
Renaissance d'une Amoureuse Blessée
Chapitre 2
Les murs de l'atelier clandestin sentaient la poussière et le désespoir, une odeur qui s'était incrustée dans mes vêtements et sous ma peau. Un an. J'étais condamnée à travailler ici pendant un an, comme stagiaire non rémunérée, une pénitence pour un crime que je n'avais pas commis. Chaque coup de ciseaux, chaque point de couture était un rappel de ma chute. Il y a quelques mois à peine, j'étais Amélie Dubois, l'héritière talentueuse de la maison de couture Dubois, une créatrice promise à un avenir brillant dans la mode parisienne.
Aujourd'hui, je n'étais plus personne.
La nouvelle avait explosé comme une bombe. "Amélie Dubois accusée de plagiat." Les gros titres étaient partout, impitoyables. On m'accusait d'avoir volé le design d'une collection phare, une collection qui devait sauver notre entreprise familiale. La honte a été si violente, si totale, que l'entreprise a fait faillite en quelques jours. Mon père, Monsieur Dubois, un homme honnête et travailleur, n'a pas survécu au déshonneur. Le poids de l'accusation, la ruine de tout ce qu'il avait construit, l'ont brisé. Il s'est suicidé.
Et moi, j'étais là, dans cet atelier miteux, à expier. C'était la condition pour éviter les poursuites judiciaires, une "chance" que m'avait offerte l'industrie, une façon de me racheter. Une humiliation constante, orchestrée pour me détruire.
La seule lueur dans cette obscurité était Antoine. Mon fiancé. Antoine Chevalier, le styliste charismatique et influent que tout Paris admirait. Il m'avait soutenue, en apparence. Il venait me voir, m'apportait de la nourriture, me promettait qu'il m'aiderait à réintégrer le milieu une fois ma peine terminée. Il me disait que tout le monde finirait par oublier, que mon talent parlerait de lui-même. Ses paroles étaient mon unique réconfort, la seule chose qui me permettait de tenir.
Ce soir-là, il est arrivé plus tard que d'habitude. Il avait l'air fatigué, mais satisfait.
"Chloé a eu le poste," a-t-il dit en posant un sac en papier sur ma table de travail. "La collection a été un triomphe. Elle est officiellement la nouvelle directrice artistique de la maison Valois."
Chloé Lambert. Sa protégée. Une jeune femme ambitieuse, la sœur cadette du PDG de cette grande maison de couture. Une place s'était libérée pour elle, une place de rêve. J'ai hoché la tête, le cœur lourd. Je me sentais mal pour elle, pour cette situation.
"C'est bien pour elle," j'ai murmuré.
Antoine a souri, un sourire étrange qui n'atteignait pas ses yeux.
"C'est bien pour nous, Amélie. Bientôt, cette histoire sera derrière toi. J'ai parlé au PDG, le frère de Chloé. Il est prêt à t'écouter, grâce à moi. Il faut juste être patiente."
Il m'a serrée dans ses bras. J'ai fermé les yeux, essayant de puiser de la force dans son étreinte. Mais quelque chose clochait. Une phrase qu'il avait dite m'a traversé l'esprit. "Une place s'était libérée..." La place que Chloé a obtenue... c'était la place que j'étais censée avoir, avant le scandale. Mon nom avait circulé pour ce poste. C'était un secret, mais un secret bien gardé.
Quand il est parti, une angoisse terrible m'a saisie. J'avais besoin de sortir, de respirer. J'ai prétexté une course urgente et j'ai quitté l'atelier. Je ne savais pas où j'allais, mais mes pas m'ont conduite instinctivement vers le quartier des grandes maisons de couture. Je suis passée devant le siège de Valois. Les lumières étaient encore allumées au dernier étage, le bureau du PDG.
Je me suis cachée dans l'ombre d'un porche en face. J'avais froid. Soudain, j'ai vu Antoine sortir de sa voiture et entrer dans l'immeuble. Que faisait-il là à cette heure ? Mon cœur s'est mis à battre à tout rompre. Quelques minutes plus tard, une lumière s'est allumée dans un bureau adjacent à celui du PDG. Les stores n'étaient pas complètement baissés. Je pouvais voir des silhouettes.
Antoine était là, avec le PDG, Monsieur Lambert. Et Chloé. Ils trinquaient au champagne. Je me suis rapprochée, risquant tout, me collant au mur froid de l'immeuble d'en face, tendant l'oreille. Les fenêtres étaient légèrement entrouvertes à cause de la chaleur de la soirée. Leurs voix me parvenaient, déformées par le bruit de la ville, mais audibles.
"À ton succès, ma sœur," disait le PDG. "Et à toi, Antoine. Sans toi, rien de tout cela n'aurait été possible."
"C'était risqué," a répondu Antoine, sa voix calme et contrôlée. "Amélie était douée. Il fallait que le scandale soit assez gros pour la détruire complètement. Le suicide de son père... c'était inattendu, mais ça a rendu les choses encore plus crédibles. Personne ne doutera jamais de sa culpabilité maintenant."
Le sang s'est glacé dans mes veines. J'ai plaqué ma main sur ma bouche pour étouffer un cri.
Chloé a ri, un rire cristallin et cruel.
"La pauvre petite Amélie. Elle doit être en train de coudre des ourlets dans son trou à rats en ce moment même, en pensant que tu es son sauveur. C'est délicieux."
"Elle a eu ce qu'elle méritait," a dit Antoine d'un ton froid. "Elle était sur mon chemin. Sur notre chemin. La maison Dubois est finie, son nom est sali pour toujours. La place est libre pour toi, Chloé. C'était le plan depuis le début."
Le plan. Tout était un plan. Le vol, les accusations, la ruine de mon père, son suicide... tout avait été orchestré. Par lui. Par l'homme que j'aimais, l'homme qui me tenait la main il y a encore une heure en me promettant un avenir.
Je me suis reculée, chancelante. Le monde s'est mis à tourner autour de moi. Les visages de mes parents m'ont traversé l'esprit. Mon père, sur son lit de mort à l'hôpital, son visage ravagé par le chagrin et la honte. Ma mère, qui dépérissait de jour en jour. Et Antoine, qui me jurait son amour éternel sur la tombe de mon père.
Un flashback m'a frappée avec la force d'un coup de poing. Un soir, quelques semaines avant le drame. Nous étions dans notre appartement, Antoine et moi. Il m'avait regardée avec une tendresse infinie.
"Tu es la femme la plus talentueuse que je connaisse, Amélie. Tu iras si loin. Plus loin que tout le monde. Je serai toujours là pour te soutenir."
Ces mots, qui avaient été mon ancre, étaient maintenant du poison. Chaque souvenir, chaque baiser, chaque promesse était un mensonge. Il n'avait jamais été mon sauveur. Il avait été mon bourreau. Il avait construit le succès de sa protégée sur les cendres de ma famille, sur le cadavre de mon père.
Je suis retournée à l'atelier, le corps tremblant, l'esprit vide. La "pénitence" qu'il m'avait aidé à obtenir... Ce n'était pas une chance, c'était une prison. Un moyen de me garder sous son contrôle, de s'assurer que je ne pourrais jamais me relever. L'humiliation, la souffrance, la perte... tout était son œuvre.
La tristesse a laissé place à une rage froide, une rage si pure et si intense qu'elle a brûlé mes larmes. Ils m'avaient tout pris. Mon nom, ma famille, mon avenir, mon amour. Ils pensaient m'avoir détruite.
Ils se trompaient.
Cette nuit-là, dans le silence de l'atelier puant, Amélie Dubois est morte. Une autre femme est née de ses cendres, une femme animée non plus par la passion de la création, mais par une soif de vengeance implacable.
Ils allaient payer. Tous les trois. Je leur reprendrais tout, pièce par pièce, jusqu'à ce qu'ils n'aient plus rien, jusqu'à ce qu'ils ressentent la même douleur, la même ruine, le même désespoir qu'ils m'avaient infligés.
La vengeance ne serait pas seulement une fin. Ce serait ma renaissance.
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