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Couverture du roman Un jour à l'aube

Un jour à l'aube

En quête d'un renouveau pour briser sa solitude, Julia s'installe dans une demeure isolée au cœur des montagnes enneigées. Pourtant, ce départ idyllique tourne court lorsque son passé ressurgit. Entre les traumatismes d'enfance qui la consument et les gémissements sinistres qui s'élèvent des profondeurs de sa nouvelle propriété chaque nuit, son rêve s'efface devant l'horreur. Julia devra affronter une réalité terrifiante où les murs de sa maison semblent abriter un secret macabre.
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Chapitre 3

2

Je suis désormais convaincue que cette main n’était que le fruit de mon imagination mais pour autant, je préfère que le soleil soit de mon côté pour me recueillir. Avant de descendre du véhicule, je prends une profonde inspiration afin de me donner le courage nécessaire pour affronter le moment à venir… Car je sais que cette visite est différente des précédentes, tant pas sa finalité que par une de ses motivations. Après être passée devant les demeures silencieuses de nombreux locataires du lieu, j’arrive devant la stèle de ma mère. Comme toujours, je commence par remplacer les fleurs fanées par de nouvelles avant d’allumer une bougie. Je la sors de ma poche, je fais craquer une allumette, mais cette fois-ci, j’ai un pincement au cœur en enflammant la mèche. Je sais qu’à partir d’aujourd’hui, plus personne ne viendra la voir. J’ai la désagréable sensation de l’abandonner et cette idée renforce le sentiment de culpabilité qui m’habite depuis un an… Culpabilité causée entre autres par le ressentiment que j’ai encore à son égard malgré le temps qui est passé. Il faut que j’arrive à lui en parler pour pouvoir aller de l’avant et partir.

— Bonjour, maman. Je suis venue te dire au revoir. Je m’en vais aujourd’hui et j’avais besoin de te parler une dernière fois, ici. C’est difficile pour moi de t’avouer ce que j’ai sur le cœur, mais il faut que j’y arrive…

Elle tourne son visage fin vers moi pour me regarder intensément de ses grands yeux bleus.

—Je t’écoute Julia…

— Maman, je t’en veux terriblement et je n’arrive pas à te pardonner de m’avoir caché ta maladie.

En un geste tendre, elle passe une main sur ma joue pour tenter d’apaiser ma peine et ma colère, comme elle le faisait lorsque j’étais enfant.

—Je sais…

— Deux ans ! Deux ans maman… Tu as vécu deux ans avec ce cancer sans me le dire.

Sa main retombe le long de son corps tandis que son regard se voile jusqu’à me traverser.

—Je ne voulais pas que tu me regardes avec de la peine…

De nouveau, la rancœur me serre le cœur et je détourne la tête pour regarder dans le vague… Pour lui cacher ma détresse.

—J’aurais pu t’aider ! J’aurais pu être prêt de toi et t’aider à te battre, à lutter…

—Je ne voulais pas lutter, ma chérie…

— Je ne comprends pas que tu n’aies pas voulu te soigner. Je ne comprends pas que tu n’aies pas voulu essayer de vivre plus longtemps pour rester avec moi.

Ses doigts attrapent mon menton pour tourner ma tête vers la sienne et me forcer à lui faire face : Yeux dans les yeux.

—La décision que j’ai prise n’a rien à voir avec l’amour que je te porte.

Ah bon ? Alors, pourquoi décider d’abandonner son enfant unique ? Qu’avait donc la mort à lui offrir que je ne pouvais lui donner ?

— Tu aurais peut-être pu guérir, tu aurais peut-être pu gagner de belles années pendant lesquels nous aurions profité l’une de l’autre.

Son visage exprime un mélange de mélancolie, de contrariété, et c’est un peu plus virulente, qu’elle me rétorque :

—Tu aurais aimé me voir dépérir ? Tu aurais aimé te demander tous les jours si ce n’était pas le dernier ?

Non, mais j’aurais aimé lui dire que je l’aime ! Je ne lui ai jamais dit de son vivant et maintenant il est trop tard…

— J’aurais aimé être là pour toi… Juste être à tes côtés pour que tu ne sois pas seule avec tes peurs. J’aurais aimé te dire que je t’aime.

—Je sais que tu m’aimes, je l’ai toujours su… Mais surtout, tu étais là à mes côtés : Heureuse, souriante et c’est ça qui avait de l’importance.

— Je n’étais pas préparée à te perdre maman…

C’est à mon tour de passer mes doigts sur ses cheveux courts, presque blancs, avant de poser ma main sur la sienne et de laisser échapper mes larmes.

—On ne l’est jamais, ma chérie.

— Tu me manques maman, tu me manques tant !

—Tu me manques aussi, mais il fallait que je parte… C’était mon heure, mon moment.

Pendant plusieurs secondes, minutes ou heures, nous nous regardons intensément et j’essaye de graver dans ma mémoire son visage plein de vie… Le visage de ma mère, de ma seule famille, jusqu’à ce que je me résolve à briser le charme.

— Au revoir, maman, je t’aime.

—Je t’aime aussi et je m’excuse…

Sur ces derniers mots, ses traits disparaissaient et il n’y a plus de main sous la mienne. Je sais que j’ai dialogué avec moi-même, mais je suis soulagée d’avoir réussi à exprimer à haute voix ce malaise que je couvais depuis de nombreux mois. Depuis le jour où j’ai eu un appel m’informant que ma mère venait d’être admise à l’hôpital.

Ce jour-là, j’étais en plein shooting photo lorsque mon portable a sonné. J’ai regardé le numéro que je ne connaissais pas et ma conscience professionnelle a pris le dessus sur la curiosité. J’ai continué à mitrailler le futur « Top model » pour lui faire un book la hauteur de ses ambitions, avant de prendre connaissance du message. Celui qui m’annonçait que m’a mère était dans un état critique. J’ai jeté mon matériel dans la voiture et j’ai conduit dans un état second sur des kilomètres, m’imaginant qu’elle avait dû être victime d’un accident… Mais que l’on pouvait survivre à un accident, aussi grave soit-il ! Je suis donc tombée des nues, lorsque l’infirmière m’annonça :

— Son cancer est en phase terminale… Je suis désolée mais il n’y a plus rien à faire.

— Son cancer… Quel cancer ?

La jeune femme dans sa blouse blanche a marqué une seconde d’hésitation, mal à l’aise, pas prête à répondre à une telle question. Elle a marmonné un semblant de « Ne bouger pas, je vais appeler le médecin », avant de tourner les talons. Et ses talons ont laissé échapper un léger couinement sur le sol en linoléum et celui-ci s’est mélangé dans mon esprit aux mots improbables que je venais d’entendre pour devenir une véritable cacophonie. Un bruit assourdissant d’inepties qui me donna envie de prendre ma tête entre mes mains et de hurler ! Hurler pour mettre un terme au cauchemar dans lequel je venais de plonger sans y être préparé. Pourtant, je suis restée immobile, clouée sur place par le choc, jusqu’à ce qu’un homme élancé aux cheveux grisonnants s’approche de moi pour se présenter comme étant le Professeur Loriante. Dans d’autres circonstances, je me serais demandé quel père il aurait été pour moi s’il avait été ce mystérieux géniteur qui m’a donné la vie… Mais mon imagination a été avortée. J’étais obsédée par le mot écrit sous son nom, sur le badge accroché à sa blouse blanche : « Oncologue ». Oncologue, oncologue, oncologue… J’ai bloqué sur ce terme que j’avais entendu trop de fois dans « Docteur House » ou « Urgence » et qui n’envisageait jamais rien de bon. J’ai dû faire un effort incommensurable pour me concentrer sur ses paroles et j’ai appris de la bouche de « l’oncologue » que la maladie de ma mère avait été diagnostiquée deux ans plus tôt et qu’elle avait refusé tout traitement. Pendant deux ans, elle a laissé le cancer la ronger un peu plus chaque jour sans rien faire.

— Quel type de cancer ?

— Un cancer du sein.

Ces mots m’enfoncèrent encore plus dans l’incompréhension.

— Un cancer du sein ! Mais cela se soigne de nos jours… Pourquoi a-t-elle refusé de se faire soigner ?

— Je ne sais pas mais elle a été catégorique et elle a refusé tout acharnement thérapeutique quand la fin viendrait.

— Pourquoi ? Pourquoi elle ne m’a rien dit ?

— Je ne sais pas…

— Est-ce que je peux la voir ?

— Oui mais elle est inconsciente, nous lui avons juste administré un calmant pour qu’elle ne souffre pas.

Pendant toute notre conversation, il a gardé son calme, habitué à ce type de situation, alors que j’avais envie de le saisir au collet pour le secouer de toutes mes forces, et lui faire avouer que tout ceci n’était qu’une farce. Une plaisanterie de mauvais goût destinée à me rappeler que malgré toutes ses imperfections ma vie était belle. Pourtant, il n’a pas failli à son rôle et j’ai compris à cet instant que ma vie imparfaite ne serait plus jamais aussi belle…

— Mais elle va se réveiller… Elle va se réveiller n’est-ce pas ?

Il ne pouvait en être autrement ! Elle avait à peine cinquante-six ans… C’était trop tôt ! Beaucoup trop tôt pour mourir, pour m’abandonner !

— Je ne crois pas. Elle est mourante, je suis désolée…

— Mourante ? Mais elle ne peut pas être mourante ! Je l’ai vu hier et elle allait très bien…

Je l’avais vu la veille.

Elle était assise à table, devant une pile de documents, dont de vieilles photographies. Je l’avais bien trouvée « ailleurs », mais j’avais pensé que c’était la nostalgie qui donnait à son regard cet air absent. J’ai déposé un baiser sur sa joue et je me suis assise à ses côtés pour me redécouvrir des années en arrière. La plupart des clichés avaient été pris lors de ma scolarité mais un d’entre eux s’est détaché.

— Je ne savais pas que tu avais cette photo. J’avais quel âge ?

— Deux semaines.

Je pensais qu’elles avaient toutes été détruites dans l’incendie qui a ravagé notre appartement lorsque j’étais enfant et j’ai été ravie d’avoir accès à cette partie inconnue de ma vie.

— C’est difficile d’imaginer que j’ai pu être si petite !

— Oui… J’avais si peur les premiers temps de tenir un bébé dans mes bras.

— Ça ne se voit pas, tu as l’air radieux !

J’avais sous les yeux une photo de ma mère me tenant contre elle et son visage respirait le bonheur. Ses longs cheveux blonds étaient maintenus en arrière en un chignon serré et ses traits, rajeunis de plus de vingt-huit ans, illuminaient le cliché dont le temps avait terni l’éclat des couleurs. J’aurais dû me rendre compte qu’elle n’était plus que le pâle reflet de cette jeune femme souriante, mais je n’ai rien vu. Mon regard est resté scotché sur mon image… Celle de moi, bébé, emmitouflée dans une douillette couverture en laine rose. J’ai été subjuguée par le duvet brun qui recouvrait ma tête et par mes minuscules doigts qui serraient l’index de ma mère. Au lieu de l’interroger sur la raison de ce subit retour dans le passé, j’ai juste demandé :

— Je peux la garder ?

Pendant une fraction de seconde, j’ai cru qu’elle allait refuser… Mais elle me l’a tendue. Je l’ai regardée encore quelques instants, comme hypnotisée par l’émotion indéfinissable qu’elle me projetait, puis je l’ai rangée dans mon portefeuille avant de l’accrocher, le soir venu, sur le mur à côté de mon lit.

J’écarte les autres souvenances, celles dans lesquelles elle cesse définitivement de respirer sous mes yeux, pour caresser une dernière fois le marbre de sa tombe. Mon rituel accompli, je me relève pour faire demi-tour et sans me retourner, je m’engage dans les allées ombragées. Aujourd’hui, aucun fantôme ne semble tapi dans l’ombre et c’est détendue que j’arrive à regagner la sortie. J’ai l’impression d’être plus légère et qu’un poids vient d’être enlevé de mes épaules. Je ne sais pas si maman a pu m’entendre mais je vais pouvoir partir le cœur plus léger…

Et c’est le sourire aux lèvres que je vois la ville s’éloigner dans le rétroviseur et les premiers kilomètres de mon périple défiler sous mes yeux.

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