
Un jars sur le toit
Chapitre 2
Chapitre 1
Jeff approche tout près de son visage la flamme d’un briquet et allume la énième cigarette de sa journée. Son visage aux traits tirés apparaît tout à coup sous la lumière clignotante du feu pour s’effacer brusquement dans la nuit. Il appuie son long corps maigre contre le mur qui borde le parc derrière lui et envoie des volutes de fumée vers le ciel. Il est seul. Au loin, on entend le ronronnement incessant des voitures inondant de leurs phares le boulevard. Il est immobile. Il est dans ses pensées. Il fume sa dernière cigarette.
Il a soif. Il a sommeil. Il cherche dans le noir un taxi. Il froisse au fond de sa poche un billet de dix euros qu’il a gardé pour son dîner. Mais il ne s’en est pas servi, il n’a pas faim. Il n’a plus jamais faim, juste soif.
Il écrase son mégot sous son pied et commence à marcher. Pour aller où ?
Demain, aux premières heures de l’aube, un taxi viendra le chercher pour l’emmener à l’hôpital psychiatrique, lieu qu’il fréquente beaucoup trop. Il y va si souvent depuis son adolescence ! Sans trouver jusqu’ici le moyen d’y échapper.
Dans sa poche, un paquet de tabac à rouler, un briquet et des feuilles, c’est tout. Il n’a rien d’autre. D’ailleurs, il n’a jamais cherché à aimer autre chose, la cigarette est devenue une compagne solitaire, indispensable et toujours amicale pour lui qui n’a pas d’amis.
Oh si ! Il peut dire qu’il a un ami, un ami comme lui, un peu autiste, un peu psychotique un peu… Quoi au fait ? Personne n’a jamais su ce qu’ils étaient tous les deux, juste incapables de se lier vraiment et d’entrer dans la communauté des travailleurs. On ne leur donne pas de nom, juste une énigme car l’intelligence est bien là, brillante, mais pas où il le faut dans cette société qui ne rêve que de jeunes loups brillants et efficaces. Ces deux-là ne sont pas exploitables, simplement dérangeants !
Jeff marche d’un bon pas vers son immeuble où il vit seul depuis la mort de son père. Il n’a de famille que sa mère vieillissante et aussi deux sœurs jumelles dont il se souvient bien !
Que sont-elles devenues ? Que sait-il de leur destin, de leur vie ?
Il les a si peu fréquentées ces dernières années, peut-être par manque d’intérêt de sa part, oui, sûrement, mais qui s’inquiète vraiment de son destin à lui, Jeff ? Il reconnaît n’entretenir aucun sentiment. Les sentiments ce n’est pas son truc.
Penser, c’est tout ce qu’il sait faire. Mais d’étranges pensées, de celles que l’on a du mal à raconter. Même le psychiatre ne l’écoute pas, il dit juste : ce sont des hallucinations
Jeff les aime ses hallucinations. Il entretient avec elles des rapports amicaux, très prolixes. Il les interroge et elles lui répondent. Parfois peu aimables, il doit chercher un moyen de ne plus les entendre. C’était souvent peine perdue, moments de doute justifiant un retour à l’hôpital avec les incessantes questions des médecins sur leur présence inquiétante.
Il faut qu’il rentre dormir pour affronter une nouvelle fois la population de l’hôpital psy. Chaque fois une nouvelle épreuve. Mais à qui le dire, comment y échapper ? Sa mère a tout tenté pour l’aider, son père de son temps aussi, à sa manière.
Lorsqu’on est trop différent, comment créer un dialogue entre deux mondes parallèles ?
Les mots n’existent plus, le langage n’est plus un mode de communication. Lâcher prise et continuer seul. Ce que fait Jeff ; il est toujours seul face à ses voix ! Demain, il affrontera les médecins qui n’entendent jamais rien, qui ne savent rien de ce monde dans lequel il vit. Bref, pour résumer il passait pour un fou.
Il franchit la porte d’entrée de son appartement, la lumière jaillit, il se retrouve tout à coup dans son intérieur rassurant, là où enfin, il se sent bien. Il se jette sur son lit tout habillé et laisse ses pensées vagabonder au-dessus de sa tête.
Il pense à un ciel étoilé… À une campagne à l’odeur d’herbe mouillée, à des bruits de rivière… Il fallait qu’il dorme un peu…
Le petit matin le trouve en travers de son lit, dans ses vêtements de la veille qu’il n’a pas pris le temps de retirer, la gorge sèche, les idées sombres. Il n’a pas le sentiment d’avoir dormi, qu’importe, un café serré le réveillera.
Faire sa valise comme à chaque départ, un vieux sac à dos troué fera l’affaire. Trois slips, trois paires de chaussettes, un pantalon, deux tee-shirts, un pull chaud, oui ça suffisait. Il se changeait si peu, en fait il n’y attache aucune importance.
Sa mère lui avait appris à se laver, à rester convenable. Elle n’est pas là, trop fatiguée pour se soucier de lui au quotidien. Seul, face à lui-même, il n’a plus envie d’être présentable. Et qui d’autre qu’elle pourrait lui faire des réflexions sur son physique ? Il sait que les gens qu’il croise s’en moquent, ils ne sont pas concernés… Alors ? À quoi bon s’en soucier ?
Jeff referme son sac avec le sentiment d’oublier quelque chose d’important. Sa brosse à dents ! Combien de fois sa mère lui avait rappelé ce brossage des dents qu’il déteste !
Son regard parcourt l’ensemble de la pièce pour installer dans son souvenir ce lieu qui le rassure. Il ferme les lumières avant de tourner sa clé dans la porte d’entrée. Puis, serrant précieusement cette clé dans sa main, il la jette au fond de la poche de son blouson. Il dévale l’étage qui le sépare de la rue. Le taxi ne devrait plus tarder.
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