
Un contrat à double sens
Chapitre 2
La lumière du matin, tamisée par les lourds rideaux de velours du bureau familial, ne parvint pas à adoucir l'atmosphère pesante qui régnait dans la pièce. Adrien, accoudé au bureau de chêne massif, fixait le visage impassible de sa mère. Ses doigts pianotaient sur le bois, un tic nerveux qui trahissait l'orage intérieur.
- Un mariage arrangé, répéta-t-il d'un ton sec. Vraiment, mère ? On est au dix-neuvième siècle ou quoi ?
Madame Beaumont, assise dans son fauteuil préféré, resta impassible. Ses traits, durs et calculés, ne montraient aucune émotion.
- Adrien, il ne s'agit pas de toi ou de ce que tu veux. Il s'agit de cette famille, de son avenir.
Adrien éclata de rire, un rire froid et sarcastique qui résonna dans la pièce.
- Bien sûr. Cette famille. Toujours cette foutue image à préserver. Mais tu n'as pas pensé une seconde que je pourrais ne pas vouloir épouser une parfaite inconnue ?
- Viviane n'est pas une "inconnue", corrigea Madame Beaumont avec un soupir. Elle est une jeune femme talentueuse, issue d'un milieu respectable. Une alliance idéale pour nous, dans les circonstances actuelles.
Adrien se redressa brusquement, croisant les bras sur sa poitrine.
- Les circonstances actuelles ? Tu veux dire l'état pitoyable des finances familiales ? Tu veux donc m'utiliser comme une monnaie d'échange. Génial.
Le ton qu'il employait était mordant, chaque mot chargé d'un venin qu'il ne cherchait même pas à dissimuler.
- Regarde les choses autrement, Adrien, répondit-elle d'une voix calme mais ferme. Ce mariage est une opportunité.
- Une opportunité pour toi, pas pour moi, rétorqua-t-il, le regard flamboyant.
Il fit un pas en arrière, serrant les poings pour contenir sa colère. Puis, comme pour s'éloigner du poids des mots de sa mère, il tourna le dos et s'approcha de la fenêtre. Le jardin, parfaitement entretenu, s'étendait devant lui, mais il n'y trouvait aucune consolation. Son esprit était ailleurs, dans des souvenirs plus simples, plus doux.
- J'aime quelqu'un d'autre, lâcha-t-il après un long silence.
Madame Beaumont arqua un sourcil.
- Eléa, je suppose ?
Adrien se retourna, surpris par son ton détaché.
- Tu savais ?
- Bien sûr que je savais. Crois-tu que je sois aveugle ? Mais cette... idylle est une distraction, Adrien. Rien de plus. Elle n'a ni le statut ni l'ambition pour être à tes côtés dans cette famille.
- Et qui es-tu pour décider de ça ? gronda-t-il, son visage rougi par la colère.
Madame Beaumont se leva alors, un geste lent mais empreint d'autorité.
- Je suis ta mère, Adrien. Et il est temps que tu te comportes comme un homme.
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L'après-midi, Adrien quitta la maison pour s'isoler dans un café du village. C'était son refuge, un endroit où il pouvait respirer loin des pressions incessantes de sa famille. Mais même là, ses pensées tourbillonnaient, et le visage d'Eléa revenait sans cesse. Elle était tout ce que ce mariage arrangé n'était pas : libre, passionnée, sincère.
Il sortit son téléphone, hésitant à l'appeler. Mais il savait qu'il ne pouvait pas lui parler de tout ça, pas maintenant. Comment lui expliquer qu'il risquait de devoir renoncer à elle, non par choix, mais par obligation ?
Une voix familière interrompit ses pensées.
- Tu as l'air d'un homme prêt à mordre quelqu'un.
C'était Paul, son ami d'enfance. Paul posa une main sur son épaule avant de s'asseoir en face de lui, un sourire moqueur aux lèvres.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? Tes parents t'ont encore assigné à résidence ?
- Pire que ça, grogna Adrien. Ils veulent me marier.
Paul éclata de rire, mais son rire s'éteignit en voyant l'expression sérieuse d'Adrien.
- Attends... tu plaisantes pas ?
Adrien secoua la tête.
- Une couturière du village. Viviane. Tu la connais ?
- Ouais, répondit Paul en haussant les épaules. Elle est sympa. Douée, paraît-il. Mais attends... c'est sérieux ?
- Très sérieux, répondit Adrien avec un soupir. Et si je refuse, ma mère coupe les vivres.
Paul siffla entre ses dents.
- Ça, c'est du chantage bien calculé.
Adrien hocha la tête, le regard perdu dans sa tasse de café.
- Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Paul après un moment.
- Je sais pas.
Mais au fond, Adrien savait que sa marge de manœuvre était limitée. Sa mère était une femme d'une rare détermination, et elle ne reculait devant rien pour obtenir ce qu'elle voulait.
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Le soir, alors que la maison plongeait dans une obscurité silencieuse, Adrien retourna dans le bureau pour affronter sa mère une dernière fois. Elle l'attendait, comme si elle avait anticipé sa venue.
- Alors, as-tu pris ta décision ? demanda-t-elle calmement.
Adrien resta debout, les bras croisés.
- Tu veux vraiment me forcer à ça ?
- Ce n'est pas une question de force, Adrien. C'est une question de responsabilité.
- Et si je refuse ?
Madame Beaumont se leva et s'approcha de lui, son regard perçant le sien.
- Si tu refuses, l'entreprise familiale s'effondrera. Tout ce que ton père et moi avons bâti sera perdu. Est-ce cela que tu veux ?
Les mots pesèrent lourdement dans l'air. Adrien détourna les yeux, incapable de soutenir le regard de sa mère. Il savait qu'elle disait la vérité, et cela le rendait fou.
- Très bien, finit-il par dire, sa voix tremblante d'amertume. Je le ferai. Mais ne t'attends pas à ce que je sois heureux.
Madame Beaumont esquissa un sourire satisfait, mais elle ne dit rien. Elle n'avait pas besoin de parler ; elle avait gagné.
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Le lendemain, Viviane reçut une lettre scellée portant le blason des Beaumont. Elle l'ouvrit avec des doigts tremblants, ses yeux parcourant rapidement les mots soigneusement écrits à la main.
> *Mademoiselle Viviane,
> Nous avons le plaisir de vous informer qu'Adrien a accepté l'arrangement proposé. Les préparatifs pour l'union commenceront bientôt. Nous attendons votre coopération pour que tout se déroule sans accroc.*
Viviane relut la lettre plusieurs fois, son cœur battant à tout rompre. Quelque chose dans ces mots la troubla profondément. Pourquoi Adrien avait-il accepté si soudainement ?
Elle replia la lettre et la posa sur la table, fixant le vide devant elle. Les pièces du puzzle ne s'assemblaient pas, et elle ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui se cachait réellement derrière cette décision.
La porte s'ouvrit avec un grincement prolongé, et Viviane entra dans le salon des Beaumont, son cœur battant comme un tambour. Elle serra les pans de sa robe entre ses doigts, cherchant à contenir un mélange de nervosité et de fierté mal placée. Le décor, opulent mais froid, ne faisait rien pour apaiser ses craintes. Des tableaux ornés de cadres dorés semblaient la dévisager, comme pour lui rappeler qu'elle n'appartenait pas à ce monde.
Adrien se tenait debout près de la cheminée, un verre de whisky à la main. Il ne leva même pas les yeux lorsqu'elle entra, préférant concentrer son attention sur les flammes dansantes devant lui. À côté de lui, Madame Beaumont occupait un fauteuil en velours rouge, le dos droit et le visage aussi fermé qu'une forteresse.
- Viviane, dit-elle d'une voix sèche, venez-vous asseoir.
Viviane s'exécuta, s'installant au bord du canapé, ses mains jointes sur ses genoux. Elle sentit immédiatement le regard d'Adrien glisser sur elle, une fraction de seconde, avant qu'il ne retourne à son mutisme. Ce regard, méprisant et distant, était plus glaçant que l'air du dehors.
- Je suppose que tu vas te présenter, Adrien, insista Madame Beaumont, d'un ton où perçait une pointe d'agacement.
Il pivota enfin, posant son verre sur la table basse. Son sourire était forcé, presque moqueur.
- Enchanté, mademoiselle Viviane. Je suis Adrien Beaumont, votre futur époux... paraît-il.
Viviane sentit le rouge lui monter aux joues, mais elle garda son calme. Elle s'inclina légèrement, choisissant ses mots avec soin.
- Monsieur Beaumont, c'est un honneur de faire votre connaissance.
- Ah, l'honneur, répondit-il avec un sarcasme qui ne laissa aucun doute sur ce qu'il pensait de la situation. Tout le monde semble trouver cet arrangement honorable... sauf moi.
- Adrien ! coupa sa mère, la voix tranchante comme une lame. Nous avons déjà discuté de ça.
Il haussa les épaules et s'adossa au mur, croisant les bras. Viviane, mal à l'aise, tenta de détendre l'atmosphère.
- Je comprends que cela puisse paraître... étrange pour vous, commença-t-elle timidement. Mais je suis certaine que nous trouverons un terrain d'entente avec le temps.
Adrien éclata de rire, un rire amer qui résonna dans la pièce.
- Un terrain d'entente ? Vous êtes bien optimiste, mademoiselle.
Madame Beaumont, voyant que la discussion risquait de dégénérer, se leva et ajusta sa robe.
- Adrien, accompagne Viviane pour une petite promenade dans le domaine. Cela vous fera le plus grand bien.
- Une promenade, vraiment ? soupira-t-il. Très bien. Suivez-moi, mademoiselle.
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