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Couverture du roman Bohemia

Bohemia

En mars 2020, Fred subit de plein fouet l'isolement du confinement. Seul face à ses doutes existentiels, ce citadin cherche désespérément à fuir un conflit de voisinage bruyant. Sa quête de calme le mène au sous-sol de son immeuble, où il découvre un portail secret. Ce passage s'ouvre sur Bohemia, une dimension fantastique et utopique libérée des lois rationnelles. Thierry Detter dépeint ici un univers inversé, offrant une alternative onirique à la rigidité de notre société.
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Chapitre 3

2

Je progressai lentement.

Déjà ce n’était pas pratique de marcher à quatre pattes un téléphone à la main. Ensuite le tunnel n’était pas si large que ça et je devais faire attention à ne pas me racler le dos ou me cogner la tête. Enfin j’avais peur, tout simplement.

C’était quoi ce tunnel ? Il était là avant et je ne l’avais jamais remarqué ? J’en doutai. Et puis était-il fiable ? Parce que j’étais sûr qu’au moindre éboulement, je pouvais y laisser ma peau. Qui viendrait me chercher ici ? Dans ma cave, que j’avais fermée de l’intérieur, dans un conduit que personne n’avait jamais vu à part moi, à plusieurs dizaines de mètres dans le sol ? Je commençai à angoisser. Encore une fois : qu’est-ce que je foutais là ? En plus il m’était impossible de faire demi-tour car le tunnel était désormais trop étroit. Soudain il commença à descendre légèrement, ce qui acheva de me paniquer.

Je respirai avec de plus en plus de difficultés et sentis mes nerfs me lâcher. Combien de temps allais-je tenir ainsi ?

Au bout de longues minutes qui me parurent interminables, le tunnel redevint plat et je sentis de nouveau l’odeur d’herbe mouillée. J’eus alors le sentiment que mon calvaire allait bientôt prendre fin. J’accélérai la cadence, m’écorchant les mains, les genoux, le dos. Quand tout à coup j’aperçus enfin de la lumière au bout du tunnel.

Dans un état second, j’accélérai encore, puis discernai enfin quelque chose. Des feuilles ? Des branches ?

Vers la fin le tunnel remontait légèrement et débouchait sur un buisson, enfin plus précisément sous un buisson.

Fébrile, j’écartai les branchages, m’extirpai de là, et me retrouvai enfin à l’air libre. Air que je respirai à pleins poumons, tel un bébé qui vient de naître, jouissant pleinement de chaque molécule d’oxygène qui pénétrait dans mon corps.

Où étais-je ?

Je pris le temps d’ouvrir les yeux et regardai autour de moi : une forêt. J’étais dans une forêt. Et il faisait nuit. Ce qui était logique. La nuit, pas la forêt. Je me retournai, le tunnel était encore là. Une forêt ? En pleine ville ? Curieusement je n’entendis pas un seul bruit de voiture, pas même l’once d’une rumeur. J’avais l’impression d’être en pleine nature. J’étais en pleine nature.

Il faisait bon. Enfin je n’avais pas froid. Et l’air sentait bon. Ce devait être à cause des arbres, je distinguai des sapins, enfin des arbres à épines. Il y avait aussi des arbres à feuilles, dont des chênes grandioses.

Au-dessus de ma tête, une trouée me permit d’apercevoir le ciel étoilé, ainsi que la lune qui était pleine. Un nuage passa devant cette dernière, tout doucement. C’était magnifique. Je devais me rendre à l’évidence : je n’avais aucune idée de l’endroit où j’avais atterri, mais c’était magnifique.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

J’inspirai à fond, regardai autour de moi, puis fis mes premiers pas dans ce monde que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam.

Marcher dans cette forêt était agréable. Mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité et, grâce à la lumière de la lune, on y voyait presque comme en plein jour. Le sol était facilement praticable et on y distinguait des sentiers. Des sentiers ? Cela voulait-il dire que d’autres personnes étaient venues ici avant moi ? Soudain j’entendis un bruit et m’arrêtai. J’écoutai attentivement. Des bruits de voix, lointains. À un moment je crus discerner un rire, ou un cri. Il y avait donc d’autres personnes en ce lieu.

Que devais-je faire ? Aller à leur rencontre ? Et s’ils se montraient hostiles ? J’étais seul et distinguais plusieurs voix. Perdu au milieu de nulle part, dans une forêt dont l’existence me faisait douter de mes capacités mentales, je n’étais pas sûr de vouloir rencontrer une horde d’autochtones belliqueux.

J’en étais là de mes réflexions, à ne pas savoir si je devais continuer ou pas, quand soudain je la vis.

Elle se tenait là, à une vingtaine de mètres de moi, telle une apparition, et m’observait.

J’avais du mal à discerner ses traits mais elle me sembla tout de suite extrêmement belle, avec ses longs cheveux qui couvraient ses épaules et ses yeux clairs et immenses.

Cette rencontre était tellement improbable que je ne sus comment réagir.

— Bonsoir ! m’écriai-je.

La jeune femme ne dit rien et continua de m’observer.

Je décidai de m’approcher, les mains en avant pour montrer que je n’avais aucune mauvaise intention.

— Je ne sais pas où je suis ! Je m’appelle Fred, enfin Frédéric…

La jeune femme ne dit toujours rien et attendit que je m’approche. Sa peau était pâle, ses traits fins et elle portait des vêtements amples et colorés, genre hippie ou un truc dans le genre. Elle était vraiment, vraiment très jolie.

Alors que je n’étais plus qu’à quelques mètres d’elle, elle me fit signe de m’arrêter.

— Je… Elle me fit signe de me taire.

Puis elle pointa son index sur elle, agita sa main devant sa bouche pour mimer quelqu’un qui parle, et fit un geste de négation.

— Vous êtes… muette, c’est ça ? Elle hocha la tête. J’avalai ma salive, nerveux.

— Je… m’appelle… Fred, articulai-je. Elle acquiesça, me montrant qu’elle avait déjà compris.

— Comment… Elle fit un geste pour m’interrompre. Elle se désigna de nouveau, puis dessina des lettres dans l’air avec son doigt.

— I ? Elle acquiesça. B ? Elle me fit signe que non, puis recommença. R ? Elle me fit signe que oui. I, S ? Iris, c’est ça ? Elle acquiesça de nouveau, satisfaite.

— C’est joli comme prénom.

Elle me sourit et j’eus soudain l’impression que mon cœur allait se briser en mille morceaux. Je la sentis un peu gênée. Ressentait-elle pour moi ce que je ressentais pour elle ? Je priai pour que ce soit le cas.

— Excusez-moi mais… On est où ? Iris réfléchit un instant, puis ouvrit grand les bras pour me montrer la forêt avec un grand sourire qui me la rendit encore plus jolie.

— Dans un endroit magnifique, c’est ça ? Elle rigola sans bruit, pour me signifier que j’avais vu juste.

Soudain j’entendis de nouveau les bruits de voix lointains

— Il y a d’autres gens ici ? Elle acquiesça, me fit signe de la suivre, puis s’éloigna.

Après quelques secondes d’hésitation, je la suivis, complètement déboussolé par ce qui venait de se produire, mais tout ébloui par tant de grâce.

Iris m’emmena plus loin dans la forêt. Je ne savais pas où j’allais, je ne savais plus d’où je venais, quant à savoir comment je m’appelais, je n’en gardais plus qu’un vague et lointain souvenir.

Au bout d’un moment je distinguai une construction dans la forêt. Une maison ? Plutôt une sorte de cabane, ou de hutte. Plus loin j’aperçus d’autres habitations parsemées de-ci de-là. Parfois des voix en réchappaient. Elles me paraissaient joyeuses, mais je pouvais me tromper. La forêt s’éclaircit et nous arrivâmes dans une clairière où je découvris plusieurs autres constructions. Qu’est-ce que c’était que cet endroit ?

Iris se dirigea vers une maison en bois devancée d’une terrasse à l’américaine. Elle monta les quelques marches qui menaient à l’entrée quand soudain je m’arrêtai. Il y avait plusieurs personnes à l’intérieur, j’entendais distinctement leurs voix. Iris dut sentir mon hésitation car elle se retourna, se fendit d’un sourire, puis me refit signe de la suivre. Elle poussa la porte et entra dans la maison.

Apparemment elle était attendue car plusieurs voix s’élevèrent pour l’accueillir. Je me retrouvai alors seul comme un idiot, ne sachant comment réagir. J’hésitai quelques secondes puis, comme je n’avais rien d’autre à faire, j’entrai à mon tour.

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