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Couverture du roman Un jars sur le toit

Un jars sur le toit

Né il y a quarante-six ans, Jeff est un homme autiste dont l'enfance fut marquée par l'incompréhension d'un système éducatif rigide. Soutenu par une famille dévouée face au vide institutionnel, il a longtemps erré pour fuir ses angoisses. Ce récit initiatique, coécrit par sa mère Isabelle Lecerf Dutilloy, lui donne enfin la parole. Avec humour et légèreté, Jeff raconte son parcours singulier, transformant son témoignage en une quête lumineuse vers le bonheur.
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Chapitre 3

Chapitre 2

Je venais d’avoir cinq ans. Ma mère m’avait annoncé que bientôt j’aurais deux petites sœurs ! Oui ? Des jumelles ! Quelle étrange idée, deux filles ensemble dans le ventre de ma chère maman ?

Bon ! Finalement, j’étais plutôt content ! Ma petite vie d’enfant unique allait s’arrêter, pourquoi pas ? Depuis quelque temps, je m’interrogeais sur ce que mon père nommait devant moi : l’ennui !

L’ennui ? Que voulait dire ce mot pour moi ? C’était bien une idée d’adulte : car, oui, j’étais enfant unique, mais je ne m’ennuyais pas !

Je n’étais d’ailleurs pas un enfant unique, papa m’avait raconté sa première vie avec une autre femme, il disait qu’il avait même eu trois garçons avec elle.

— Des frères ? avais-je demandé très intéressé ?

— Heu ? Des frères ? Pas vraiment, avait renchéri maman qui ne savait comment répondre à ma question, tu sais ils ne veulent plus rencontrer leur père. Ils sont peut-être un peu jaloux de notre vie de famille.

— Jaloux ? Mais c’est quoi « être jaloux ? »

— Je ne sais pas, avait-elle ajouté un peu attristée, sans doute ils ne nous aiment pas, c’est tout !

Mes parents m’avaient raconté leur première rencontre, dans un train, alors que maman revenait de Bretagne où elle avait donné un concert de piano. Papa s’était assis auprès d’elle. Une place l’attendait. Le destin l’avait rendu volontairement vide et durant tout le trajet, en cette fin des années soixante, ils avaient discuté des choses importantes de la vie, de ce qui les passionnait.

À cette époque, le voyage était long pour rentrer à Paris. Ils avaient ainsi pris tout leur temps pour glisser vers une complicité voire une intimité inéluctable.

Papa avait annoncé tout de suite qu’il était en train de divorcer mais il avait oublié de préciser qu’il avait trois garçons, encore petits. Maman avait regardé cet homme avec une sorte de pensée définitive : « celui-là et aucun autre », pensée qui l’avait totalement confortée dans son désir de ne pas le perdre de vue.

Les trois garçons, c’était venu plus tard. Elle avait dû faire avec.

Sorte de demi-frères, qui avaient passé quelques années au milieu de leur vie de couple avant que je ne vienne au monde, puis s’étaient éclipsés lorsque j’avais fait mon apparition dans leur vie.

J’étais très inquiet de ce départ brutal au moment de ma naissance et je cherchai longtemps pourquoi ma venue les avait mis en fuite… ?

Sujet resté dans ma tête jusqu’à aujourd’hui et sur lequel je n’ai pas de réponse. Partis au moment de leur adolescence, les deux aînés passèrent leur bac pendant que le plus jeune retournait vivre avec sa mère. On ne les revit jamais. Papa en fut très triste. Il avait rêvé d’une grande famille, il ne parvint jamais à les réunir, le silence était leur seule réponse. On ne sut jamais ce qui les avait motivés. Papa était un utopiste et pour toutes les actions de sa vie, il le resta. Il attendit le retour de ses trois premiers fils avec un espoir qui nous fit toujours mal, à maman, à mes sœurs et à moi-même. Cet homme avait été père trop jeune, il n’avait rien compris à cette animosité qu’ils avaient développée à son égard. Toute sa vie il les imagina revenant vers lui, vers nous, avec un bouquet de fleurs et des mots d’amour plein la tête…

Nous avions une chambre, dans notre maison d’enfance, dans laquelle s’entassaient tous les cadeaux que papa faisait pour ses garçons et pour ses petits-enfants qui naissaient au fil des années. Mais ne venant jamais aux fêtes de Noël, ni à aucune de nos fêtes d’ailleurs, des paquets de toutes sortes s’empilaient, embarrassant presque la totalité de cette pièce. Nous en étions, mes sœurs et moi-même, à douter de la santé mentale de notre père : était-il sain d’esprit pour nous raconter une première vie qui n’existait pas pour nous ? Avait-il, lui aussi, des fictions qu’il entretenait subrepticement à notre encontre, on ne savait pour quelle raison ? Le climat de cette chambre encombrée dégageait un étrange vent de suspicion. Nous étions mal à l’aise vis-à-vis de ce père insondable mais c’était pour moi une raison suffisante pour entretenir mes propres fictions sans culpabiliser.

Nous n’en avons jamais reparlé ouvertement, nous avons attendu des années pour les voir apparaître, un jour, sans crier gare, à notre majorité…

Je fus très perturbé tout au long de ma jeunesse par cette idée de frères invisibles.

— Je crois que je vais les oublier, c’est plus simple, en avais-je conclu.

Quant à ce mot de « jaloux » évoqué à leur encontre, beaucoup plus tard, l’ayant traqué, recherché, je compris qu’il avait été éradiqué du vocabulaire de la génération de mes parents. (Père et mère avaient grandi dans les années Woodstock, avec le mot « jalousie » lié à liberté sexuelle.) J’ai supposé même qu’il en avait été banni. Surtout pour mon père qui en bon macho, le clamait haut et fort, pour ma mère j’en doute encore.

Je retournais tranquillement à mes jeux de téléphone, car enfant déjà, je pensais communiquer avec des voix invisibles et secrètes qui me rassuraient.

— À qui téléphones-tu ? demandait constamment maman, inquiète de ce petit jeu récurrent.

— À un ami, lui répondais-je très affairé par ce passe-temps.

La découverte de mes deux petites sœurs m’avait étonné.

Difficile de jouer avec elles, elles ne semblaient pas s’intéresser à moi et puis je les trouvais suffisamment entourées par la famille, Nonna ma grand-mère, mon papy et même mon père quand il était là ! Je voyais bien qu’elles vivaient dans leurs bulles de bébé, juste intéressées par le sein de ma mère.

Ah ce sein ! Ma mère à moi ! Aspirée par ces deux bouches gloutonnes, bouches qui n’en avaient jamais fini avec elle.

Elle, ma mère, qui m’avait consacré les trois-quarts de son temps pendant cinq longues années ! Aujourd’hui, je la voyais se pencher sur ces deux bébés avec une sorte de fascination. Elle m’abandonnait à mon propre destin, à l’aube de mes six ans, destin qui m’apparaissait tout à coup bien compliqué !

Pour que mes parents cessent de se pencher sur ces deux petites sœurs envahissantes et gloutonnes, j’ai tout essayé !

Caca dans ma culotte pour que maman s’inquiète de mes pensées et se penche sur moi, avaler n’importe quoi pour tomber malade, rester au lit en jouant le fiévreux, casser la vaisselle à grand bruit…

Mes deux petites sœurs ne disparaissaient pas et mes parents restaient penchés sur elles.

Et puis un jour, maman qui en plus de ses concerts donnait des cours à d’autres enfants, m’a offert une jolie boîte ressemblant à un grand sac à dos. Elle m’incita à l’ouvrir et je découvris un tout petit instrument : un violon !

J’ai su plus tard qu’elle avait fait tous les luthiers de Paris pour dénicher cette merveille à ma taille !

J’ai donc sorti l’instrument délicatement de sa boîte, éprouvant tout à coup un plaisir exceptionnel.

Cris de surprise de ma mère, me voyant poser le violon sur mon épaule, puis sous le menton, puis de l’autre main ajuster l’archet minuscule, enfin chercher le son sur les cordes et la musique au bout de l’exercice. Car ce que j’ai fait ce jour-là ressemblait à de la vraie musique. Je tirai sur l’archet jusqu’à en obtenir de jolis sons. Puis, j’ai redéposé délicatement le violon dans sa boîte, près de son archet, en affichant un sourire de gloire.

Maman eut du mal à retrouver la parole, elle était totalement sidérée !

— Tu sais que c’est un violon et comment on en joue ? m’a-t-elle demandé ?

— Évidemment ! Je connais le violon et je sais comment il faut faire pour en jouer.

— Ahhhh ? Je vois !

En fait, elle ne voyait rien, mais le bonheur éclairait son visage et elle m’a caressé la joue avec un sourire exalté !

— Serais-tu musicien toi aussi ?

Plus tard, je pris des cours de violon au Conservatoire avec la méthode Suzuki que maman connaissait bien et l’avait imposée au professeur, lui expliquant que pour tous les petits il n’y avait pas d’autres solutions. Ce jeune professeur n’avait pas encore découvert cette méthode. Beaucoup de vagues et quelques imprécisions – Suzuki en 1980 n’était pas arrivée en Bretagne – mais finalement, il a bien aimé, il l’a adoptée, du moins pour mon copain Dave et moi-même et cela suffisait pour maman. Méthode japonaise, très séduisante pour les jeunes enfants. On les prend en groupe pour les faire travailler ensemble, sur le même geste, à l’unisson. Le résultat est exceptionnel !

J’ai joué très vite des Ave Maria de Bach avec d’autres enfants, séduits eux aussi, puis comme je n’aimais pas travailler, trop de concentration m’était impossible, j’ai arrêté les cours…

Quant à l’école, j’ai encore du mal à en parler. Les instituteurs étaient d’une intolérance rare. À la maternelle, un jour, l’instit reçut maman en l’interpellant devant tous les parents venus chercher leurs enfants :

— Votre enfant est dangereux ! Il attaque les autres enfants et refuse d’obéir !

— Dangereux comment ? s’inquiéta maman paniquée.

— Il brandit des armes devant ses copains !

— Des armes ? Vous possédez des armes dans votre classe de maternelle ? continua maman de plus en plus terrifiée.

— Il saisit des crayons, des ciseaux, un tas d’objets qui pourraient faire du mal à ses petits compagnons !

— Oui OK, je vois, il suffirait peut-être de lui expliquer à quoi servent les crayons ou les ciseaux ?

— Madame ! Je ne suis pas là pour éduquer votre fils, je vous répète qu’il est dangereux…

Alors maman s’empara rapidement de ma main pour disparaître avec moi sous les yeux réprobateurs des parents qui espéraient bien ne jamais nous revoir

J’avais, je pense, besoin d’un peu plus d’attention que les autres. Sans doute quelques difficultés à comprendre à quoi étaient destinés les objets que je découvrais. Mon jeu favori était de les tester en recherchant diverses attributions… J’expérimentais tout et n’importe quoi !

Années déjà difficiles, j’abordais la maternelle avec beaucoup de réticence !

Les institutrices ont conseillé à maman de me faire redoubler plusieurs fois les classes de maternelle, elles ne m’imaginaient pas apprenant à lire.

Malgré tout, j’ai fait ma rentrée en CP et pour être précis, j’y restais quinze jours, mais je l’ai faite.

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