
Bohemia
Chapitre 2
J’avais terminé de travailler plus tôt que d’habitude, vendredi oblige, et étais allé faire quelques courses à la supérette du coin. Comme je n’étais pas pressé, j’avais pris mon temps et, sans m’en rendre compte, je comptai parmi les derniers clients quand je passai à la caisse. La caissière avait l’air exténuée et j’essayai de faire au plus vite pour abréger ses souffrances.
Avec mes sacs je sortis dans la rue, quand soudain je fus frappé.
Non pas par un coup de genou bien placé, ce que j’aurais préféré, mais par le silence. Par l’absence des gens. (Où étaient-ils donc tous passés ?) Par les magasins fermés. Par cette brise légère, indolente et angoissante que l’on doit retrouver dans toutes les villes fantômes du monde. Par le vide. Par le néant.
Je ressentis alors ce que l’on doit appeler en psychiatrie une véritable « putain de crise d’angoisse de la mort qui tue ». Angoisse de la mort avec un grand M. La mienne et celle du monde. Angoisse de l’inéluctable finitude des choses, et de l’insignifiance de tout.
Mes viscères se contractèrent subitement, mes battements de cœur s’accélérèrent, et j’éprouvai le froid, le vrai froid, dans la globalité de mon système nerveux. Je me mis à respirer de plus en plus fort et à chercher mon air. C’était la première fois que cela m’arrivait. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il se passait.
Ce soir-là, en rentrant chez moi, je sifflai une bouteille de rouge en moins de temps qu’il n’en faut pour regarder un épisode de sitcom, puis enchaînai avec quelques verres de rhum orange pour forcer mes neurones à ne plus penser.
Car dès que je commençais à approcher par la pensée, même de loin, cette chose qui m’était arrivée en sortant de la supérette, je sentais immédiatement mon sang se glacer, et on ne peut pas dire que c’était la sensation la plus agréable qui soit.
Malheureusement pour moi, les jours suivants, la situation empira.
J’essayai pourtant de retrouver mes habitudes. Le matin je me levais toujours à la même heure. J’essayais de manger le mieux possible, pas trop pour ne pas grossir, mais assez pour ne pas avoir faim. J’essayais de me plonger dans le travail et de répondre à toutes les sollicitations le plus vite possible. Je participais aux visios organisées par ma famille, par mes connaissances. J’essayais de ne pas trop abuser des séries. Je prenais régulièrement des nouvelles de tout le monde…
Mais tout ceci ne me leurrait pas.
Le soir, au moment de me coucher, je repensais à ce moment, à cette angoisse, et le fait d’y penser m’angoissait encore plus. J’étais qui finalement ? Je comptais pour qui ? Ce que je faisais avait-il vraiment du sens ? Si je disparaissais, qui s’en soucierait ? Mes parents probablement, et encore ils étaient beaucoup plus proches de mon frère et de sa famille que de moi. Mon frère, peut-être un peu, même si on s’était beaucoup éloignés ces dernières années. Mes amis ? Lesquels ? Les plus proches ? Mais avais-je encore des amis proches ?
Toutes ces questions m’empêchaient de dormir. Je me tournais et retournais dans mon lit. Puis, au bout d’un moment, je craquais. Je regardais un énième épisode de série, ou buvais un verre, ou allais sur un site porno, ou les trois à la fois. Je finissais par m’endormir tard, trop tard, et mes levers étaient de plus en plus difficiles.
Pour tenir la journée, je buvais de plus en plus de café. Conséquence de cela, le soir, j’avais de plus en plus de mal à m’endormir.
Que faire dans ces conditions ? Aller voir un médecin ? Ils avaient d’autres chats à fouetter en ce moment. Et puis avais-je vraiment envie de raconter les détails de ma triste vie à un inconnu ? Tout cela à cause d’un bad trip dans une rue vide ? C’était pathétique. J’avais honte.
Un soir, c’était un dimanche, je crois, je somnolai dans mon canapé devant un épisode de je ne sais quelle série, et commençai à m’endormir, quand je fus brutalement réveillé par des cris. Je me levai en sursaut et, mon corps me faisant défaut, manquai de tomber dans les pommes. La tête me tournait.
Quels étaient ces cris ? Une voix d’homme, agressive, et une de femme, hystérique. D’où venaient-ils ? Du mur, enfin de l’appartement d’à côté. Pas celui du palier, celui de l’immeuble d’à côté. Qu’est-ce qu’ils disaient ? Je n’entendais pas distinctement les mots. Mon esprit était embrumé. L’homme était en colère pour je ne sais quelle raison et la femme hurlait à n’en plus finir. Cela créait un bruit de fond désagréable, inintelligible, et terriblement angoissant. Je n’avais pas besoin de ça. Devais-je appeler la police ? Je ne me sentais pas d’appeler la police.
Je retrouvai dans mes affaires des boules quies et les mis pour ne plus rien entendre. Mais cela créa dans ma tête un faux silence où j’entendais encore, de très loin, ces cris stridents qui devenaient alors d’autant plus inquiétants. Je sentis une nouvelle crise d’angoisse monter et les retirai immédiatement.
J’essayai alors différentes techniques : écouter de la musique, augmenter le volume (mais pas trop car j’avais mal à la tête), écouter de la musique avec un casque, me cacher la tête sous un oreiller, écouter de la musique avec des boules quies et un casque, la tête cachée sous un oreiller. Mais rien n’y fit. J’entendais toujours ces cris. Les entendais-je vraiment ? En tout cas ils hantaient mon cerveau et étaient toujours présents quand j’osais écouter de nouveau. Je tournais en rond, j’allais devenir cinglé, devais-je aller faire un tour dehors ? Je n’en avais pas la force, j’étais nauséeux, j’étais fatigué, je voulais juste dormir.
Quand soudain une idée folle me vint à l’esprit. La cave. J’avais une cave au sous-sol. Un espace certes réduit, mais dans lequel je pouvais mettre un matelas. Sur le moment, cela me parut la meilleure idée de tous les temps. En plus il faisait frais au sous-sol et cela allait sûrement m’aider à dormir.
Je rassemblai mes affaires et descendis.
Une demi-heure plus tard, j’étais allongé dans le noir, seul, dans le silence absolu. Cela faisait longtemps que je n’étais pas venu ici. J’avais disposé une bâche sur la terre battue et installé un matelas gonflable dessus. Un drap, une couette et quelques couvertures plus tard, et cela ressemblait à un véritable nid – ou plutôt terrier – douillet, isolé du reste du monde, comme perdu dans les entrailles de la Terre. L’avantage était qu’il n’y avait pas de réseau, que je n’avais pas accès à mon ordinateur, et que je n’étais tenté par rien, pas même une petite bière sortie du frigo. (J’avais quand même pris avec moi une flasque de rhum au cas où.) Et puis bien sûr je n’entendais plus ces cris. J’étais seul, au calme, et ressentais pour la première fois depuis longtemps une véritable parenthèse de sérénité.
Je repensai à ce livre de Jules Verne que j’avais lu dans ma jeunesse et qui racontait cette expédition au centre de la Terre. Cette histoire m’avait beaucoup marqué à l’époque. En lisant, je voyais littéralement ces personnages s’enfoncer dans des tunnels de plus en plus profonds, pour finalement découvrir ces lieux extraordinaires, peuplés d’êtres vivants non moins extraordinaires. Que j’avais aimé lire ces romans d’aventures étant jeune, à une époque où mon monde était encore baigné d’insouciance ! Petit à petit mon esprit divagua parmi ces souvenirs heureux, et je commençai enfin à sombrer dans le sommeil.
Tout à coup, j’entendis un bruit.
Un bruit discret certes, mais dérangeant, comme des petites tapes sur le sol qui s’enchaînaient rapidement, puis qui s’arrêtaient, pour reprendre juste après. Un animal ? Pour répondre à mon interrogation, un couinement se fit entendre. Un rat. Je me redressai et cherchai mon portable. Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Évidemment qu’il y avait des rats. J’en avais déjà vu tellement dans le métro, il était donc tout à fait normal d’en trouver ici dans la cave de mon immeuble.
J’allumai mon portable et regardai autour de moi. Heureusement que je ne vis pas directement l’animal, j’en aurais eu une crise cardiaque. Mais tout de suite après j’entendis de nouveau le couinement, puis le bruit qui s’éloignait.
Qu’est-ce que je foutais là ? Sérieusement, qu’est-ce que je foutais là ?
Je me vis alors tel que j’étais : un pauvre type, angoissé, insomniaque, enfermé dans sa cave, seul parmi les rats, sirotant pathétiquement sa flasque de rhum en s’apitoyant sur son sort.
Je me mis alors à pleurer, en silence, sans pouvoir m’arrêter. Jamais je ne m’étais senti aussi misérable. Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi.
Quand soudain je sentis comme un léger courant d’air. Je mis du temps à réagir. Un courant d’air ? Dans un espace fermé ?
Je levai les yeux et, pour la première fois, je le vis.
Le passage.
C’était un trou dans le mur, vaguement circulaire, de moins d’un mètre de large. Et au-delà de ce trou, il y avait un tunnel, comme on peut en voir dans les vieux films d’évasion, qui s’enfonçait dans l’obscurité.
J’en restai abasourdi, et le mot est faible.
Plus précisément, je sentis une boule de terreur se former aux tréfonds de mes entrailles, ce qui me coupa littéralement le souffle et glaça instantanément la totalité de mes fluides corporels.
Ce trou n’était pas là avant. J’en aurais mis tous mes membres à couper. Comment était-il arrivé là ? C’était impossible. Étais-je en train de délirer ?
Au bout d’un temps qui me parut interminable, je repris ma respiration, doucement, douloureusement. Mon épiderme, qui était tendu comme une arbalète, se mit alors à transpirer.
Le souffle court je m’approchai doucement du trou. Je l’éclairai avec mon téléphone et regardai à l’intérieur. Au bout de quelques mètres, il tournait légèrement, je ne pouvais donc pas voir où il menait.
Je restai ainsi pendant un moment.
Tout à coup, je sentis une odeur d’herbe mouillée qui semblait provenir du tunnel. Une odeur d’herbe mouillée ? D’où pouvait-elle provenir ? Je regardai autour de moi, hésitai. Après tout, qu’est-ce que j’avais à perdre ?
J’attrapai ma flasque, en bus une longue gorgée, sentis les battements de mon cœur s’accélérer, pris une grande inspiration, puis m’engouffrai dans le tunnel, sans avoir aucune idée de l’endroit où j’allais atterrir.
Vous aimerez aussi





