
Les sentinelles de la reine Ou'Teikh - Tome 1 : La valse des Golems
Chapitre 2
Première partie
L’infusion du doute
Quelques mouvements symphoniques
Le souvenir d’une agréable journée, un beau dimanche d’été en Géorgie, dans le Sud des États-Unis, avait laissé en moi un impérissable souvenir. Aux premières lueurs du jour, le chant de quelques oiseaux rivalisant de trilles sur les hauteurs de quelques cimes vint rompre le silence de l’aube de ce dimanche vingt-six juillet de l’année 2020. Nous venions de passer une de ces chaudes nuits d’un été Géorgien durant laquelle une moite chaleur nous avait accablés. L’aube de ce dimanche d’été s’annonçait lentement et en toute délicatesse comme pour ne brusquer personne. Allongé dans mon lit, les yeux à demi ouverts, mon regard pointait vers la baie vitrée de ma chambre. Les stores abaissés plongeaient la pièce dans la pénombre. Je laissais échapper un léger soupir et murmurais : « Dieu ! Qu’il me tarde de quitter ces murs ! Dans quinze jours, je serai enfin à la maison ! »
Après quelques laborieux efforts, je parvins à me redresser et à m’asseoir sur le bord de mon lit. Peinant à reprendre mon souffle, je posais lentement mes pieds nus sur le sol carrelé de la chambre. Il était froid et je ressentais cette fraîcheur sous la plante de mes pieds lorsque de légers frissons me traversèrent le corps. Je fis quelques pas dans la pièce pour me mettre ne mouvement, puis je relevais les stores. La démarche encore chancelante mais déterminée, je me résolus à me passer de mes cannes anglaises pour marcher jusqu’à la salle de bain. Parvenir à ce stade d’autonomie ne fut pas une sinécure pour moi ! La jubilation intérieure que je ressentais alors n’en était que plus légitime. C’est au prix d’énormes efforts que j’avais enfin regagné cette liberté que des gestes au demeurant simples et naturels me procuraient. Une volonté d’acier nourrie au fil des mois par une immense frustration, celle d’être privé de l’usage de mes jambes, avait fini par avoir raison de leur inertie. Patients invalides que nous étions, en permanence assaillis par quelques doutes qui nous taraudaient l’esprit au point de l’aveulir totalement. Allions-nous un jour retrouver l’usage de nos membres meurtris et paraître des êtres normaux ? Nous étions en permanence tiraillés entre le sentiment qu’il fallait persister dans l’effort durant la rééducation et la lassitude d’être toujours dans la peau de quelques personnages grimaçant sous l’effort et torturés par la douleur. Pis encore le danger de se méconnaître et la peur de faillir planaient sur nos têtes tels ces oiseaux de proie affamés à l’affût d’une victime agonisante. Éducateurs et personnels soignants vêtus de blouses immaculées étaient tels ces courtisans dévoués à la cause d’un souverain, se rendant assidûment à sa cour, lorsqu’il n’allait pas bien ! Car cette institution nous choyait admirablement !
Il ne s’agissait pourtant pas de la cour d’un souverain. Aux yeux des passants, nous formions ce cortège d’invalides anonymes déambulant maladroitement au milieu d’une cour. Aux yeux du monde extérieur, nous étions des êtres aux allures de chats efflanqués, écorchés vifs, meurtris, fracturés et emmurés, non dans un centre de rééducation, mais dans une sorte de laboratoire aux lendemains prometteurs. Médecins et praticiens spécialistes de reconstruction comme de rééducation nous y chantaient avec insistance, « qu’à cœur vaillant, rien d’impossible ! » Tous ne juraient que par un verbiage hautement médical et technique incompréhensible pour les profanes que nous étions. Nous leur livrions nos blessures ainsi que toute la mélancolie et le désarroi qu’elles traînaient avec elles. À leur tour, ils nous distillaient avec une subtile dévotion leur art autant que leur savoir. Nous leur étions d’importance et notre différence fut une précieuse richesse à la pratique de leur science !
Quelque laboratoire des lendemains
Tous étaient dévoués à notre cause avec un zèle fascinant. Ils étaient de ces voix guidant telle une mystérieuse main dont nous craignions à chaque instant qu’elle nous abandonne et s’évanouisse aussi rapidement qu’elle vint à notre secours. Nos souffrances n’en étaient alors que plus affligeantes ! Elles engendraient tour à tour le recroquevillement sur son malheur ou dans quelque rêverie qui vous plonge dans l’activité de ces corps valides. Chaque effort qui se soldait en échec semait en nous un désenchantement teinté d’une profonde mélancolie. Nous regrettions alors ces temps lointains et d’insouciance où nos membres nous soutenaient solidement. Mais résolues à combattre cette adversité qui m’immobilisait, mes jambes reconquirent avec acharnement des pans entiers de l’autonomie et de liberté qu’elles avaient perdue. Ces instants furent pour moi de ces petits bonheurs qui vous ragaillardissaient et vous redonnaient l’extraordinaire force de penser que plus rien, ni personne ne sera de taille à vous briser de quelque manière que ce soit ! La chambre que j’occupais se trouvait au troisième niveau d’un vaste bâtiment qui en comprenait cinq au total.
Ce dernier était caché au beau milieu d’un écrin de verdure le rendant presque inaperçu de l’extérieur. Les grandes baies vitrées de nos chambres nous offraient une magnifique vue panoramique du parc boisé qu’abritait le Centre médical Flanagan. Cette institution centenaire était située au Nord-Est de la route de Clifton, à seulement quelques kilomètres de l’effervescent centre-ville d’Atlanta.
L’établissement dédié exclusivement à la médecine de réadaptation offrait d’innombrables services de rééducation à des patients qui comme moi, avaient subi de graves traumatismes. Nous formions alors ce cortège de patients, victimes d’accidents vasculaires cérébraux, de blessures de la moelle épinière, de dommages nerveux, de troubles musculosquelettiques, et de nombreux autres dommages. Tous ces traumatismes loin d’intimider ou de désespérer ces mains expertes qui nous soignaient, confortaient dans l’idée que l’homme était un être réparable et que les évolutions de la technique combinées à celles de la science permettaient d’y remédier admirablement. Ayant retrouvé la mobilité de mes jambes depuis peu, l’exercice de la marche me procurait une indicible jubilation quasi fébrile. Marcher en toute autonomie jusqu’à la salle de bain devenait un véritable exploit. Je réalisais combien ces petits pas furent d’un gigantisme sans nom à mes yeux. Je me positionnais délicatement sous la douche et repris progressivement mon souffle. L’eau tiède qui ruisselait lentement sur ma tête me fit songer que peu à peu, telles ces gouttes d’eau qui formaient un puissant jet, mes membres finiraient par s’accorder harmonieusement avec le reste de mon corps pour recouvrer la marche !
Après avoir pris ma douche, je m’installais confortablement sur mon fauteuil près de la baie vitrée que j’ouvris lentement.
Mon estomac criait déjà famine, l’heure du petit-déjeuner avait sonné et nous allions être servis sans tarder. Mon regard se posa sur les aiguilles de Big-Jazz, un vieux réveil que je tenais de mon grand-père depuis mon enfance. Il m’accompagnait dans tous mes voyages. Ses fines aiguilles dorées qui avaient solidement su résister au temps affichaient toujours l’heure avec une extrême précision. Il était sept heures trente et le soleil pointait déjà le bout de son nez au loin. Je sentais sur ma peau la légère brise matinale qui s’infiltrait à travers la baie entrebâillée. Elle effleurait délicatement mon visage telle une fraîche et douce caresse. Je fermais un instant les yeux pour lui consacrer toute l’acuité de mes sens. Au loin, le son d’une douce mélodie parfaitement exécutée au piano par des doigts virtuoses parvenait à mes oreilles. Je savourais d’autant l’instant, car cette composition m’était des plus familières. Elle provenait de la chambre d’un autre pensionnaire, Carlo Di Gabrieli. L’homme, un octogénaire qui derrière ses airs pudiques à la limite de la timidité pouvait se montrer aussi grincheux qu’un ours. De prime abord, il semblait renfermé sur lui-même. Mais à son contact, il était des plus agréables et intéressantes compagnies qui soient. Compositeur et Chef d’Orchestre de renommée internationale, l’homme n’était guère résolu à troquer son pupitre et son piano contre des pantoufles afin de savourer une paisible retraite. La chambre qu’il occupait se trouvait au rez-de-chaussée du bâtiment principal. Elle donnait sur un jardin intérieur situé à l’arrière.
Carlo, après avoir essuyé de nombreux refus de la direction de l’Institution, avait fini par obtenir de madame Macrell, la directrice, l’immense et exceptionnelle faveur d’installer son piano dans sa chambre. L’une de ses fenêtres donnant sur ce jardin intérieur, de nombreux voisins et moi avions le privilège d’entendre les compositions de l’artiste lorsqu’il s’exécutait sur son piano. Ce matin-là, il nous régalait admirablement du concerto pour piano numéro 21 de Mozart.Une malencontreuse chute sur les marches du prestigieux Centre d’Arts Woodruff, la résidence de l’Orchestre symphonique d’Atlanta, lui avait valu une sévère fracture de la hanche. Après avoir passé quelques semaines à L’Hôpital Hartford de l’Université d’Emory où il subit une intervention chirurgicale, il fut transféré au Centre Flanagan pour une rééducation à la marche. Dès notre première rencontre dans cette institution, une amitié aussi profonde qu’instinctive nous liait. Au grand étonnement du personnel médical, celui qu’ils avaient surnommé « l’ours » avait pourtant le verbe fort aisé et avenant en ma compagnie. Les longues conversations que nous avions ici et là au sein du Centre nous avaient valu quelques railleries de l’infirmière en Chef, Janice Murray.
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