
Les sentinelles de la reine Ou'Teikh - Tome 1 : La valse des Golems
Chapitre 3
La quarantaine à peine entamée, elle avait ce timbre de voix frêle et plat qui donnait l’impression que c’était une femme qui ne s’emportait jamais. Elle était originaire de Porto-Rico l’île natale où elle avait passé son adolescence avant de rejoindre les États-Unis. Née d’une mère Portoricaine et d’un père Afro-Américain Officier de la Marine, elle avait une déroutante joie de vivre caractéristique des populations insulaires de ces îles aux chaudes pluies tropicales. Ses bonnes manières qu’elle tenait d’une éducation dans de prestigieuses institutions catholiques privées de San Juan ainsi que la chaleur humaine spontanée qu’elle dégageait lui donnaient ce supplément d’appréciation de la part de nombreux pensionnaires. Tous, au sein de cette institution, nourrissions cet attachement quasi familier à cette personnalité qui, avec un naturel des plus déconcertants, cultivait admirablement l’art de la raillerie. Elle ne manquait jamais l’occasion de caresser « l’Ours » à rebrousse-poil, alors que beaucoup n’oseraient s’y hasarder. Lorsque Carlo et moi étions installés dans le parc au grand air, profitant des promenades et plongés dans quelques conversations des plus captivantes, les pas de Janice qui sillonnaient tout le parc avec une fascinante légèreté, vous évoquant ces femmes d’affaires à l’allure fière marchant d’un pas toujours pressées par quelques rendez-vous, la menaient toujours vers nous.
— Alors les tourtereaux ! Toujours aussi inséparables, regardez-les, comme ils sont mignons, on dirait… ! Quelles délicieuses anecdotes gardez-vous jalousement entre vous ? demandait-elle en riant.
— Vous parlez d’anecdotes croustillantes et passionnantes, Janice ? demandais-je.
— Naturellement ! De quoi d’autre ? répondait-elle d’un air désinvolte.
— Ah ! La passion ma chère ! Si vous aviez été amoureuse, ne fut-ce qu’une journée, ma chère Janice, vous sauriez que les amoureux n’ont point besoin de long discours pour se comprendre ! répondit Carlo sur un ton de moquerie
— Oh, je vois que nos deux amoureux sont cachottiers ! Quant à savoir si j’ai été amoureuse ! Oui, je l’ai été ! Malheureusement, toujours du mauvais homme ! Ce n’étaient que des crétins ne s’intéressant qu’à mon tour de hanches ! Et avec ce genre d’homme, les conversations quand il y en avait, manquaient terriblement de subtilités et de romance ! Tout se passait sous les draps ! s’écriait-elle en riant nerveusement, puis s’éloignait aussi furtivement qu’elle était arrivée.
— Sacrée Janice ! Elle est de ces êtres merveilleux qui s’amusent de tout ! Elle est fascinante. ! Sans doute est-ce la bonne attitude à avoir pour ne pas finir en dépression ! lança Carlo, un sourire discret au coin des lèvres.
Je voyais bien que Carlo l’appréciait beaucoup pour son franc-parler et l’affection qu’elle nous témoignait. Mais sans doute qu’une certaine pudeur empêchait l’homme de l’afficher ouvertement. Quelque chose en Carlo m’évoquait beaucoup mon grand-père. Cela transcendait ce goût commun qu’ils avaient tous deux pour la musique classique. C’était une sorte d’expression aussi subtile que discrète, laquelle en apparence les rendait à la fois insondables et distants. D’aucuns penseraient à tort qu’ils étaient de ces êtres qui distillaient une froideur et une insensibilité à toute épreuve. Carlo à qui je vouais une sincère et profonde amitié avait souvent fait de la solitude son rare compagnon en dehors de la musique.
Quelques humeurs de l’ours
L’oreille toujours attentive à ce qui l’environnait, l’homme n’aimait guère se joindre aux petits groupes de pensionnaires qui se formaient ici et là dans le vaste parc, pour alimenter quelques conversations. Installé sur son fauteuil roulant, il préférait se mettre dans un coin et plonger dans quelques lectures comme pour s’imprégner du tumulte du monde extérieur ou s’en extirper. La liberté lui manquait plus que tout, me confiait-il souvent. Ces moments le plongeaient alors dans une profonde mélancolie. Cela me peinait d’autant car il n’y eut aucun membre de sa famille qui vint lui rendre visite de temps à autre. Seuls de fidèles amis du monde artistique dans lequel il baignait depuis tant d’années lui faisaient ce plaisir durant certains week-ends. Quand il évoquait la liberté, il ne faisait point allusion à celle que l’on éprouve au terme de quelque internement ou détention, mais à celle que lui procuraient les notes que ses doigts se plaisaient à exécuter sur son piano. Sa liberté ! C’était la musique, sa seule passion d’ailleurs ! Privé de celle-ci, l’homme dépérissait lentement et flétrissait comme une plante
Il était parvenu à un âge et à un degré de son art où ni la gloire ni l’oubli et encore moins la solitude ne l’effrayaient. Je me sentais privilégié de savoir qu’il venait spontanément vers moi pour partager quelques conversations et anecdotes. Comme son époque, la vie de Carlo avait été extrêmement mouvementée et rythmée par cette passion dévorante qu’il entretenait avec son Art. Rythmée par d’incessants voyages aux quatre coins du monde, des rencontres les plus exquises avec des sommités du monde artistique, à la direction de prestigieux Orchestres symphoniques. Bien que sa vie fût un véritable livre ouvert, c’était dans une grande solitude que le plongeait l’absence des êtres qu’il aimait. Naturellement, une grande partie de sa vie fut dédiée à la musique, comme pour combler cette vacuité. Carlo était veuf depuis trois décennies déjà. L’ironie du sort avait voulu que son unique et seul fils Giacomo troqua sa terre natale, l’Amérique contre celle de son père, l’Italie où il s’installa pour y enseigner l’Histoire à l’Université de Milan. Carlo m’avait confié un jour que cet éloignement sonnait comme une punition pour lui, car il aurait tant aimé passer plus de temps qu’il ne l’eût fait avec son propre fils et ses quatre petits-enfants qu’il ne connaissait qu’à travers des connexions vidéo à distance.
Dès les premières semaines de son arrivée au Centre Flanagan, l’ennui minait son visage au point de renforcer la moindre ride qui le parsemait. Considérant qu’il était temporairement privé de l’usage de ses jambes, il espérait au moins pouvoir occuper ses doigts sur le clavier d’un piano afin qu’ils ne sombrent pas à leur tour dans l’oisiveté.
Mais en vain, madame Macrell s’y opposait avec autant de fermeté que d’intransigeance. C’est inlassablement qu’il lui adressa demande sur demande afin d’obtenir son accord. Sans doute espérait-il l’avoir à l’usure, et qu’avec le temps elle finirait par céder. Car selon lui, sa passion ne tolérait aucun répit de longue durée ! Janice et d’autres membres du personnel médical lui furent d’un grand soutien. Quel qu’en fût le coût du déménagement pour déplacer son piano de chez lui et l’installer au Centre Flanagan, il proposa d’en assurer entièrement la charge. Cependant, les nombreux refus que lui opposa l’inflexible madame Macrell furent loin de décourager l’homme dans son opiniâtreté. Cela nous attristait tous de le voir ainsi rongé par la frustration refus après refus. Durant des jours, il lui arrivait alors d’être confiné dans sa chambre, refusant d’en sortir même pour suivre ses séances de rééducation. Les infirmières comme le personnel de rééducation défilaient alors dans sa chambre pour essayer de le raisonner. Madame Macrell, exaspérée par ses comportements qu’elle qualifiait de simples « puérilités et caprices du grand âge », se rendait auprès de lui pour le sermonner. Mais rien n’y faisait, le bras de fer qui ponctuait leur relation avait même fini par déchaîner quelques partis-pris au sein de l’équipe médicale. Passant un matin près de leur bureau, je surpris quelques échanges houleux :
— Le pauvre homme ! Après tous les refus que lui a opposés madame Macrell, je comprends qu’il déprime ! Je ne vois pas ce qu’elle y gagne à le priver de son instrument ? C’est de la méchanceté gratuite, si vous voulez mon avis ! lança Janice.
— Bien sûr que non ! Et moi, je n’y vois que le respect des mêmes règles pour tous ! Pourquoi ferait-elle du favoritisme ? Juste parce que monsieur est une personnalité ! lança Debbie Christopherson, une éducatrice sportive.
— C’est vrai ! Pourquoi lui ferait-elle plus de faveurs et pas aux autres ? Je suis certain que parmi eux, beaucoup aimeraient avoir à leurs côtés leur petit animal de compagnie, leur collection de serpents ou d’araignées ! Et pourquoi ne pas transformer le parc en un Green de Golf, pendant qu’on y est ? s’enflamma Maria-Carmen, l’Infirmière en Chef du Service orthopédique.
— Ne soyez pas bornées ! Essayer donc de vous mettre à la place du pauvre Carlo ! L’homme n’a aucune famille qui vient lui rendre visite de temps en temps depuis qu’il est ici ! On peut bien lui accorder un petit geste d’humanité, qu’il soit une personnalité ou pas n’y change rien ! argua Janice avec entrain.
— Ma chère Janice, l’humanité voudrait que tous les patients soient sur le même pied d’égalité, et bénéficient d’une égalité de traitement, sans distinction aucune ! Cela ne te rappelle-t-il pas les droits civiques qui nous sont si chers dans ce pays ? contesta Theo Mc Gilles, un jeune masseur-kinésithérapeute.
— Mais voyons Theo, les droits civiques ne sont-ils pas en réaction à une situation discriminante et à laquelle il fallait mettre un terme en mettant tous les citoyens sur le même pied d’égalité ? demanda Demika Allen, une jeune Psychologue de l’institution.
— Oui, merci Demika ! En voilà une qui a au moins compris ! Décidément, vous faites l’amalgame de tout ! Il est impossible de parler avec vous, je vous laisse ! s’enflamma Janice qui quitta aussitôt la pièce.
— C’est ça ! Tu n’as qu’à filer, c’est trop facile de fuir plutôt que de défendre ses opinions ! Mais ce qui vaut pour l’un vaut pour tous ! Il ne devrait pas y avoir d’exemptions particulières pour certains pensionnaires « privilégiées » ! Sinon à quoi bon avoir une règle ? s’écria Théo.
— Je préfère m’en aller, il est impossible de discuter avec des gens à l’esprit aussi borné que le vôtre ! Le règlement… Le règlement ! Vous n’avez que ce mot à la bouche ! D’ailleurs, je doute que vous en compreniez la lettre ! s’écria Janice qui se tenait déjà à la porte du bureau.
— Pourquoi faut-il toujours que madame monte sur ses grands chevaux quand il s’agit de prendre la défense de nos patients ? S’il fallait céder aux caprices de tous les spécimens que nous avons ici, c’est nous qui finirions à l’asile ! ajouta Scott, l’un de nos Ergothérapeutes, sur un ton d’irritation
— De toute façon, la mère Macrell ne cédera jamais aux caprices de monsieur Di Gabrieli ! Célébrité ou non, cela n’y changera rien ! ajouta Karen, une jeune orthoprothésiste.
— Et elle se permet de quitter la pièce en snobant tout le monde ! pesta Maria-Carmen Del Guardia dans un brouhaha général.
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