
Souvenirs de l'aube
Chapitre 2
Chapitre1
Le 28 septembre 1978, ma mère et moi prenions la route pour nous rendre en Savoie. Pendant ce premier voyage à destination du Val d’Arly, 571 kilomètres par Lyon, Chambéry, Albertville, Ugine puis la D1212, montante et sinueuse, des gorges de l’Arly vers Flumet ; Bien qu’ayant fait un trajet similaire un an plus tôt, avec mes deux parents, dans un but identique, j’étais tendu de trac, tenu par une forte appréhension de ce nouvel inconnu qui m’agrippait les tripes, et ne me lâcha pas de la journée. Il faut dire qu’entre temps, le contexte familial ne s’était pas arrangé : la situation de couple allait de plus en plus mal entre mon père et ma mère ; l’anxiété me gagnait d’autant plus que je pressentais mon éloignement propice à ignorer le pire, sans pouvoir rien yfaire.
En revanche, je l’ignorais encore mais, ce que j’allais vivre, au cours des mois et des années à venir, serait une des expériences les plus incroyables de monexistence.
Arrivés au terme de ce long voyage, la veille de ma rentrée au Val d’Arly, nous faisions escale, en soirée, dans unpetithôtel,excentrédeMegève(10 kilomètres plus loin dans la vallée que la destination finale de Saint-Nicolas la Chapelle). Le premier émerveillement survint dès le lendemain matin, au réveil : en regardant par la fenêtre de la chambre, sous un ciel plombé, la montagne s’était vêtue de ses premiers flocons de neige, tapissant la plaine par la même occasion ; une fine pellicule, précoce en ce début d’automne, qui plantait un décor, au premier abord enchanteur, mais qui me paraîtra rapidement anodin en ces lieux. Seule une averse pourrait venir dissoudre la beauté de ce joli tapis blanc, et ce fut le cas en cours de journée : le ciel déjà bien bas laissa perler les nuages pour chasser les préliminaires del’hiver.
Dans l’après-midi de cette journée maussade, avec ma mère, nous reprenions le chemin de Saint-Nicolas la Chapelle pour mon arrivée au Val d’Arly. Pendant ce trajet de dix minutes, ce mal de ventre, si difficile à maîtriser qu’on appelle le trac, surtout lorsqu’on a que douze ans. Ce sentiment de mal être qui s’était estompé la veille au soir, pendant la nuit qui suivi et au petit matin, me reprenait de plus belle et plus intensément que le jour précèdent. L’instant de la séparation maternelle approchait et je n’avais qu’une envie, reculer le moment de cette échéance le plus tard possible. Maman n’en disait pas un mot, mais nous étions assez fusionnels et je savais qu’elle avait le même ressentiment à cet instantprécis.
Les derniers kilomètres étaient là, nous traversions le village de Flumet, en contrebas de Saint-Nicolas la Chapelle. Flumet est une commune d’environ 750 habitants à l’époque, nichée dans le creux d’une verdoyante vallée orientée Est-Ouest, entourée des communes de Crest-Voland Cohennoz, Notre Dame de Bellecombe, La Gietaz, traversée par la rivière Arly, aupied d’un mont appelé Le Gâteau qui culmine à 1650 mètres d’altitude.
Flumet est un village d’aspect typiquement savoyard. Ses habitations du centre, aux façades, souvent de couleurs chatoyantes rappelant l’influence de la culture italienne d’un passé pas si lointain, ornées de pierres de taille ou de lourdes portes en bois massif, blotties autour de l’église au clocher sobre, collées les unes aux autres, comme pour se tenir chaud pendant la longue période hivernale, égrainent à leurs pieds un chapelet de boutiques, tout à la fois échoppes artisanales de proximité que boutiques touristiques. Flumet est également connu pour sa coopérative fruitière où est fabriqué le célèbre et fameux reblochon de Savoie ou le Beaufort. La route nationale qui traverse l’agglomération, bien connue des cyclistes du Tour de France pour l’avoir emprunté à plusieurs reprises, qui suit le lit de la rivière L’Arly longeant le bourg, nous amenait directement aux abords de la montée du village voisin de Saint-Nicolas la Chapelle, situé deux cents mètres plus haut. Saint-Nicolas la Chapelle, peuplé de près de quatre cents âmes répondant au doux gentiléde « Colatains », est un charmant petit village, lui aussi, typique de montagne, au pied du mont Charvin, dont le centre se regroupe autour de son église baroque du XVIIesiècle. Son authenticité inspira, plus tard (au début des années 2000), le septième art pour des tournages de films comme « La jeune fille et les loups » (2008), ou encore « Le crime est notre affaire »(2008).
En cet après-midi de fin septembre 1978, la grisaille persistante du ciel d’automne avait bel et bien sonné le glas des vacances. À bord de la 504 Peugeot griseque conduisait ma mère, au cours des quelques centaines de mètres de la montée vers Saint-Nicolas, l’ambiance était pesante de silence, mon cœur se mit à battre un peu plus fort, et ma respiration tenta de contenir mon émotion grandissante, liée à mon appréhension de l’inconnu et à la perspective d’une nouvelle séparation familiale. Enfin, la voiture entamait le dernier virage en épingle qui permettait de franchir l’entrée de l’école du Val d’Arly. Nous avancions au pas, car il y avait affluence de véhicules, entrants et sortants, ce jour de rentrée, sur l’étroit chemin communal qui bordait les bâtiments de l’établissement. Rapidement, nous passions le premier d’entre eux – Le Marteray –, posé sur la gauche du chemin, un chalet de trois étages qui portait les marques du temps : sa façade blanche, usée et lézardée, arborait de nombreuses fenêtres aux volets vert sapin, à la fois témoins et vestiges de la première moitié du vingtième siècle ; quatre décennies après que cet ancien hôtel-restaurant ait été le lieu de villégiature, très probablement apprécié des touristes de passage à la belle époque, les longues terrasses de bois, occupant encore la façade Sud des trois étages, accusaient le coup de leur âge. Juste devant le Marteray, à droite de la route, le charme montagnard opérait encore avec l’emplacement décoratif d’un ancien abreuvoir placé sur un terre-plein de gravier. Dans le prolongement du Marteray, un terrain de tennis au grillage rogné par la corrosion, surplombant un mur en pierres de taille fatigué, trônait fièrement malgré un âge, lui aussi, assezavancé.
Plus loin, toujours sur la gauche, aux abords du prochain chalet, un dégagement laissait contempler un aménagement fait d’une étendue d’herbe, bordée d’un muretarrondi,etornéed’unarbredonnantunfeuillage dense et mauve à la période des beaux jours. Juste après, ce que nous appellerons Le « Chalet des classes » (anciennement chalet Les Alpes), un grand bâtiment de trois étages, lui aussi flanqué de larges balcons-terrasses, occupait une place centrale dans l’école. Il faisait aussi face à la vallée en dominant, sur la droite du chemin, une pente herbagée abrupte, avec une étendue de pelouse, ornée de massifs floraux et bordée d’une haie basse en arc de cercle. Sur le côté droit du chalet, un espace pour quelques voitures nous permit de ranger la nôtre, avant de faire les cinquante mètres restants du chemin à pieds. Au bout de celui-ci se situait « La Ferme » : en dehors des classes, cet autre bâtiment imposant était le lieu principal de vie de l’internat. Dans l’intervalle entre le Chalet des classes et la Ferme, je remarquais l’aspect atypique de l’école : pas de murs d’enceinte et pas de clôture ; seule la nature venait jusqu’à nous pour m’interpeller sur la chance que j’allais avoir de vivre devant un décor faisant régner la majesté de la montagne en toute saison. Difficile de réaliser que je me trouvais dans l’enceinte d’un pensionnat. Fréquemment, rien que le mot pension évoque l’image stéréotypée du collège austère, aux murs gris sales, aux bâtiments poussiéreux, à la cour bitumée, un établissement sinistre perdu dans un coin triste de France ; le Val, comme il était communément appelé par les élèves, n’était rien de toutes ces horreurs cafardeuses qui ne laissaient guère de place à l’évasion de l’esprit. Bien au contraire, la pureté du décor, les paysages à couper le souffle de cette région du haut Val d’Arly, cette beauté étalée autour de nous, à des kilomètres à la ronde, ne nous faisait admirer que les pâturages alentour et, au plus proche, des parcelles de terrains appartenantauxvoisinsmitoyensCeux-ci,habitantsur place, devant emprunter le chemin de l’école pour se rendreauvillage,pouvaientnousadresseruncordial « bonjour » en nous croisant. Un cadre pittoresque dont j’entendrai, plus tard, certains camarades se plaindre en le qualifiant de « prison ». Je n’ai jamais compris pourquoi ni cautionné ce qualificatif. Ils ne réalisaient probablement pas à quel point nous étionsprivilégiés.
Nous arrivions devant la Ferme : un long bâtiment de deux étages à la façade claire et aux volets en bois vernis. Là, un petit escalier en pierre de quelques marches, bordé de deux bornes reliées par une chaîne, nous montrait le chemin de l’entrée du lieu par une porte vitrée à petits carreaux enchâssée dans une ancienne belle porte de bois en arcade, conservée de la fermed’origine.
J’entrais avec ma mère dans un grand hall carrelé équipé, de part et d’autre, de casiers à chaussures en bois, ouverts, et d’une longue patère murale pour les manteaux. À cet endroit, le premier dont je fis la connaissance était André Coiron, professeur d’éducation physique et éducateur au sein de l’école. Il était aussi moniteur de ski, originaire du beaujolais, tout à côté de Villefranche-sur-Saône. Il était en poste au Val d’Arly avec Jacqueline, sa femme, qui s’occupait du secrétariat et de toute la partie administrative de l’école. L’un, comme l’autre, n’a jamais considéré ce qu’ils faisaient pour les élèves – leurs jeunes – comme un métier mais, de leur propre aveu, comme « une vocation ». Monsieur Coiron, petit bout d’homme trapu, à la chevelure épaisse blonde était plutôt dynamique, à l’écoute, agréable de conversation, souriant, plein d’humour, mais sachant aussi faire preuve de fermeté quand c’était nécessaire.
L’internat, qui se décomposait en trois parties, dont45 lits (étendus plus tard à 55) pour la Ferme, quinze lits pour l’internat des filles au chalet des classes, et une bonne quinzaine au Marteray, était configuré, à la Ferme, sur deux niveaux, dont une partie au rez-de-chaussée. Il n’y avait pas de dortoirs, plutôt des chambres de cinq lits, modernes et agréables, dotées de grandes fenêtres en menuiserie bois oscillo-battantes, de moquette de sol, de carrelage sur la partie lavabos de toilette, et équipées de placards de rangements : dressing, meubles de salle de bain et petits espaces de rangement individuels en bois à portes coulissantes, au-dessus de chaque tête de lits. Au rez-de-chaussée où j’allais prendre place, c’était un « bloc » de seulement trois chambres donnant sur le pignon Est de La Ferme. Après avoir identifié mon emplacement dans l’une d’entre elles, déposé mes bagages et effectué quelques rangements, le cœur serré, j’accompagnais Maman qui devait s’entretenir avec Monsieur Desmarets, dans son bureau situé au chalet des classes. Je n’assistais pas à l’entretien, mais patientais dans la salle d’attente située juste en face du bureau de la Direction. Seul le couloir d’entrée me séparait de cette double porte close, capitonnée pour conserver toute la discrétion des conversations, derrière laquelle je ne pouvais pas deviner la détresse de ma mère, exposant le difficile contexte familial pour lequel elle se sentait obligée de me « protéger » en me plaçant au Val d’Arly. L’entretien dura une demie-heure quand, soudain, la porte du bureau s’ouvrit. Ma mère précéda Monsieur Desmarets. À leur sortie, j’étais pris d’un sentiment mitigé : à la fois heureux, mais inquiet de ce qu’il avait bien pu se dire à mon sujet entre les quatre murs de ce bureau. Peu importe le contenu, je vis ma mère rassurée par la bienveillance et l’humanité de Monsieur Desmarets. L’optimisme prit alors le pas sur mon appréhension et je sentais ainsi, sans que mon très jeune âge ne puisse me l’expliquer, que j’allais être bien ici, quel que soit le temps que j’y passerai. Monsieur Desmarets nous adressa une poignée de main chaleureuse en guise de bienvenue et nous raccompagna à la porte. Une fois sortis devant le chalet, Maman me glissa discrètement à l’oreille, par quelques phrases courtes, les principaux points de cet entretien qui lui semblait trèspositif.
La rentrée définitive de l’internat n’étant prévue que pour la fin d’après-midi, il me restait un peu de temps pour profiter de ma mère. Nous reprenions alors la voiture pour une promenade dans les environs de Saint-Nicolas la Chapelle. Pour ma mère, ce fut l’occasion de discuter et de me faire comprendre le bien fondé de mon futur parcours au Val d’Arly. Je l’écoutais du haut de mes douze ans et demi, sans pouvoir prendre conscience de la planche de salut qu’allait être cette expérience pour les années à venir. J’allais apprendre le courage, acquérir la force de franchir les obstacles pour atteindre mes objectifs, me préparer pour être plus fort et ne jamais m’effondrer, devant les difficultés de la vie. Être autonome, « libre et responsable » de mon destin. Telles sont les grandes valeurs que le Val d’Arly, qu’on pourrait qualifier d’« école de la vie », s’apprêtait à m’enseigner.
Des notions difficiles à concevoir, à peine adolescent, et qu’on ne sait pas encore ce que le destin réserve. Ne pas fléchir, tenir le coup, coûte que coûte, jusqu’au bout, pour le bénéfice que cette expérience allait m’apporter, tel était l’enjeu le plus important à cet instant.
Lesdernièresminutesavecmamèreétaientvenues.
Nous regagnions le Val d’Arly sous un ciel maussade : les nuages omniprésents, laissant filtrer une légère bruine, assombrissaient les versants densément forestiers. Sur le bord du chemin, à côté du chalet des classes, une fois stationnés et sortis de la voiture, le moment dela « séparation » était venu. Avec une émotion difficilement contenue, Maman me prit dans ses bras pour une longue étreinte, m’embrassa, puis m’encouragea en quelques phrases : d’une voix tremblante, elle me dit : « Tu me promets de ne pas pleurer ? » Je lui répondis positivement avec une sorte de fausse assurance, bien que je fussincère.
Ma gorge se serrait horriblement, mon estomac se soulevait, j’avais peur, oui mais de quoi ? : de l’absence sûrement, de la distance peut-être. Un instant, je n’eus qu’une envie : repartir et rentrer à la maison. Elle reprit place à bord de la 504. La voiture démarra puis avança en direction de la sortie de l’école ; En la regardant s’éloigner avec tristesse, je répondais d’un signe de la main au bras de ma mère, sorti et s’agitant par la vitre de la portière, qui me répondait son au revoir de la même manière. L’instant était difficile, la respiration haletante, les larmes aux yeux. J’avais d’un seul coup, non pas l’impression d’un abandon mais le sentiment d’être brusquement livré à moi-même, dans un flot d’incertitudes et de facteurs inconnus que j’allais devoir vivre – seul – loin de chez moi. Je restais brièvement immobile au milieu du chemin, comme hébété, les poings serrés, cherchant à vaincre l’émotion à tout prix. Mes pensées me firent revivre en une fraction de seconde les derniers instants avant le départ, ma mère me disant la gorge nouée, en me tenant fermement les poignets : « Mon grand fils… Courage mon fils… Je penseraisàtoietjeprieraispourtoi».Sonregardendisait long sur sa sincérité. Je me dirigeais alors rapidement vers un point dégagé à proximité, au-dessus du terrain de basket, d’où je pouvais voir la côte de Saint-Nicolas que la voiture descendait jusqu’à la jonction avec la départementale 1212, encontrebas.
Elle m’aperçut depuis l’intérieur de l’habitacle de la voiture, me regardait lui faire signe de tout là-haut, sur le chemin. Mais, désormais seule, elle reprit la route tortueuse des gorges de l’Arly en direction d’Ugine. L’esprit peiné, rempli de doute et, surtout, d’un immense sentiment de culpabilité, ni tenant plus, après avoir parcouru environ un kilomètre, elle stoppa la voiture dans un virage, à la jonction avec un petit chemin boisé, montant vers un hameau nommé La Poulière, et éclata en sanglots. Là, elle resta un long moment, inconsolable, envahie du cruel sentiment de m’avoirabandonné.
Un automobiliste arrivant à sa hauteur s’arrêta et, voyant son état de détresse, lui demanda : « ça va Madame ? Vous avez besoin d’aide ? ». S’épanchant quelques instants, tentant de se reprendre, elle dit à l’homme bienveillant que ça irait, qu’elle allait poursuivre son chemin. Depuis cet épisode, et pour les années à venir, comme pour entretenir la mémoire d’un lieu de pèlerinage, Maman baptisa l’endroit « Le tournant des pleurs».
L’après-midi se terminait et je venais de regagner, un peu désappointé, ma chambre d’internat à la Ferme. Rempli de tristesse, je me postais devant une des fenêtres donnant sur la vallée, montrant Flumet lové dans son vallon, entouré du décor exceptionnel des montagnes voisines. Cette vue enchanteresse me redonnait déjà un peu de baume au cœur et soignait mes penséesmélancolie. Après avoir fait connaissance avec mes camarades de chambre et discuté un moment, il était déjà 18 h 30 : le moment de nous changer pour le repas de 19 h. C’était la règle au Val d’Arly : nous devions adopter, pour le soir uniquement, une tenue plus uniformisée que la journée. Monsieur Desmarets estimait, et il avait raison, qu’il y a des moments dans la vie où il faut savoir s’habiller correctement. Nous étions donc tenus d’être vêtus d’un pantalon gris en flanelle, d’une chemise blanche, de la cravate « club » de l’école, et d’un blazer sombre pour les garçons ; jupe grise, veste tailleur rouge carmin et chemisier blanc pour les filles. Oui, cette année-là, l’internat était mixte (ce n’a pas été le cas toutes les années).
En attendant l’heure du dîner de ce premier soir, je patientais, assis sur mon lit, la tête dans les mains, le regard dans le vague, sans dire un mot. Étais-je pris d’un coup de cafard ? Sans doute. J’avais envie de me soulager des larmes que je contenais depuis le départ de ma mère. Sauf que je lui avais fait une promesse et je me sentais obligé de la tenir jusqu’au bout. Je savais que cela allait être difficile. Les yeux embués, je contenais ma surcharge d’émotion qui revenait au grand galop. Puis un de mes camarades de chambre – Bénédict Pomier, Montpelliérain et nouveau comme moi, s’approcha et me dit gentiment : « Tu pleures ? » Ce à quoi je lui répondis, la gorge serrée, faussement sûr de moi : « Mais non… Tu le vois bien ». Il me dit alors : « Oh, tu sais, il ne faut pas t’en faire. Des nouveaux comme nous, il y en a plein cette année et ils se tracassent autant que nous », Ce qu’il voyait, effectivement, c’était la peine que j’éprouvais de me retrouver, tout à coup,seulfaceàmoi-même.Ilestvraiquemamèreavait toujours été à mes côtés pour m’aider à avancer, peut-être un peu trop et, jusqu’à cet instant, je n’avais pas d’inquiétude à me faire : mon environnement quotidien était protégé. J’avais pourtant bénéficié d’une première année d’internat, mais j’étais plus jeune, je n’avais pas pris conscience de l’opportunité décisive pour mon avenir que ce contexte de vie, véritable opportunité, allait représenter. Et le jour était venu de pouvoir me montrer à moi-même, et montrer aux autres que j’étais capable d’avancer seul. Je sentais au fond de moi que je pouvais avoir confiance ; après le temps de l’acceptation viendrait celui de l’adaptation à la collectivité, faite de partages, de riches échanges, et de l’apprentissage du respect d’autrui. D’un caractère plutôt souple, je n’aurai pas de mal à passer le cap et m’approprier le cadre strict de ces valeurs fondamentales, sur lesquelles le Val d’Arly fondait sa pédagogie, afin de nous préparer le mieux possible, dès le plus jeune âge, au mondeadulte.
L’heure du repas était venue. Nous descendions à la salle à manger. Il était hors de question de donner à cet endroit le nom de « réfectoire » ! Monsieur Desmarets tenait à conserver un certain esprit familial dans l’école, en particulier pour cette pièce, située en sous-sol de la Ferme : nous y accédions par un escalier, depuis le hall d’entrée de la Fermer. Par un dégagement dont un mur de fondation était en pierre de taille d’origine, nous laissions, à droite, le passe-plat de la plonge, contigu à la cuisine
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