
Un jour à l'aube
Chapitre 2
Tout est en ordre, il me reste juste à prendre le cliché accroché à côté du lit et je serai fin prête. La précieuse photo dans mon sac à main, je reste un moment sur le pas de la porte pour embrasser une dernière fois du regard mon futur ancien « chez moi » : un salon avec kitchenette, une chambre, une salle d’eau, le tout meublé avec simplicité comme à mon arrivée… Je ne laisse rien derrière moi, mais je dois pourtant reconnaître qu’une légère appréhension loge dans le creux de mon estomac. Je sais qu’une page de ma vie est en train de se tourner et que la clé qui tourne à son tour dans la serrure y met fin. Lorsque je sors de l’immeuble, le soleil a enfin fait fuir l’obscurité et il ne me reste plus qu’à ranger dans le coffre de ma voiture mes bagages. C’est étrange de voir que je suis capable d’y faire entrer tout ce qui constitue ma vie. Mais en y réfléchissant bien cela n’a rien d’étonnant et a toujours été ainsi. Tous les deux ans en moyenne, maman et moi déménagions et nous voyagions léger, ne faisant suivre que très peu de biens matériels. Lorsque j’étais plus jeune, je lui en voulais de partir si souvent. Je rêvais d’avoir comme la plupart des enfants une vie bien stable, car dès que je commençais à créer des liens, à me faire des amis, il nous fallait partir. Je n’ai jamais compris ce besoin irrépressible qui l’empêchait de tenir en place, mais il faut croire qu’elle a fini par me le transmettre. Aujourd’hui encore, je m’en vais loin de mon quotidien mais cette fois-ci, je pars seule… Puisque ma mère a quant à elle quitté ce monde il y a un an, jour pour jour. Je n’ai pas eu le courage de partir avant l’anniversaire de sa mort. Je voulais être là aujourd’hui pour lui dire au revoir avant de prendre la route. Je ne sais pas quand je pourrai revenir la voir et je ressens le besoin de lui parler une dernière fois, même si désormais cela signifie parler à une pierre tombale.
Après m’être arrêtée pour acheter un bouquet de lys blancs, je me gare sur le parking de l’imposant parc cimetière. Je n’ai jamais été une adepte de ces lieux, encore moins depuis que l’un d’entre eux accueille le seul être que j’ai jamais aimé et je me réjouis que le ciel soit dégagé pour m’y rendre. Dans la mesure du possible, je fais en sorte qu’il en soit ainsi pour ne pas avoir à revivre la peur qui m’a collée à la peau, en plus de la peine, le jour des obsèques. Malgré moi, des souvenirs encore pénibles se ravivent pour me faire revivre ce triste jour d’octobre où j’ai dû dire adieu à ma mère. Nous étions trois autour du trou dans lequel reposait déjà le cercueil qui n’allait pas tarder à être recouvert de terre. À dix heures du matin, le soleil aurait dû nous faire l’honneur de sa présence, mais il avait déserté les lieux pour laisser sa place à une épaisse brume blanche qui donnait à l’atmosphère une ambiance encore plus oppressante. Je ne pense pas qu’une belle journée d’automne aurait apaisé mon chagrin mais pour autant, elle m’aurait permis de le vivre librement pour qu’il puisse faire son chemin. Au lieu de quoi, une part de moi écoutait l’éloge funéraire et l’autre appréhendait de devoir repartir seule… Et c’est ce que j’ai dû faire. Une fois son labeur fini, le prêtre est parti vaquer à ses occupations, le fossoyeur a commencé à recouvrir le corps sans vie de ma mère et je me suis retrouvée, le visage inondé de larmes, au milieu des allées silencieuses. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être eu l’impression d’évoluer au milieu d’un nuage doux et cotonneux, mais j’étais à mille lieues de cette agréable sensation de cocon. Mon imagination débordante a envahi mon esprit affaibli par le drame et m’a donné la sensation de plonger dans une scène fantomatique de « Spleepy Hallow ». Le brouillard qui flottait au-dessus des stèles s’est mis à vibrer, à danser, comme s’il était habité des nombreuses âmes égarées. Rattrapée par l’idée que je puisse être entourée d’esprits, j’ai accéléré le pas et c’est à ce moment que je l’ai senti… Comme l’effleurement d’une main sur mon épaule. Je suis restée un instant qui aurait pu être éternité, tétanisée, le souffle coupé. Puis prenant mon courage à deux mains, je me suis retournée prête sans l’être, à affronter la personne qui venait de me faire vivre une peur sans nom… Mais il n’y avait personne derrière moi. Pas de prêtre venu me rejoindre pour m’accompagner dans ma peine ni de cavalier sans tête venu chercher la mienne. Il n’y avait que ce brouillard qui s’était encore épaissi, prêt à m’engloutir. Aussitôt, les battements de mon cœur s’emballèrent, ma respiration se fit saccadée et la panique m’envahit. Je me suis mise à courir à perdre haleine dans les dédales de chemins pour atteindre la sortie et regagner la protection de mon véhicule. La main tremblante, j’ai mis le contact en priant pour que ma voiture ne refuse pas de démarrer. Par chance, le moteur s’est mis à vrombir et je me suis échappée comme si j’avais la mort aux trousses. Ce n’est qu’en retrouvant l’agitation des rues du centre-ville que j’ai réussi à me détendre, sans pour autant arriver à calmer mes tremblements. Une fois à l’intérieur de mon appartement, j’ai ôté mon haut, prête à voir la trace d’une main marquée au fer rouge sur ma peau… Mais il n’y avait rien. Il ne restait plus que cette étrange impression qui n’était peut-être qu’illusoire.
Et c’était forcément une illusion !
Les fantômes ne vous attrapent pas par l’épaule. Ils le font uniquement dans mes cauchemars et pour mon malheur, le deuil que je venais de vivre était bien réel. Inconsciemment, j’ai dû vouloir sentir la présence de ma mère pour qu’elle me serre une dernière fois contre elle. J’ai alors ressenti dans chacun de mes membres la tension accumulée ces derniers jours et je me suis mise à rire. À rire, encore et encore, sans plus pouvoir contrôler les spasmes nerveux qui me secouaient… Avant de fondre en larme. Car parmi toutes les inepties possibles et inimaginables que mon esprit pouvait mettre en scène, il n’y avait qu’une seule certitude : maman était morte.
Je ne la reverrai jamais.
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