
Souvenirs de l'aube
Chapitre 3
Nous entrions alors dans une vaste salle conviviale : au sol, de larges carreaux en damier noir et blanc. À gauche, en entrant, une fois passé les casiers nominatifs dédiés aux serviettes de table, le gros mur en pierre de taille se poursuivaitjusqu’aupignonnord-Estdubâtiment;au bout de ce mur, en angle, trônait un grand buffet – vaisselier sur lequel étaient exposés différents objets, dont des assiettes peintes représentant les différents chalets de l’école. À l’opposé, la salle s’ouvrait sur l’extérieur par une imposante porte vitrée qui donnait une vue exceptionnelle sur le massif forestier du versant opposé de la vallée. Au plafond, un magnifique jeu de poutres anciennes, d’où pendaient de gros lustres circulaires en fer forgé, donnait à la pièce toute sa rusticité. La cloison qui séparait la salle à manger de la cuisine, équipée d’un passe-plat, était décorée de gros couverts en bois, et agrémentée d’appliques d’éclairages supplémentaires, dans le même style que les lustres. La salle à manger pouvait accueillir près de 90 personnes (élèves, professeurs et éducateurs compris) sur de belles tables en bois de quatre et six places. En cuisine, Jean-René, le Chef, et sa femme Jacqueline, s’affairaient pour le repas. Une fois à table, je restais isolé dans mon coin : je n’ai jamais été du genre sauvage mais, ce premier soir, il m’était difficile d’établir un premier contact avec des inconnus, aussi sympathiques semblaient-ils. J’étais encore dans mes pensées en me projetant sur les prochaines vacances de la Toussaint, un mois et demi plus tard. J’imaginais alors la joie que j’aurai de retrouver ma mère, ma sœur, le chien, la maison et ces repères quotidiens qui me manquaient déjà. Après le dîner, pris par la fatigue de nos longs voyages, nous regagnions tous nos chambres. Dans la mienne, je retrouvais Bénédict Pomier ainsi que ceux avec qui j’allais désormais tenter de plus m’ouvrir : Karim E., Marocain vivant à Casablanca, le Bordelais Éric Larignon et Frédéric F, Guadeloupéen (surnommé souventGaudeloupé-deux).
Les premiers jours s’écoulaient et j’avais l’impression de me sentir de mieux en mieux. Il était temps queje rompe cette solitude qui n’allait pas faciliter la longue adaptation qu’il me fallait prévoir, avant que je me sente complètement « chez moi », à l’aise et heureux de vivre en communauté. Néanmoins, j’allais très vite découvrir que la vie autarcique propre à l’internat et la promiscuité qui va avec étaient génératrices de comportements pouvant aller à contre-courant du respect, du savoir vivre. Certains spécialistes du genre savaient fort bien s’en amuser tentant, defaçonrécurrente,de prouver leur « supériorité » toute relative sur des boucs-émissaires facilement désignés. Je fis alors la connaissance avec une facette de l’humain que je n’avais encore jamais côtoyé. Ces pratiques commençaient dès la classe de 6e. Il est bien connu que les enfants, les adolescents, ne se font pas de cadeaux entre eux, mais j’étais loin d’imaginer la dureté des attitudes. Et je pus m’y frotter sans délai puisque je fus rapidement pris pour cible : atteint d’un handicap visuel important – une aniridie (absence d’iris) –, impliquant une grande sensibilité à la lumière, assortie d’une forte myopie et d’une acuité très basse, j’étais une proie facile pour qui avait envie de se défouler. Les moqueries n’ont donc pas tardé à se manifester. Si certaines pouvaient être prises sur le ton de la boutade dénuée de méchanceté, bien qu’il arrivait que je m’en offusque car, à cette époque je prenais la mouche assez facilement et mes camarades savais en user, d’autres étaient clairement beaucoup plus blessantes. Même s’il ne s’agissait vraiment pas ici de harcèlement, je dois admettre qu’il n’était franchement pas facile de faire front sans une certaine habitude. Il me fallut du temps pour prendre ces invectives avec dégagement et philosophie. Mais si ces malveillants qui s’ignoraient s’en donnaient à cœur joie, essayant de me pousser incessammentdansmesretranchements,marésistanceà « l’attaque » allait me rendre un grand service : je me sortirai grandi de cette période, plus vaillant dans les épreuves et déterminé pour franchir les obstacles de l’existence. Aujourd’hui, sans rancune, je peux donc dire merci à ceux qui furent ces joyeux imbéciles. Le tout premier exemple de ce que pouvait être la démonstration de la « Loi du plus fort » pris forme quelques jours seulement après le début de cette année scolaire 1978, un de ces beaux après-midi bercés par la douceur automnale, alors que la plupart des élèves étaient à l’extérieur, goûtant au plaisir de la pratique sportive, j’occupais, avec mes camarades de 6eet 5e, le terrain de basket, pour une partie d’une heure trente. Le terrain de terre battue était sec et laissait s’envoler des nuages de poussière à chaque déplacement dejoueur.
La partie allait débuter quand, soudain, retentit le sifflet du coup d’envoi. Ne connaissant pas du tout les règles du basket, je décidais de rester à l’arrière, voire d’être gardien du panier. Je tentais avec difficulté de minimiser, sans déni, le problème d’évaluation et de bonne perception que me causait ma vue, malgré mes grosses lunettes aux verres teintés vert foncé et dotés d’une épaisse correction. Mais, arriver à jouer, quand on est myope et pourvu d’une acuité d’un peu moins d’un dixième, devenait pour moi un vrai challenge. Il n’est donc pas difficile d’imaginer avec quelle maladresse je m’obstinais à vouloir rattraper la balle. Honnêtement, je n’y arrivais qu’une fois sur dix, et encore, quand j’avais un peu de chance. Et, à chaque fois, mes camarades s’interrompaient pour éclater de rire, certains bêtement, d’autres assurément moqueurs. Je faisais alors celuiquinecomprenaitpaslaraisondecesricanements.
Mais, intérieurement, j’étais vexé, je serais les poings pour contenir ma colère. Pourtant, cela se voyait tellement que leur moquerie montait alors d’un cran. Fou de rage, je décidais de quitter leterrain.
Fustigeant l’incompréhension de mes camarades, je sentis grandir une sorte de sentiment de haine, fort heureusement, vite réprimé. De toute évidence, il était temps que je m’endurcisse. J’étais le seul à pouvoir faire face à mes difficultés. Rien ne m’empêchait d’en parler à mes camarades, mais je n’étais pas encore prêt à le faire. Je devais déjà accepter ma différence pour pouvoir la faire accepter aux autres. Et en ce sens, il me restait du chemin à parcourir. Rempli d’amertume, je pris le chemin de l’école en direction de la Ferme. Arrivé devant le bâtiment, seul dans un coin, j’éclatais en sanglots. Ma peine était profonde. De ma gorge serrée, j’appelais d’une voix étriquée « Maman »… à plusieurs reprises. J’aurais tellement voulu qu’elle soit près de moi à ce moment précis… Je devais me rendre à l’évidence : le temps était venu que je me prenne en charge, que je devienne plus fort. Une notion complexe à intégrer au seuil de l’adolescence. Un long moment, je restais assis, la tête dans les mains, réfléchissant à ma condition, sur les marches du petit escalier qui mène à l’entrée du hall de la Ferme. Soudain, séchant mes larmes, je vis arriver Mr Coiron. Outre ses fonctions de professeur et d’éducateur, il savait rester proche des élèves en difficulté, les soutenant et essayant toujours de trouver des solutions ; généreux et amical, il avait véritablement la notion acquise du contact humain. Monsieur Coiron s’approcha de moi, entouré de quelques élèves. Il se demanda ce que je faisais à cet endroit pendantuneheuredesport.Quandjeluiaiexpliquéce qu’il m’était arrivé sur le terrain de basket, il comprit immédiatement la peine que je ressentais. Il me réconforta, m’encouragea et, au travers de mots choisis, je ne pouvais qu’apprécier sa bienveillance : « On va régler ça. Si ça recommence, n’attends pas, viens me voir, on en parle tous les deux».
À partir de ce jour, il s’est installé entre Monsieur Coiron et moi une véritable relation de confiance. Il devenait, en quelques sortes, mon confident privilégié. Sans que je puisse m’en douter, touché par mon désarroi, Monsieur Coiron alla, dans le courant de l’après-midi, en toucher deux mots à Monsieur Desmarets qui, le soir venu, consacra son « Forum » à mon sujet dans un discours aux propos cinglants sur l’acceptation de la différence et le respect d’autrui, la vie en société et le savoir-vivre individuel. Il restitua le contexte de mon incident de l’après-midi en étant très explicite, face à tout le monde et, en particulier, aux élèves qui étaient visés : il ne tolérerait plus ce genre de comportement dans l’école, sous peine de sanctions. J’appréciais ce moment de justice rétablie, mais n’en fis pas cas par la suite : je n’avais pas envie, en plus, d’être considéré comme un « fayot » par mescamarades.
Le « Forum » était un moment clé de la vie au Val d’Arly qu’aucun élève n’a jamais oublié, car aucun d’entre nous n’a retrouvé ce concept ailleurs par la suite (si ce n’est au sein de l’école de Chamousseau, où Monsieur Didier perpétuait cette tradition). Monsieur Desmarets nous rassemblait tous les soirs, juste avant le dîner, dans le hall de la Ferme. Tous les élèves devaient obligatoirement être présents, en tenue du soir, debout et parfaitement attentifs, dansunsilencequasireligieux,pourlequelmêmelebruit d’un pet de mouche n’aurait été toléré. Durant quelques minutes, Monsieur Desmarets, debout lui aussi, souvent les mains jointes à plat devant son visage, comme pour nous communiquer pieusement le fruit bienfaiteur de son intense réflexion, nous livrait ses points de vue sur le quotidien de l’école, différents sujets de société, sur les valeurs morales individuelles, l’éducation… Un véritable moment de leçon de vie, ponctué d’exemples concrets, d’anecdotes ou d’incitation à une pensée philosophique. Chaque soir, à la force des mots, il forgeait nos esprits, nous ouvrant des chemins, nous montrant des directions à prendre, tout en nous laissant libres de nos choix quant à l’analyse et la conclusion de chaque sujet. Il était même possible d’en discuter avec lui, a posteriori, soit brièvement à l’issue du Forum, soit à table en créant un échange sur le sujet abordé. C’était cela aussi l’esprit du Val d’Arly : une convivialité rapprochée entre élèves etenseignants.
À l’issue du fameux Forum me concernant, j’étais confiant. L’intransigeance de Monsieur Desmarets avait fait son effet : déjà, plusieurs camarades venaient me trouver, juste après cette intervention, pour me témoigner leur soutien. Ce fut particulièrement le cas de l’un d’entre eux,Fabrice Di Sangro (un français, dont la famille était d’origine italienne, résidant à Abidjan, en Côte d’Ivoire). Ouvert, sensible et sincère, Fabrice a su m’apporter le long soutien dont j’avais besoin pour m’intégrer au mieux au Val d’Arly. Il était toujours près de moi en cas de coup dur : prêt à me défendre si l’un ou l’autre de mes camarades me provoquait. Cependant, il ne me couvait pas, préférant observerdequellefaçonj’allaisgérerunesituation délicate, puis intervenait si cela était nécessaire. J’appris alors à mes dépens que chaque être humain peut se faire respecter lorsqu’il affirme sa personnalité En ce sens, l’aide que Fabrice m’a apportée a été salutaire pour ma prise de confiance et mon rapport avec les autres. Je lui dois beaucoup!
La première illustration pertinente de mise en pratique de la notion élémentaire de respect à mon égard est liée à mes conditions de travail scolaire, dès cette première année. Étant donné que mes soucis visuels m’occasionnaient quelques difficultés à voir correctement ce que les professeurs écrivaient au tableau, bien que me trouvant au premier rang, l’épaisseur du trait de la craie, ainsi que la taille des caractères, sur cette grande surface verte ne contrastaient pas suffisamment et j’étais, la plupart du temps, dans une sorte de flou artistique. Rapidement, j’ai demandé à être placé encore plus près du bureau des professeurs. Je me vis donc hériter une petite table en bois individuelle, placée tout à côté du tableau, pour ne pas dire accolé au mur sur lequel il était suspendu, perpendiculairement à celui-ci. Le problème semblait être résolu à ceci près que, désormais très près, sous le tableau, j’étais obligé de faire quelques contorsions de nuque pour arriver à lire d’un bout à l’autre ce qui était écrit, et ce n’était pas toujours une sinécure, pendant que le reste de la classe avait déjà noté ce qu’il fallait retenir. Heureusement, souvent, j’avais affaire à la bienveillance des professeurs qui acceptaient de me dicter le contenu à retenir. Le Val d’Arly fonctionnait avec un effectif d’élèves réduit : nous étions en moyenne entre quinze et vingt par classe, ce qui facilitait grandement la proximité avec les enseignants et l’attention qu’ils savaient porteràchacundenous.Jeprisrapidementl’habitudede ce confort de travail jusqu’au jour où, ma table fut le point central d’un incident fâcheux. Un matin, à l’intercours de 10 h 15, deux de mes camarades, Frédéric F. et mon bien-aimé Fabrice Di Sangro se taquinaient comme deux chiots, se battant pour rire quand Frédéric fut propulsé en arrière et chuta lourdement sur ma table, derrière lequel j’étais assis. La table bascula sous le poids de mon camarade, brisant au passage, un de ses pieds. Frédéric se releva sans dommage et, surpris, cet événement fit éclater de rire les deux compères. Mais, désappointé par la situation, je n’eus pas tout à fait la même réaction : « cela ne pouvait arriver qu’à moi », pensais-je. Nous avons alors tenté de réparer, ou plutôt, de rafistoler tant bien que mal, le pied cassé, mais la réparation de fortune ne tenait pas et le pied tombait à la moindre occasion : dès que j’étais concentré sur une page d’écriture ou de lecture, que la porte de la classe claquait par courant d’air, les vibrations occasionnées sur le sol suffisaient à décrocher le pied malade et faire basculer cette table, entraînant toutes mes affaires posées dessus. Je la maudissais de plus en plus, et Frédéric aussi puisqu’il était à l’origine de ce désagrément : je me promettais de lui faire connaître un vrai « retour de bâton ». Entre temps, toute la classe en avait fait un jeu : quoi de plus amusant pour les copains se lever et arriver dans ma direction, faisant semblant de demander un conseil au professeur, de fouiner dans leurs casiers, suspendus juste derrière ma place, ou de venir me demander un renseignement bidon, simplement pour avoir le plaisir de shooter dans le pied de ma table. À force, chacun savait que cela allait me mettre en boule et ils y prenaient un malin plaisir. Jusqu’à ce jour qui ne fut pas fait comme les autres, tentant de me concentrer surun travail à terminer, bien que la sonnerie de 18 h 30, marquant la fin des études de l’après-midi, venait de retentir, Frédéric F. s’approcha de moi sans que je m’en rende compte, tel un faiseur de gags qu’il était souvent pour amuser la galerie, donna un petit coup discret, de la pointe du pied, sur la base du pied de table, la faisant basculer une énième fois, sans que j’eusse le temps de réagir. Évidemment, la classe entière éclata de rire. Excédé, je rentrais alors dans une colère noire. Celle dans laquelle on peut avoir des comportements excessifs incontrôlés : je saisissais alors le pied de table à terre puis, d’un mouvement violent, je l’envoyais de plein fouet sur la cage thoracique de Frédéric qui n’eut le temps d’esquiver le coup. Il poussa un cri de douleur puis s’écroula sur le sol, positionné en chien de fusil, il se tenait les côtes mais ne bougeaitplus.
Mes camarades qui turent leurs ricanements aussi vite qu’ils s’étaient esclaffés se ruèrent vers lui pour le relever. Voulant alors prévenir Monsieur Deflandre, en charge de la surveillance des classes, sur la raison de ma colère, au même moment, plusieurs de mes camarades, dont Fabrice Di Sangro, Christophe P., Nicolas Roux… s’étaient interposés dans l’embrasure de la porte de la salle pour m’empêcher de sortir. Me sentant piégé, tel le taureau dans l’arène à la merci de ses picadors, je m’en pris au premier venu : Guy N., pourtant bâti comme une armoire à glace, récolta le pactole de mon trop plein de rage par un coup de poing en pleine figure, qui lui valut un beau bleu sur la joue droite. Je n’étais pas en reste : mon poignet resta sensible pendant deux jours. Heureusement, Frédéric reprit vite ses esprits et, quoiqu’un peu groggy, n’eut rien de grave à déplorer, si ce n’est un gros hématome de quelques jours, et ce futfini.
Néanmoins, je m’étonnai moi-même de ce comportement car ce n’était pas du tout mon habitude d’agir ainsi. À partir de cet événement, je n’eus plus jamais à me plaindre de Frédéric : devenu doux comme un agneau, faisant preuve de gentillesse et même de dévotion à répétition ; étrangement, nous étions devenus de très bons copains. À la suite de cette histoire, il me surnommait amicalement « l’homme des cavernes », en souvenir du coup de gourdin que je lui avaisasséné.
Vous aimerez aussi





