
Un contrat à double sens
Chapitre 3
La cour pavée du domaine Beaumont s'étendait sous leurs pieds alors qu'ils marchaient en silence. Viviane tentait de masquer son malaise en admirant le paysage. Les jardins, parfaitement entretenus, semblaient sortis d'un tableau. Pourtant, l'air entre eux restait glacé. Adrien avançait sans un mot, ses mains enfoncées dans les poches de son manteau. Elle n'était pas sûre s'il essayait d'ignorer sa présence ou de l'intimider.
Ils arrivèrent finalement près d'une vieille gloriette, cachée sous des branches de vigne vierge. Adrien s'arrêta là, fixant un banc sur lequel était posée une petite boîte en métal. Curieuse, Viviane s'avança doucement. Avant qu'elle n'ait pu poser de question, Adrien ouvrit la boîte et en sortit une photographie jaunie par le temps.
Viviane pencha légèrement la tête pour voir. La photo montrait une jeune femme aux cheveux blonds, ses yeux rieurs capturant une joie sincère.
- Qui est-ce ? demanda-t-elle doucement.
Adrien tourna brusquement la tête vers elle, ses yeux étincelants d'un mélange de douleur et de colère.
- Cela ne vous regarde pas.
Viviane recula d'un pas, surprise par la dureté de son ton. Elle baissa les yeux, regrettant sa question. Mais Adrien n'en avait pas fini. Il serra la photo entre ses doigts, comme s'il essayait de se retenir de la froisser.
- Vous voulez vraiment savoir ? Très bien. Elle s'appelle Eléa. Celle que j'aime. Celle que j'aimerai toujours.
Le poids de ses mots tomba comme une enclume. Viviane sentit son cœur se serrer, non pas par jalousie, mais par empathie. Elle comprenait maintenant. Ce mariage n'était qu'un fardeau pour lui, une chaîne qu'on lui imposait. Mais elle aussi était prisonnière de cet arrangement. Elle osa lever les yeux vers lui.
- Je suis désolée, murmura-t-elle.
Adrien éclata de rire, un rire froid et cinglant.
- Désolée ? Vous pensez que vos excuses changent quoi que ce soit ? Vous n'êtes qu'un pion, tout comme moi. Rien de plus.
Viviane resta silencieuse, mais quelque chose dans sa posture changea. Elle redressa légèrement les épaules, refusant de laisser ses mots la briser. Adrien continua, son sarcasme devenant encore plus cruel.
- Vous savez quoi, mademoiselle Viviane ? Vous ne serez jamais plus qu'un arrangement. Rien de plus. Pas une épouse. Pas une amie. Juste un contrat signé sur un bout de papier.
Ces paroles, aussi blessantes soient-elles, réveillèrent en elle une étincelle de fierté. Elle serra les poings, luttant contre l'envie de répondre. Mais les mots vinrent malgré tout, clairs et tranchants.
- Peut-être que je ne suis qu'un arrangement, monsieur Beaumont. Mais au moins, moi, je ne suis pas un lâche qui préfère se cacher derrière ses regrets.
Adrien écarquilla les yeux, surpris par sa réplique. Pendant un instant, il sembla déstabilisé, mais il se ressaisit rapidement, son visage se durcissant à nouveau.
- Vous avez du cran, je vous le concède, lâcha-t-il avant de tourner les talons. Mais ne vous méprenez pas. Cela ne changera rien.
Viviane le regarda s'éloigner, son manteau noir se fondant dans les ombres du crépuscule. Elle resta seule sous la gloriette, le froid mordant ses joues, mais elle ne bougea pas. Elle savait qu'elle venait de franchir une ligne invisible, et que leur relation, déjà fragile, venait de prendre un tournant incertain.
Les grands lustres du manoir Beaumont scintillaient dans la lumière tamisée du salon principal, projetant des reflets dorés sur les murs ornés de moulures délicates. La réception battait son plein, et des conversations élégamment superficielles flottaient dans l'air, mêlées au tintement des coupes de champagne. Viviane, dans une robe bleu nuit prêtée par Madame Beaumont, se tenait à l'écart, scrutant la foule d'un air incertain. Chaque visage qui se tournait vers elle semblait porter la même expression : un mélange d'indifférence polie et de jugement silencieux.
Elle avait toujours rêvé d'être invitée à de grandes soirées comme celle-ci, mais maintenant qu'elle y était, elle se sentait à la fois mal à l'aise et invisible. Son sourire, qu'elle s'efforçait de garder en place, masquait à peine la tension qui crispait ses traits. Les murmures autour d'elle n'étaient pas assez discrets pour échapper à son oreille.
- Une couturière, vous dites ? Quel genre de famille marie son fils à une fille de... ce niveau ? glissa une femme en robe verte à son voisin.
- Je suppose que c'est un caprice de Madame Beaumont. Mais voyez-vous, cette fille n'a pas l'air d'être à sa place. C'est presque gênant, murmura l'autre en jetant un regard furtif vers Viviane.
Elle serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans la paume de ses mains. Mais elle garda la tête haute. Elle n'avait pas l'intention de leur donner la satisfaction de la voir vaciller. Au contraire, elle se promit de tenir bon, de montrer qu'elle méritait cette place, même si elle devait le faire seule.
Adrien, lui, se tenait à l'autre bout de la pièce, entouré d'un petit cercle de convives. Vêtu d'un costume sombre parfaitement taillé, il jouait son rôle à la perfection, affichant une expression neutre mais distante. De temps en temps, son regard croisait celui de Viviane, mais il se détournait rapidement, comme s'il ne supportait pas de prolonger ce contact. Elle devinait le poids de cette soirée pour lui aussi, mais son attitude glaciale rendait les choses encore plus difficiles pour elle.
Au bout d'un moment, Madame Beaumont s'approcha de Viviane, un sourire calculé sur les lèvres.
- Allons, ma chère, vous devriez vous mélanger un peu. N'oubliez pas que ce soir est une célébration de vos fiançailles, dit-elle d'une voix douce mais ferme.
Viviane acquiesça sans un mot et se força à rejoindre le groupe le plus proche. Les conversations se figèrent un instant lorsqu'elle approcha, puis reprirent comme si de rien n'était. Elle fit de son mieux pour paraître engageante, mais chaque tentative semblait être accueillie par des réponses froides ou des sourires forcés.
C'est alors qu'une nouvelle présence fit irruption dans la pièce. Viviane sentit une sorte de tension collective parcourir l'assemblée. Elle tourna la tête et aperçut une femme qui venait d'entrer. Ses cheveux blonds cascadant sur ses épaules, son allure élégante et son sourire assuré captèrent immédiatement l'attention de tous. Adrien, de l'autre côté de la pièce, se figea.
Eléa.
Viviane comprit immédiatement qu'il s'agissait d'elle. La manière dont Adrien la fixait, presque hypnotisé, ne laissait aucun doute. C'était la femme de la photo, celle qui hantait ses pensées. Eléa s'avança dans la pièce, son regard balayant la foule avant de se poser sur Adrien. Leur échange fut bref, mais chargé d'une intensité qui sembla ralentir le temps. Viviane sentit un pincement au cœur, bien qu'elle s'efforce de ne pas montrer son trouble.
- Qui est-elle ? murmura-t-elle à une femme près d'elle, feignant l'ignorance.
- Oh, Eléa. Une amie proche d'Adrien... enfin, disons plutôt une vieille flamme. Leur histoire est connue ici, répondit la femme avec un sourire narquois. Vous avez du courage, ma chère, de vous interposer entre eux.
Viviane sentit une vague de colère monter en elle. Elle n'était pas venue ici pour être ridiculisée ou reléguée à un rôle de figurante dans une histoire qui ne lui appartenait pas. Si Eléa pensait pouvoir perturber cette soirée, elle avait une autre idée en tête.
Viviane s'avança résolument vers Adrien. Ses talons résonnaient sur le parquet, attirant quelques regards curieux. Lorsqu'elle arriva à ses côtés, elle posa une main légère mais affirmée sur son bras.
- Mon cher fiancé, murmura-t-elle d'une voix douce mais bien audible pour ceux autour d'eux, pourriez-vous m'accompagner un instant ? Je crois qu'il est temps de nous montrer comme le couple que nous sommes.
Adrien, surpris par son audace, la fixa un instant, son expression oscillant entre l'agacement et l'étonnement. Mais avant qu'il ne puisse répondre, Viviane resserra légèrement sa prise sur son bras, le forçant à bouger. Elle l'entraîna vers le centre de la pièce, où un petit groupe s'était formé autour d'Eléa.
- Adrien, dit-elle avec un sourire éclatant, pourriez-vous me présenter à cette charmante demoiselle ? J'ai cru comprendre qu'elle était une vieille amie à vous.
Eléa, visiblement prise au dépourvu, redressa légèrement la tête, un sourire poli mais froid se dessinant sur ses lèvres.
- Eléa, voici Viviane, dit Adrien d'un ton neutre. Ma fiancée.
Le mot sembla lourd, presque douloureux à prononcer pour lui, mais Viviane ne s'en formalisa pas. Elle tendit la main vers Eléa, un sourire radieux sur le visage.
- Enchantée, Eléa. Adrien m'a parlé de vous, mais je suis ravie de vous rencontrer en personne. Vous êtes magnifique ce soir.
Eléa sembla hésiter une fraction de seconde avant de prendre sa main.
- Merci, répondit-elle d'une voix douce. Et félicitations pour vos fiançailles. Vous devez être... comblée.
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