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Couverture du roman Ristretto - Tous les chemins mènent à l'homme

Ristretto - Tous les chemins mènent à l'homme

Face à ses blessures intérieures, Paul se lance dans un périple initiatique. Convaincu qu'il doit savourer chaque instant de bonheur pour contrer la douleur, le jeune homme explore les routes en quête de sa propre identité. Ce voyage, à la fois géographique et spirituel, est marqué par sa rencontre fortuite avec un sexagénaire mystérieux. Pierre Baldetti livre ici un récit poignant, né de ses réflexions personnelles, sur le chemin sinueux menant vers soi-même.
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Chapitre 3

2

Michel 62 ans

— Rien à foutre je vais à la pêche aujourd’hui ! Ce sera sans moi le conseil d’administration ! C’est l’ouverture de la truite ! Michel arrêta net de parler à son miroir. La partie entre les lèvres et le nez était vraiment l’endroit le plus délicat à raser. Pas envie d’arborer à nouveau ce pansement mi-Charlot, mi-Hitler. Déjà qu’il avait du mal à être crédible auprès de ses nouveaux investisseurs parisiens. Lui le simple peintre en bâtiment, devenu une des plus grosses fortunes immobilières de la région lyonnaise.

C’était son dernier rasage, il laisserait dorénavant sa barbe prendre ses quartiers sur son visage vieillissant.

L’after-shave bien claqué sur les joues, il laissa un message à son assistante pour lui promettre qu’il serait au bureau en début d’après-midi. Un impératif l’empêchait de présider la réunion de ce matin.

Depuis quelques mois, Michel n’arrivait plus à retenir ses envies. Des besoins simples de chasse, de cueillettes de champignons, de pêche. Depuis son deuxième divorce, cette nouvelle solitude l’enchantait. Cet incroyable pouvoir de faire ce qu’il veut quand il veut. Quel plaisir de ne plus culpabiliser !

Il savait que sa décision la plus géniale fut de quitter sa maîtresse, le jour même de son divorce. Il l’appela en sortant du tribunal. Rien de prémédité. Une force irrépressible lui dicta ses mots de rupture. Même pas peur de faire de la peine, aucun remords, juste un immense soulagement. D’une pierre deux coups.

Lui, le coureur de jupons, le vieux beau rusé, toujours prêt à braconner une nouvelle proie n’aspirait plus qu’à une chose : être asphyxié par l’air pur de la campagne en parcourant les forêts, en arpentant les chemins sauvages et abandonnés. Fouler la rosée du matin, être foudroyé par le premier rayon du soleil qui surgit au-dessus du talus. Écouter la bruyante conférence des oiseaux, tous présents pour piailler plus fort que les autres. Il voulait s’enivrer de l’odeur des foins, du parfum sucré des fruits, lorsque le vent d’ouest se lève depuis les vergers des coteaux.

Michel s’autorisait enfin une forme de liberté. Tous ses proches l’avaient toujours défini comme étant libre, libéré, libertaire. C’était complètement faux.

Le fils de maçon qui avait commencé son apprentissage à quatorze ans s’était au contraire toujours imposé des règles strictes.

Il était un salarié exemplaire, il n’avait manqué aucun chantier. Il adorait peindre. Son patron le promut chef d’équipe dès l’âge de dix-huit ans. Il commençait à avoir une solide réputation dans la région. Dans cette forme de peinture, la notoriété ne découle pas d’un style, ou d’un courant d’influence. Mais Michel était vite devenu un exemple de courage et d’abnégation dans le métier. Une mission à l’autre bout de la France ? Sa camionnette était toujours prête. Il partait seul ou en équipe, mais il partait. Il avait une discipline de vie totale. Jamais d’alcool ni de tabac. Couché tôt, levé tôt.

On peut dire que Michel faisait tout vite et à fond et il avait toujours su que sa première fiancée serait la bonne.

***

Il rencontra Paula lors d’une réunion de famille. Elle venait garder les enfants en bas âge, pour permettre aux parents présents de se lâcher durant le week-end. Michel détestait ces cousinades. Chaque personne présente devait paraître heureuse. Il fallait montrer sa réussite, fût-elle sociale, financière, ou amoureuse. Un incroyable étalage de voitures, de tenues, de bijoux, de nouvelles dents, d’implants capillaires révolutionnaires, et de nouveaux compagnons. Cette année-là, une ambiance « famille recomposée » permettait de voir de nouvelles têtes. Les seventies se conjuguaient en mode divorce et au pluriel. Michel s’était inventé un jeu. Il essayait de reconstituer ces nouvelles tribus, en attribuant le bon enfant aux bons parents. Une sorte de puzzle géant en trois dimensions

Certains bambins étaient sûrement le fruit d’un voyage dans la quatrième dimension, tant la reconstitution était complexe

Un ange venu récupérer la cinquième pièce du nouveau casse-tête familial de tonton Robert capta immédiatement l’attention de Michel, qui abandonna brusquement son jeu des sept familles. Trop besoin de vérifier s’il restait une place dans la crèche improvisée ? La pauvre Paula était débordée, elle n’aurait jamais le temps de commencer un mille-bornes avec lui.

— Je peux t’aider ? J’adore les enfants.

C’est exactement à cette seconde que Michel comprit la puissance du mensonge. Il était enfant unique et ne ressentait absolument rien pour les enfants. Ayant lui-même écourté son enfance dès que possible.

À ce moment-là, il savait déjà que Paula deviendrait sa femme et serait la mère de ses enfants. C’était plus fort que lui

Ce n’était même pas un argument de drague bidon. Il n’allait pas le lui dire, mais le faire.

L’été suivant, Michel dix-neuf ans, disait oui à Paula dix-huit ans. Une fois le baiser posé, il caressa affectueusement le ventre déjà bien rond de Madame.

Impossible de faire une cérémonie en petit comité. Le père de Paula était une sommité dans le monde de la maçonnerie lyonnaise. Un exemple pour le père de Michel, qui se revendiquait de l’école Da Silva. Il avait d’ailleurs fait son apprentissage chez l’oncle de Paula, dans les années quarante.

Tout était aligné pour bâtir une fusion parfaite, au cordeau. Rien ne pourrait stopper la montée en puissance de cette nouvelle association. Plus aucun chantier du Rhône-Alpes n’échapperait aux truelles franco-portugaises de cette holding familiale, même si Michel décida de garder son indépendance professionnelle : il ne rejoindra jamais la société de son beau-père.

Une belle fête ce mariage ! La morue succédait aux quenelles de brochet, les convives riaient et parlaient fort. La bataille entre le Côte du Rhône et le Vinho Verde faisait rage. Une vieille cousine de Lisbonne, qui devait avoir l’alcool triste, entama un long Fado qui tirait les larmes des tantes de Paula.

Michel réalisa d’un coup qu’il faisait semblant d’être heureux. Il s’imposait la règle du bonheur organisé. Il devenait un époux, un futur père. Il ne se donnait plus le choix, trop tard.

Il était conscient que l’histoire était belle. Mais…

Un mais planait au-dessus de tout ça et il ne savait pas encore la nature de cette conjonction de coordination qui venait troubler ce moment qui aurait dû n’être que du bonheur léger et simple. En général, une solide objection suit ce genre de sensation, mais Paul ne parvenait pas à la cerner, à la concrétiser, il avait l’étrange sentiment de la chercher.

Forcément, cette objection n’était pas à l’heure à la noce, l’amie d’enfance de Paula surgit telle une tornade voluptueuse. La salle entière se tourna vers la jolie retardataire, dont le regard confus croisa celui du marié un peu trop longtemps.

Michel fut bouleversé de comprendre que cette femme serait sa maîtresse. Mais surtout, il réalisa que les règles allaient encore plus se durcir dans sa vie. Une discipline implacable qui allait l’obliger à tout gérer, calculer. Plus aucune liberté.

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