Couverture du roman Bohemia

Bohemia

8.6 / 10.0
En mars 2020, Fred subit de plein fouet l'isolement du confinement. Seul face à ses doutes existentiels, ce citadin cherche désespérément à fuir un conflit de voisinage bruyant. Sa quête de calme le mène au sous-sol de son immeuble, où il découvre un portail secret. Ce passage s'ouvre sur Bohemia, une dimension fantastique et utopique libérée des lois rationnelles. Thierry Detter dépeint ici un univers inversé, offrant une alternative onirique à la rigidité de notre société.

Bohemia Chapitre 1

1

Tout a commencé avec cette histoire de coronavirus.

Quand j’y pense, s’il n’y avait pas eu d’êtres humains assez stupides pour braconner ces bestioles à écailles, si cet animal, dont je n’avais jamais entendu parler, n’était pas porteur de quantité de saloperies pour l’homme, et si une souche microscopique n’avait pas provoqué le plus grand confinement de toute l’histoire de l’humanité, rien de tout ceci ne serait jamais arrivé.

Jamais.

Aujourd’hui, je ne sais pas si je dois en éprouver de la gratitude ou de l’amertume. J’avoue que tout se mélange un peu dans ma tête.

Les événements que je vais décrire ici se sont enchaînés avec une telle rapidité que j’ai parfois du mal à savoir s’ils ont réellement eu lieu. Et si tout cela était le fruit de mon imagination ? Il me semble pourtant impossible d’avoir pu tout inventer. Ce monde, ces personnes, ces instants, ces émotions que j’ai ressenties avec tant d’intensité. Non, s’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que tout ceci est vraiment arrivé.

Comme beaucoup de gens, je n’ai pas vu venir le confinement. Je devais être trop pris par, je ne sais pas, le quotidien ?

Bien sûr j’avais entendu parler de cette épidémie qui se propageait en Chine, de ces hôpitaux de campagne construits en quelques jours, de ces millions de personnes confinées du jour au lendemain. Cinquante, soixante millions ? Une bagatelle pour eux. C’est ce qu’on dit souvent quand on parle de la Chine. Tellement raciste quand on y pense.

Et puis il y a eu les premiers cas en Europe : en Italie, en France, en Allemagne. Le premier décès français était celui d’un octogénaire d’origine chinoise. La situation était-elle si grave ? Je pensais que, quelque part, on arriverait à juguler l’épidémie.

Quand l’Italie a commencé à se confiner, je n’ai toujours pas compris. Si les Italiens en arrivaient à de telles extrémités, c’est que leur système de santé ne devait pas être assez bien organisé. Cela ne pouvait pas arriver chez nous.

Quand on a annoncé la fermeture des écoles, en tant que célibataire sans enfant, je ne me suis pas senti très concerné.

C’est idiot mais pour moi le choc a été la fermeture des bars et des restos.

C’était un samedi. Des collègues m’ont dit qu’ils allaient boire un coup pour trinquer à la « fin du monde ».

Je n’avais rien prévu ce soir-là et n’étais donc pas contre aller boire quelques bières…

À minuit, malgré nos supplications, le patron du bar fermait son établissement. Mes collègues voulurent finir la soirée chez l’un d’eux mais personnellement j’avais assez bu comme ça.

Je rentrai donc chez moi et sombrai dans un sommeil sans rêve, la bouche pâteuse, amusé au fond de moi par cette situation extraordinaire, qui mettait un peu de piment dans mon existence si monotone.

Le dimanche, je tiquai en recevant un mail de mon chef qui nous demandait de passer en télétravail dès le lendemain. Ce qui allait, mais il ne s’en rendait pas compte, amputer l’essentiel de mon quota de rapports sociaux hebdomadaires.

La journée du lundi défila comme dans un mauvais rêve.

Je me levai tôt pour entamer ma journée à huit heures. J’enchaînai les appels, les visios, les mails, les messages en tout genre, commençai à rédiger quelques notes pour les différents services, puis finis la journée épuisé, en n’étant pas sorti une seule fois et en n’ayant vu aucune âme qui vive.

Le soir même on nous annonçait le confinement, pour de vrai cette fois-ci. Je crois que je me rendis alors compte de ce qu’il se passait vraiment, mais sans vraiment m’en rendre compte. Les jours suivants allaient me faire prendre conscience que, désormais, rien ne serait plus jamais comme avant.

Je réalise aujourd’hui avec un certain dépit que mon quotidien ne changea pas radicalement avec le confinement. En effet avec les années, sans vraiment le vouloir, j’étais devenu quelqu’un de très solitaire.

Pendant la semaine mon travail me prenait beaucoup, beaucoup de temps – sans compter les transports : répétitifs, monotones, abrutissants – et je passais l’essentiel de ma journée devant un écran.

Le soir, en rentrant chez moi, j’achetais quelque chose à manger à la supérette du coin, puis me réfugiais dans mon T2 pour me recoller devant un écran. Je perdais du temps sur les réseaux sociaux (comme tout le monde) puis finissais par regarder quelques épisodes de la dernière série en date, avant de m’endormir la tête pleine de choses futiles, et finalement assez vide.

Le week-end je trouvais toujours quelque chose à faire pour occuper mon temps : les courses, se promener, une expo, un ciné, aller boire un verre avec une connaissance que je n’avais pas vue depuis longtemps, se raconter nos vies, et ce qu’on avait vu comme série, film, expo ou dernier je ne sais quoi à la mode.

Pour les vacances c’était un peu pareil. J’avais toujours un lieu à visiter, des gens à aller voir – mes parents, mon frère et sa petite famille, un couple d’amis – ou un événement quelconque à honorer de ma présence.

Je m’aperçois avec le recul que je remplissais mon temps libre sans forcer, comme quoi il est vrai que la nature a horreur du vide. Cependant, avec les années, force est de constater que je faisais les choses non pas par choix ou par envie, mais de plus en plus par automatisme.

C’est difficile, voire honteux, pour moi de l’admettre, mais j’atteignais également des sommets de vacuité dans mes relations amoureuses, si tant est que l’on pût les nommer ainsi.

J’avais eu quelques histoires, plus jeune, qui avaient duré quelques mois, un an pour la plus sérieuse, mais qui s’étaient toutes terminées de la même façon : dans la lassitude, et la difficulté de l’admettre. À chaque fois les séparations se passaient mal et je ne revoyais plus mes ex.

Pendant quelque temps, j’avais cédé à la facilité et fréquenté ces merveilles des temps modernes que l’on appelle les sites de rencontre. J’avais rencontré pas mal de filles comme ça, plusieurs dizaines. La première fois j’avais trouvé ça très excitant même si, en soi, la soirée avait été assez banale. Les fois suivantes, j’avais désespérément essayé de retrouver ce frisson d’excitation et eus beaucoup de mal à admettre qu’au fur et à mesure des rencontres, tel l’horizon que l’on essaie d’approcher, il s’éloignait de plus en plus. Et puis, un jour, alors qu’un blanc s’était installé dans une énième conversation avec une jeune femme dont je n’arrivais décidément pas à mémoriser le prénom, je m’étais trouvé cruellement pathétique. Alors j’avais tout arrêté.

Aujourd’hui je réalise à quel point j’étais seul à cette époque, bien que n’en ayant pas conscience. Le confinement m’a ouvert les yeux sur cette solitude et je peux déjà, quoi qu’il se soit passé par la suite, le remercier pour cette grande claque de lucidité.

Cela s’est passé en fin d’après-midi, le vendredi après le début du confinement. Enfin si je me trompe pas. Enfin si mes souvenirs sont exacts. (Mais, quand on y pense, comment savoir si des souvenirs sont exacts ?)

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Table des matières de Bohemia

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