesse

À Portland, Élisa se retrouve piégée dans une salle d'attente onirique où ses angoisses prennent vie. Guidée par un patient mystérieux, elle entame une introspection profonde pour affronter un passé marqué par le regard des autres. Si ce voyage intérieur lui permet de s'évader, la réalité qu'elle retrouve s'avère brutale. Débute alors une quête sur ses propres dépendances. Entre foi et pardon, elle cherche la force de croire en une promesse d'amour salvatrice.
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Chapitre 1

Depuis son arrivée, seul le sol persistait à garder une troublante neutralité émotionnelle. 24 mètres carrés. Elle avait délibérément perdu son temps à mesurer l'aire de cette maudite salle d'attente. Un procédé ingénieux : la longueur de sa basket noire correspondait exactement à la largeur d'un carreau. Des carreaux rectangulaires, réguliers, froids, monotones et assoiffés qui semblaient boire la pale lumière tamisée s'écoulant de deux candélabres vissés au mur, derrière la jeune femme, près du plafond colonisé par quelques araignées. Ce dernier écrasait l'espace en menaçant ses pensionnaires de son armature métallique en croisillon, cintrant un damier cendré, véritable écho chromatique vertical aux sombres carreaux.

Les coudes sur les genoux, la mâchoire enfoncée sur ses phalanges serrées, Élisa avait dénombré 20 largeurs de carreau, du siège le plus à sa gauche jusqu'au mur dont elle taquinait parfois l'arrête avec la pointe de son pied droit. Elle chaussait du 36 ; elle n'aimait pas ses pieds qu'elle estimait trop petits, trop quelconques. La jeune femme en prenait pourtant bien soin, verni rose et ongles impeccables. Son copain n'était assurément pas un amant romantique, loin de là, mais il avait très tôt trouvé son point faible qui s'accommodait sans résister de son don pour les massages. Élisa ferma les yeux un instant ; l'image de l'intersection entre les quatre carreaux devant ses pieds persistait un peu sur sa rétine. Soudain, elle repensa aux mains de Gaby et la croix disparut. Elle ressentait déjà ses doigts audacieux sur sa cheville ; ils glissaient lentement sous ses pieds, son pouce imprégnant un rythme régulier et chaud comme s'il cherchait à planter une graine profondément sous sa peau. C'était agréable. Mais lorsque le moment se faisait sentir, la main quittait toujours sa plante pour grimper le long de ses jambes. Toujours le même entortillement. Toujours les mêmes silences. Elle poussait toujours plus haut.  

Un sourire brisé par un sursaut. 

La porte en face s'ouvrit brusquement en faisant grincer ses gonds. Une porte couleur rouille encadrée par deux portraits anciens, en noir et blanc, qui représentaient un homme en smoking noir et une femme en robe blanche, les mains posées sur son ventre. Ils souriaient. Leurs visages étaient troubles. Peut-être des membres de la famille du Docteur ou d'illustres confrères. Un dernier tableau surplombait la porte. Une photographie. Un paysage marin poisseux, pluvieux, gris et peu contrasté. Des vagues à perte de vue venant s'échouer sur d'anciennes pêcheries.  

Élisa leva ses yeux noirs vers l'homme en imperméable qui refermait la porte derrière lui en la claquant trop fort. Il était épuisé. Il avait pleuré. De lourds cernes humides creusaient ses joues mal rasées. Il prit le temps de serrer la main d'un autre individu en chemise rouge, en reluquant ses bottes en cuir avec insistance. Le nez figé sur les sombres carreaux, elle le regardait à peine quitter la salle d'attente par la porte située à sa gauche. Une femme coiffée d'un chapeau fleuri qui dépareillait avec la turpitude des lieux ne replia pas ses jambes sous sa chaise pour laisser passer l'homme à l'imperméable. Le geste aurait été courtois mais inutile, puisque ce dernier eut largement l'espace nécessaire pour ouvrir la porte vers l'extérieur. 

Un silence lourd – presque effrayant – s'installa dès lors, comme si la tristesse de ce pauvre homme était restée prisonnière entre ces murs. Élisa ne ressentait que trop peu d'empathie pour cet inconnu ; elle demeurait persuadée que le malheur ne quitte pas aussi facilement ceux qui l'expriment ouvertement, qu'il faut se montrer fort, ne jamais transpirer sa peur ou sa douleur car leurs odeurs attirent le mal. Furtivement, elle recompta les personnes restantes, assises autour d'elle, comme pour se rassurer que les choses restaient bien à leur place malgré l'atmosphère étouffante – angoissante – de cette étrange salle d'attente. 

Ils étaient cinq. Une blonde en chemisier jaune faisant mine de lire un bouquin la dévisageait à la dérobée lorsque Élisa fixait ses carreaux. Elle était plus jeune qu'elle, une impatiente tenace marquée par de petits détails univoques qui n'échappaient pas à la jeune femme aux baskets noires. Assise à deux sièges d'intervalle, contre le mur perpendiculaire au sien, ses mains blanches aux ongles rongés remuaient sur la couverture du livre qu'elle malaxait comme de la pâte à pizza. Ses genoux sautillaient spasmodiquement, juste quelques secondes ; ce tic nerveux soulevait sa jupe vraiment trop courte.  

Élisa soupira profondément en croisant le regard de la blonde. Une esquisse de sourire commune comme pour entrer en communication. En fait, personne ne parlait plus depuis des heures, depuis son arrivée, depuis qu'elle avait donné son temps, son corps et son âme à cet endroit. Elle commençait à regretter. Élisa s'était trop imprégnée de l'esprit des lieux. À moins du contraire… Elle ne savait plus quoi penser ; la jeune femme n'osait pas ouvrir la bouche ; ses lèvres douces restaient muettes ; dire un mot et briser ce silence la terrifiait, comme si le premier qui émettrait un son serait exécuté. Finalement leurs regards s'esquivèrent, l'un trébuchant de nouveau sur les carreaux et l'autre rebondissant sur la couverture du livre.  

Quant à elle, la femme au chapeau fleuri ne bougeait pas, cachée derrière ses grosses lunettes marron. Élisa s'en détourna, se redressa un peu et s'étira discrètement en jetant un œil vers le garçon assis en face d'elle, adossé contre le mur parallèle au sien.  

Il était plutôt mignon dans son style, maigre, à l'opposé des cheveux rasés et du pragmatisme vestimentaire de Gaby qui détestait changer ne serait-ce qu'une ombre de son image impeccable. Élisa lui offrit, un jour, pour son anniversaire, une chemise hawaiienne qui termina sa vie comme chiffon pour laver les vitres de son luxueux appartement. Ce garçon portait un T-shirt vert amusant, avec un drôle d'animal pixélisé imprimé dessus qui ressemblait à une méduse. Ses cheveux étaient coiffés dans tous les sens, comme si, dans son monde, le miroir n'avait pas encore été inventé. D'un air endormi, il écoutait de la musique avec des machins sur ses oreilles, en pianotant sur son smartphone.  

Plongé dans l'écran, piégé dans son univers, il ne bougea pas même un sourcil lorsque « la porte rouille » s'ouvrit une nouvelle fois. Un grand bonhomme à la moustache courte pencha, pour les rejoindre, une tête qui semblait avoir été taillée dans du granit.

« Au suivant », lança-t-il laconiquement, d'une voix trop douce, trop affable pour un colosse de son envergure.  

Élisa replaça une mèche rebelle derrière son oreille gauche, puis mit les mains dans les poches de son pantalon en observant, détachée, le cinquième patient se lever bruyamment, une pointe de rage dans sa posture. C'était un homme en chemise rouge qui mastiquait du chewing-gum en croisant les bras depuis le début. Il passait souvent sa langue sur ses incisives ; du mépris et du désir empoisonnaient ses yeux mi-clos, impassiblement braqués sur le corps d'une Élisa étrangement passive. Il se gratta la barbe, passa devant le garçon aux écouteurs en traînant ses sublimes bottes de cuir, puis s'engouffra dans l'antre avec le géant. Une aura de culpabilité vint ternir son passage dans la salle d'attente.  

La porte grinça, claqua, et le silence étreignit ceux qui pouvaient encore l'entendre.

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