
Ristretto - Tous les chemins mènent à l'homme
Chapitre 2
On pouvait aussi imaginer qu’elle se créait un dialogue avec les esprits qui habitaient certaines œuvres. Des fantômes de son passé se substituant aux protagonistes des histoires pour apaiser cette lectrice assidue. Tout était possible et intimement secret avec cette maman-là.
Charlotte allait au fond des thèmes ou des auteurs. Quand elle commençait Balzac, elle lisait la Comédie Humaine en entier. Elle pouvait expliquer chaque branche de l’arbre généalogique des Rougon-Macquart. Si elle s’intéressait à une religion, elle étudiait d’abord les textes sacrés puis comparait la plupart des interprétations et controverses autour de cette religion. Elle frôlait parfois la conversion, mais au dernier moment un autre courant spirituel l’amenait vers un autre chemin, pas toujours très droit.
Depuis qu’il était en âge de se tenir debout, Paul déambulait parmi les livres. Il adorait toucher la collection complète des œuvres d’Alexandre Dumas, qui trônait tel un trophée relié de cuir dans la bibliothèque. Ces trésors tranchaient au milieu des rééditions bon marché de France Loisirs. Alors Paul déchiffrait les lettres dorées qui faisaient briller la tranche des livres. Il aimait le son des noms qu’il balbutiait doucement : « Joseph Balsamo », « Le Vicomte de Bragelonne » et surtout « Le Comte de Monte Cristo ».
Mais le fils allait devenir plutôt l’opposé de sa mère. Il allait goûter à quelques morceaux de romans, aborder les grands faits historiques et l’actualité en lecture diagonale très rapide. Juste pour être capable d’en restituer la saveur ou l’odeur. Il pouvait aussi remercier la télévision. Il gobait un maximum d’émissions faciles. Il débuta par les programmes de sport et les reportages grand public. Mais petit à petit, il affina son menu audiovisuel sur les talk-shows culturels de Poivre d’Arvor ou Field.
Technique infaillible et tellement facile pour capter l’essence d’un récit, d’un auteur et de son œuvre.
La presse écrite était également un outil d’apprentissage parfait. Les hebdomadaires et mensuels proposaient des analyses prémâchées sur la plupart des thèmes et des sujets d’actualité du passé, du présent, voire du futur. En fait, il ne retirait jamais aucune satisfaction de cette quête de savoir. Il savait qu’elle était superficielle. Juste là pour clignoter parfois en société.
Il ne voyait aucun intérêt à approfondir et ses résultats scolaires restaient moyens, corrects, jamais extraordinaires, surtout ne pas se faire remarquer, ni très bon, ni très mauvais. Sa mini-culture de surface ne servait réellement qu’à pouvoir échapper à des questionnements sur des sujets plus personnels.
Sa mère était une taiseuse mais si Paul l’interrogeait sur un sujet historique ou littéraire, elle avait la réponse comme une sorte de dictionnaire incarné. Mais elle ne devait pas avoir lu les livres sur son propre passé, ou le bouquin sur le père de Paul. Toujours hors sujet.
Finalement, le fils reproduisait exactement le schéma maternel. Il vaut mieux éluder, pas de peine inutile à étaler. Verbaliser sa souffrance n’est pas un exercice confortable. Il peut même s’avérer périlleux et blessant. Parler et étaler ses douleurs auprès des personnes que l’on aime frise parfois un égocentrisme dangereux. Il vaut mieux préserver l’auditeur aimé de tout risque d’empathie gangréneuse.
Charlotte avait donc choisi le silence. Paul au contraire parlait beaucoup. Sa technique était donc la diversion, comme un magicien. Sauf qu’il ne connaissait pas vraiment tous les trucs qu’il cachait.
Paul avait ancré en lui un vrai regret aussi, la musique ou plus exactement la récente absence de cet art majeur qu’il n’avait jamais eu la patience d’apprendre.
Sa maman chaque jour faisait cliqueter ses ongles, toujours soigneusement manucurés, limés ovales et en pointes, peints nacrés, sur l’ivoire des touches de son piano. Quand Paul traînait le matin au lit, essayant de se rendormir en lisant le Petit Robert, il n’avait pas besoin d’ouvrir les volets pour savoir le temps qu’il faisait. Il lui suffisait d’écouter le doux tintement des doigts de Charlotte. S’ils battaient la mesure du Printemps de Vivaldi, il faisait beau. Par contre, quand la journée démarrait par l’Adagio d’Albinoni, le ciel était sûrement gris et maussade. Si sa nuit avait été courte et tourmentée, elle était capable de jouer les Nocturnes de Chopin jusqu’à l’heure du déjeuner.
Mais le plus difficile à discerner c’est quand elle partait en improvisation ou qu’elle composait. Alors l’humeur musicale était à son image, un concentré de bipolarité en ré mineur ou en sol majeur.
La vraie déception de Paul était donc de ne pas avoir eu le courage d’accepter de suivre les tentatives d’apprentissage, patiemment prodiguées par sa mère. La méthode rose fut assez vite bâclée, il voulait attaquer directement les concertos. Trop doué pour rabâcher des gammes ? « Au clair de la Lune » et
« J’ai du bon tabac » n’étaient pas à la hauteur de son talent naturel ?
Malheureusement, il était loin d’être un petit Mozart. Il bloqua sur le solfège, et voulut tout court-circuiter avec sa méthode expresse, celle qui consistait à récupérer des bribes de mélodies pour tenter d’épater une éventuelle galerie profane. Mais la musique est une discipline artistique fondamentale qui ne peut souffrir d’aucune supercherie. Impossible de jouer à l’artisan filou avec elle. Alors il abandonna doucement mais sûrement. Cette impatience lui jouerait des tours, la valse des erreurs ne faisait que commencer.
***
La fuite est souvent aussi assimilable à une quête. Elle peut avoir plusieurs formes. La recherche du soulagement, de la liberté, de la vérité. Mélange de toutes ces notions liées entre elles, comme une synergie des sentiments, des besoins, des envies.
Paul fuyait aussi pour comprendre. Le choix de l’Italie n’était pas un hasard. Malgré le dossier classé secret de la vie de Charlotte, il savait quand même que l’origine de la famille maternelle était italienne. Enfin plus précisément, des Italiens ayant vécu en Corse au XIXesiècle avant de filer en Algérie au début du XXesiècle. Le seul élément réellement précis était la présence d’huile d’olive à chaque repas de Paul depuis sa naissance.
Il ne savait pas pourquoi il était fier de porter ce nom italien. Le nom de jeune fille unique de sa mère, alors il était fier d’être le mâle qui devrait logiquement faire perpétuer ce nom, in extremis. Paul attrapait inconsciemment le moindre élément positif de son histoire. Être Italien, c’est plutôt synonyme de classe naturelle et de joie de vivre. Fellini et sa dolce vita faisaient partie de ses mises en bouches culturelles. Merci le ciné-club de la fac de lettres.
Du coup, il avait appris l’italien, pour une fois à fond. Dès que possible, il acheta sa Vespa PX 50 avec les vitesses à la poignée. Il arpentait Strasbourg avec son bolide, à la recherche d’une fontaine de Trévi. Il chantait du Ramazzotti et du Zucchero dans le texte. Il dévorait Moravia, Buzzati et Lévi, connaissait chaque réplique des films culte italiens. Il trouvait que Marcel, Albert ou Lucien étaient vraiment des prénoms plus simples à porter en Italie.
***
Il arriva enfin chez Jean, son appartement collé aux rochers de la corniche Kennedy offrait un des plus beaux panoramas de Marseille. Une grande baie vitrée, face aux îles du Frioul, permettait de voir les gabians flotter au-dessus du château d’If.
Edmond Dantès et le Masque de fer avaient donc eu, en leur temps, une vue imprenable sur le salon de son pote.
Comme chaque fois Jean l’accueillait fraternellement. La tradition du premier pastis, quelle que soit l’heure des retrouvailles, faisait partie de ces petits bonheurs simples. Deux gamins qui ont maintenant droit aux plaisirs des adultes, ils s’étaient tacitement promis de rester cons le plus longtemps possible. Quelle jubilation de vérifier à chaque fois que ce serment était immuable.
Cette fois-ci, le besoin était impérieux. Pour l’occasion Jean sortit le grand jeu. Le service complet Casanis avec les petits verres et la carafe noire, celle avec la tête de Maure en relief. La plus rare, la plus recherchée, la plus belle.
Décider de rester un gamin en devenant adulte permettait d’enrichir les vannes puériles d’un vocabulaire de plus en plus châtié. Depuis son installation à Marseille, Jean se délectait de proclamer une phrase d’introduction à la dégustation du premier pastis.
— J’ai découvert un breuvage étrange à base de plantes corses. Lorsque tu le mélanges à l’eau, il se trouble. Paul, je te propose de l’essayer avec moi. À force de recherches, j’ai compris que cette potion était meilleure en y ajoutant un glaçon. Les vertus médicinales de cette boisson restent encore inconnues et inexploitées. Pace e salute fratellu !
Le plus magique de ce cérémonial était le sérieux de la procession. Un vrai druide du maquis qui aurait dépoussiéré un ancien grimoire corse. Des tranches de figatellu étaient souvent de la partie. Paul adorait le caractère sacré de ces eucharisties entre potes devenues incontournables. Il écoutait son ami religieusement. Cette envie commune de sanctifier un banal apéro ouvrait solennellement et officiellement l’ouverture du festival de conneries qui allaient suivre.
L’ange blond était légitime dans son rôle de sorcier insulaire. Ses origines corses étaient plus concrètes que celles de Paul. Sa mère, sa grand-mère venaient du village de Cargèse. Cette partie de son éducation, de son héritage, contrebalançait parfaitement l’austérité protestante issue de la lignée paternelle. Un équilibre parfait. Libre de rire, de boire, de chanter et d’aller à l’extrême limite des blagues. De toute façon avant de s’endormir, une sorte d’autocritique en mode luthéro-calviniste lui permettait d’absoudre une grande partie de sa journée. Plutôt pratique. Du coup, Jean était vraiment sain. Il transpirait le bonheur. Comme un funambule doué qui avançait facilement sur sa sangle, toujours dans le juste milieu. Mais pour la première fois, la magie de cette messe anisée créa une atmosphère lourde. Le druide garda ses rides et ses yeux bleu mer laissèrent apparaître une brume. Une larme coula sur sa joue et le jeune sorcier serra fort son disciple dans ses bras.
Paul n’arrivait plus à pleurer depuis quelques semaines. La dernière lampée de pastis lui permit tout de même d’apaiser sa gorge, serrée et sèche. Les vertus de la potion jaune étaient vraiment infinies.
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